LIVRE X. — LE RÉGICIDE
pesé sur un peuple. Le régicide a inauguré la terreur. Tout ce qui est pur, tout ce qui est honnête, tout ce qui est noble, tout ce qui est beau , tout ce qui est éloquent , tout ce qui est illustre, ^t dévolu à Téchafaud. Combien de pères vont pleurer leurs fils ! combien de fils vont avoir à pleurer leurs pères! Les vieillards qui ont trop vécu, les enfants qui n'ont pas vécu encore, les femmes, jusque-là épargnées dans les révolutions, tout est bon pour la mort. Malheur à la liberté au nom de laquelle le crime a été commis ! Elle le payera chèrement dans les temps qui vont suivre et plus long* temps encore. Dans le lointain de l'avenir on oontimiera de lui crier : « Malheur à vous, vous vous appelez la Bépu* blique, et vous portez au front une tache du sang du Roi Louis XVI ! »
La prédiction du juste immolé se replace ici malgré nouM sous notre plume : « Le peuple réhabilitera ma mémoire quand il saura la véhté, quand il aura recouvré la liberté de se montrer juste ; mais , hélas ! jusqu'à ce temps il sera bien malheureux ! »
Oui , ses malheurs ont été grands , ses -épreuves longue^ i^ terribles, et elles durent encore. Le sentiment de l'assassinat juridique du 21 janvier 1793 , commis en France sans que la France Tait empêché, pèse sur sa conscience, peut-être sur sa destinée! C'est en vain qu'elle a cherché l'oubli de cette néfaste journée dans l'agitation des affaires, dans le tumulte des armes, dans les bras de la victoire, dans les sophismes des rhéteurs, qui, oubliant cette parole d'an ancien : « Il est plus difficile de justifier un parricide que de le commettre, » ont plaidé la nécessité ou les circonstances atténuantes du grand attentat. En vain les historiens, prostituant le génie à la réhabl*litation du crime et jetant la pourpre de leur style sur une fange mêlée de sang, ont tenté de changer en piédestal l'échafaud orgueilkniK dès juges de Louis XVI , qui , dénoncés par leur vie , se sont drapés devant la postérité dans le stoïcisme de leur mort. Depuis ce jour, le principe de l'autorité et l'idée
de Tordre semblent se retirer de cette nation; la vieille Europe chancelle sur ses bases comme si elle était travaillée parles feux d un volcaA. Hélas ! le sang révolutionnaire passe, avant de se calmer, dans les veines de plusieurs générations , et le pavé rougi du sang royal sera remué plus d'une fois, pour enseigner au monde qu'on ne substitue pas impunément les passions des hommes aux lois de Dieu.
La calomnie avait commencé le meurtre de Louis XVI, le couteau l'acheva. Le roulement des tambours n'était que le prolongement de la rumeur universelle qui, depuis longtemps, avait couvert les vertus comme les paroles du Roi. Des dévouements partiels avaient en vain protesté contre l'injustice de son échafaud : un dévouement isolé essaya en vain d'épargner à ses restes l'outrajge de la sépulture réservée aux criminels. Dès qu'il eut appris la condamnation du Roi, l'abbé Benoit Le Duc, ancien titulaire de l'abbaye de Saint- Martin de Paris*, avait couru chez le prince de Conti, le seul des princes du sang qui fût alors à Paris , et lui avait deiflandé s'il ne comptait pas réclamer le corps de Louis XYl. tt Je le désirerais , avait répondu le prince timide , mais ils ne me l'accorderont point, et c'est s'exposer inutilement. — Me permettez-vous, avait reparti l'abbé Le Duc, de faire cette démarche? — Je ne m'y oppose nullement et je désire qu'elle réussisse, mais je ne le crois pas. »
Dès le matin de la fatale journée, l'abbé Le Duc (c'est luimême qui a raconté ces détails ) ^ endosse un vieil habit brun qui ressemble assez à la livrée des jacobins , met dans sa poche un pistolet iv deux coups, et sort de sa demeure. Il ajpprend aussitôt qu'il faut être dans les rangs de la multitude armée pour avoir le droit de paraître dans les rues.
^ Il était frère de l'abbé de Bourbon, et, comme lui, il descendait de Louis XV.
2 Les Augustes Victimes du Temple, par madame Guénard de Méré, t. II, page 159.
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Mais il est sans armes , son pistolet cache n'étant pas une arme avouable. Il se décide tout à coup, s'élance sur.un de ceux qui se rendent à l'appel et lui arrache son fusil. Tout étourdi de la vivacité de l'action , le citoyen dépouillé ne sait à -quoi attribuer ce mouvement rapide comme la foudre et dont il n'a pas le temps de demander la cause. Il se voit contraint, pour sa sûreté personnelle, de cacher sa honte en fuyant; car son agresseur, déjà loin, s'est glissé dans les rangs de la population armée. Â la faveur de ce stratagème, que justifie assez à ses yeux le projet qu'il a dans le cœur, l'abbé Le Duc s'avance ainsi avec la foule jusqu'à la hauteur de la Convention. Là, il sort des rangs et essaye de pénétrer dans la salle ; mais tous les abords sont hérissés de canons ' . Un député passe en ce moment ; l'abbé Le Duc s'attache à ses pas, lui dit qu'il a une pétition de la dernière importance • à présenter à l'Assemblée. Frappé de l'accent de vérité et de la parole décidée de celui qui l'adjure, le député consent à l'introduire dans un des vestibules, il se charge de transmettre au président la pétition par laquelle Le Duc réclame le corps de Louis, au nom de la loi qui accorde cette faveur aux parents des condamnés. Inconnu de la plupart, si ce n'est de tous les représentants du peuple, ce pétitionnaire étrange Aiit naître , par sa prétention de parenté avec le condamné , une hilarité ironique dans l'auditoire. Cependant cette demande présentant un caractère sérieux, l'Assemblée l'écoute jusqu'au bout , et apprend ainsi que Benoit Le Duc réclame les restes de Louis pour les déposer dans l'église cathédrale de Sens, à côté de ceux du grand Dauphin son père. Tandis que deux députés prenaient la parole contre cette pétition et la faisaient rejeter, d'autres, attirés dans le vestibule par la singularité des prétentions de ftimille du pétitionnaire , engageaient avec lui une conversation qui se termina par une menace d'arrestation. — « Ne vous en avi-
' Ordres donné» par Santerre. Rapport fait an conseil général de la Commune, le 18 janTÎer.
Jkm LOUIS xvii.
•es pas, «dil Tabbë Le Duc au députe le plus iiostUe : j u là un pîrtolet à «deux coups; « tous dites un mot, le premier coup est pour iwns, et je délirrerai la terre d*ua monstre; le second est pour moi , et ainsi j'échapperai an supplice. « La confusion ipie produit cette scène et le trouble qui tègoe partout à cette lieure permettent à l'abbé Le Duc de s'éloigner *.
La République aTàit décidé qu'elle ferait à ses irais Venterrement du tyran , et que la chaux vive en consumerait les dépouilles. Dès la veille , le curé de la Madeleine de la Ville^ l'Évéque avait été mandé près du pouvoir exécutif, et s'était concerté avec le suppléant du procureur générai syndic éa département et les administrateurs délégués'. L'ordre était donné de creuser dans le cimetière de la Madeleine, à dix . pieds du mur d'enceinte , une fosse de dix pieds de profondeur, et d'iqppoirter aux environs de cette fosse une certaine quantité de chaux vive destinée à y être versée au moment de l'inhumation. La révolution doutait-elle d'elleHDénie et voulait-elle anéantir ces reliques , de crainte que la postérité ne vrnt les recueillir pour les honorer?
Le 21 jasivier, à neuf heures du matin, tandis ^e la victime était encore à moitié roule du Temple à la place de la Révolution , les citoyens Le Blanc et Dubois , administrateurs du département de Paris, et chargés des pouvoirs du Conseil général du département en vertu des arrêtés du Conseil executif, se transportèrent en la demeure du citoyen Picsvez, curé de Sainte-Madeleine , pour s'assurer de l'exécutisa des ordres signifiés la veille. De là , accompagnés des citoyens Renard et Damoureau, vicaires de cette paroisse, chargés
> L'abbé Le Duc te retira dans une terre près Je Cbâteau-Thicrry, ou i fut arrêté et mis en prison, oomine ayant réolaiiié le corps de LookCapet- Transféré à Boissons , il fut enlevé par les commissaires du pouvoir etecatij le 55 décembre IT93, et conduit dans les prisons de Paris, où il resU josq^ la mort de Robespierre. Il était «iir la Kste de ceux qui devaient péHr i« 10 thermidor. L^abbé Le Duc est mort en iS05.
2 LeUre du Conseil eaéoutif provisoire aux admtnntnileurs du départe»^' de police. (Archives de rbôtcl de villt')