LIVRE II. — LES TUILERIES
provenant des débris de la Bastille. « C'était un chef-d'œuvre de i'art , la boite était d'une seule pièce , et les dés étaient faits, disait-on, avec le marbre des chambranles qui avaient orné la cheminée de De Launey '. » Sur le revers de chaque domino on lisait une lettre d'or, et toutes ces lettres assemblées formaient l'inscription suivante : Vivent le Roi, la Reine, et M. le Dauphin ! La Reine leur fit dire que s'ils voulaient aller trouver le Dauphin dans son jardin , il recevrait leur présent. Les enfants se rendirent auprès de leur jeune colonel, et firent devant lui plusieurs manœuvres avec une précision remarquable. Puis, le fils de M. Palloy, à la tête de la députatioD des- élèves, présenta au petit Prince le jeu de dominos en récitant ce quatrain , qui était écrit en lettres d'or sur la boite :
De ce« affreux cachots, la terreur des Français, Yous iroyez les débris tranêfbrniéft en hochets ; Puissent-ils, en servant »nx jeux de votre enfance, «Du peuple vous prouver Tamonr et la puissance !
Ensuite, le jeune Joly, organe des enfants, lui adressa un compliment : « Des jeunes Français, lui dit-il , soutiens futurs du trône qui vous est destiné et que la sagesse de votre père a placé sous l'empire immuable des lois, se font une jouissance bien douce de vous présenter en corps leurs respects, leur amour et leur hommage. L'offrande qu'ils vous font est bien peu de chose, mais chacun d'eux y joint cdle de son cœur. » Madame de Soucy, la belle*fille qui , en l'absence de madame de Tourzd, malade en ce moment, accompagnait le jeune Prince , crut devoir faire l'éloge du présent offert à M. le Dauphin, et assura la députation qu'il ne le verrait jamais sans éprouver un sentiment de reconnaissance. « Oh ! c'est bien vrai, » s'écria-t-il. Lasne lui fit remarquer un petit accident qui était arrivé au domino : « C'est égal, répondit-il, il ne m'en sera pas moins précieux. » On lui montra alors le portrait de Louis XVI , gravé sur la pierre sacrée de
^ Gonas, Courrier des 83 départements , tip XVI.
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l'autel de la Bastille, et aussitôt cette exclumatiou sortit de so bouche : « Ah ! voilà papa-Roi ! — Chacun de nous le . porte en son cœur, dit M, Joly ; comme lui , vous vivez pour le bonheur de tous, et comme lui vous deviendrez Tidole de tous les Français. » Le jeune Prince s'approcha alors de M. Joly, et lui dit : « Monsieur, je vous prie de bien remer^ cier pour moi ces messieurs, et surtout d'avoir bien fiiit l'exercice. » La députation se retira et les bataillons défilèrent '. Du reste, l'enfant royal n'eut aucun {^oût pour ce jeu de dominos, et ne le réclama point à l'avenir.
Le 23 mai, jour de la Fête-Dieu, le lloi et la Reine suivirent à pied, selon l'usage, la procession du Saint- . Sacrement de Suint-Germain l'Auxerrois : l'Assemblée , qui y avait été invitée , la suivit aussi , le président à la droite du Roi. Madame, trop jeune encore et trop délicate pour en supporter la fatigue , resta aux Tuileries , et se rendit avec le Dauphin dans la galerie du Louvre, pour voirj»asser la procession.
Le lendemain toute la famille royale alla s'établir pour quelque temps à Saint-Gloud. M. de la Fayette et même l'Assemblée voyaient avec plaisir le Roi quitter Paris, afin d'ôter aux provinces l'idée de sa captivité à l'époque de la fédération. « Le Roi, dit madame de Tourzel, se ]>laisait plus & Saint-Cloud qu'à Paris, ainsi que la Reine, qui y trouvait plus de liberté et pouvait y voir plus facilement les personnes qui lui étaient agréables. Madame la duchesse de Fitz- James et la princesse de Tarente, qu'elle aimait beaucoup, y venaient fréquemment. M. le Dauphin s'y amusait infiniment. Il était continuellement dans le jardin , et ollait tous les soirs se promener dans le parc de Meudon. La Reine le
1 Mad«inie Campan, dans ses Mémoires, t. II, p. 1Î7, a rapporté cette anecdote d*une manière très - incomplète et fort peu exacte. Le récit que Lasne m'en a fait est entièrement conforme ù relui qu*en a donné A. J. Oorsas , dans le Courrier des 83 départements du 5tt mai 1791 , et d*après lequel Hénin, dans son Histoire numismatique de fa révolution française y p. 20, a rectifié la version de madame Campan. £.