LIVRE II. — LES TUILERIES
menait quelquefois à la promenade, surtout quand madame de Tareute était de senice. Elle connaissait sa discrétion, la noblesse de ses sentiments et son extrême attachement pour elle, qui était tel qu'elle eût sans balancer sacrifié sa vie si elle avait pu, à ce prix , tirer la Reine de la cruelle situation où elle se trouvait. Cette princesse épanchait souvent son cœur dans celui d'une personne si sûre; et, étant un jour avec nous a la promenade, et se voyant entourée de gardes nationaux dont une partie était composée de gordes françaises qui avaient déserté leurs drapeaux, elle nous dit, les larmes aux yeux : « Que ma mère serait étonnée si elle voyait
• sa fille, fille, femme et mère de rois, ou du moins d'un » enfiint destiné à le devenir, entourée d'une pareille {jarde ! 9 II semblait que mon ])ère eût un esprit prophétique le jour V où je le vis pour la dernière fois^ » -~ Et elle nous raconta que l'empereur François P, partant pour l'Italie, d'où il ne devait jamais revenir, rassembla ses enfants pour leur dire adieu.
«J'étais la plus jeune de mes sœurs, dit la Reine; mon » père me prit sur ses genoux, m'embrassa à plusieurs re- «prises, et toujours les larmes aux yeux, paraissant avoir
• une peine extrême à me quitter. Cela parut singulier à tous «ceux qui étaient présents, et moi-même ne m'en serais «peut-être plus souvenue, si ma position actuelle, en me n rappelant cette circonstance, ne me faisait voir pour le « reste de ma vie une sui(e de malheurs qui n'est que trop « fiicile h prévoir. » L'impression que nous firent éprouver ces dernières paroles fut si vive que nous fbndimes en Inrmes. Alors la Reine nous dit avec sa grâce et sa bonté ordinaires :
« Je me reproche de vous avoir attristées , remettez- vous » avant d'arriver au château, ranimons nos courages : la
• Providence nous rendra peut*être moins malheureux que » nous ne le craignons. «
« Il était impossible à la Reine de ne pas comparer les jours heureux qu'elle avait passés à Saint-Gloud, avec ceux de ce
voyajje. Elle en fuis^iit souvent la réflexion ; et, un jour que nous étions ensemble uu bout de la galerie, dont Paris fait un des principaux points de vue , elle me dit en soupirant : « Cette vue de Paris faisait jadis mon bonheur, j'aspirais a n rhabiter souvent. Qui m'aurait dit alors que ce désir ne 9 serait aocompli que pour y être abreuvée d'amertume et » voir le Roi et sa famille captifs d'un peuple révolté! >
» La fomille royale voyait approcher avec peine le moment du retour à Paris. Elle avait ii Saint-Cloud l'avantage d'être éloignée de cette populace qui , payée pour occasionner des troubles, garnissait journellement les Tuileries, et augmentait le désagrément de cette habitation. Le Dauphin se plaisait extrêmement à Saint-Cloud; sa santé s'y .fortifiait , et son esprit se développait chaque jour d'une manière surprenante. Il avait dès lors, quoiqu'il n'eût encore que cinq ans, un goût naturel pour l'étude, une belle mémoire, et se plaisait extrêmement à ses leçons. On l'accoutumait à répcmdre de lui-même aux compliments qui lui étaient adressés, et on préférait de le voir rester court , plutôt que de lui suggérer des idées qui n'auraient pas été les siennes. On se contentait seulement de les rectifier quand elles n'étaient pas justes. Gela le mettait quelquefois en colère; mais il finissait par trouver le moyen de répondre , et il s'était accoutumé par là à dire de lui-même des choses aimables et obligearites. Il nous fit bien rire un jour à Saint-Gloud , au sujet du régiment Dauphin-Dragon. Ce régiment passant par Paris, le comte de Ghoiseul d'Aillecourt, qui en était colonel, m'écrivit ses regrets de ne pouvoir présenter à M. le Dauphin un régiment digne de ses bontés par son attach^nent et sa fidélité, et qu'il me priait d'être auprès du jeune Prince l'interprète des sentiments du régiment et des siens. « Mon Dieu, qu'il est joli d'avoir un régiment à mon âge, dit M. le Dauphin, et que je voudrais le voir ! — Que voulez-vous, Monsieur, que je réponde de votre part? — Gela m'embarrasse; répondez, je vous prie, pour moi. — Je vais donc répondre que M. le
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Dauphin ne sacfaanl que dire à son âge , répondra quand il sera plus grand. -^ Que vous êtes méchante, me dit'^il, et qu'est-*oe que mon régiment dira de moi? » Il entra dans une colère affreuse , battant des pieds et des mains. Gomme il vit qu'on n*en fiiisait que rire : « Ëli Uen , dit-il en me regar^ dant d*un air sévère, je répondrai tout scul^ puisque vous U€ voulez pas m'aida*. Dites à M. de Ghoiseul que j'aurais bien voidu voir mon régiment et me mettre à sa tète ; qu'il le lui dise de ma part; et en même temps remercie&4e de tout ce qu'il me fieiit dire de la sienne et de celle de mon régiment. »' Je l'embrassai , et il finit par me remercier quand il vit que chacun ap]>rouvait sa réponse. Ce jeune prince, qui avait une grâce charmante dans tout ce qu'il disait , annonçait déjà de la fermeté , en y joignant cette bonté naturelle à tous les Bourbons; aussi était-il adoré de tous ceux qui l'approchaient et qui étaient à portée de le oonnaitre ' . «
A peine la famille royale ftit-elle de retour à Paris, que les motions incendiaires des journaux recommencèrent plus ardentes que jamais. De jour en jour, les idées d'ambition et d'importance personnelle germaient même dans le cerveau des enfiints. Le Royal-Dauphin avait eu tout d'abord sa place dans les cérémonies où paraissait le fils du Roi. Ses préten* tiona augmentèrent, et il demanda à être traité militairement comme la garde nationale. « Il n'y a plus d'enfants, disait la Fayette ; eh bien , soit , nous avons vu tant de vieillards avoir les vices des jeunes gens, qu'il est bon de voir les enfants avoir les vertus des hommes. » Le Royal-Dauphin prit dès lors une attitude presque sérieuse. On lui permit de fournir trois postes d'honneur : le château , l'hôtel du maire dé Paris, rue des Capucines^, et Fhôtel du commandant en chef des gardes nationales, rue de Bourbon. Quand la garde montante défi*
• Mémoires inédits de madame de TourzeL
2 L*hvt(?i de la mairie de Paris, habité par Bailly, était situé nve des Capucine», à droite en allant de la place Vendôme au boulevard. Cette maison porte aujourd'hui le n» 12.
lait sur la place des Tuileries, le jeune régiment recevait toujours des témoignages * de satisfaction de la part de la famille royale , placée sur le balcon du pavillon de l'Horloge. Le Roi saluait le drapeau de l'air le plus affectueux , et le Dauphin envoyait mille signes de joie et de sympathie à se& camarades.
Mais il 'ti'y a pas de succès sans critique. Si le Royal- Dauphin avait ses partisans, il eut aussi ses détracteurs. Aucune popularité ne peut durer à Paris, pas même celle de l'enfance ! La malice publique y trouve vite à chaque chose son côté plaisant ou ridicnde : le petit régiment reçut le sobriquet de RoyaUBonbon. « Vous ne manges pas a la gamelle, • criaient les uns. — « Non , vous mangez à la becquée, petits canards du Mein ', » disaient les autres. A ces mauvaises plai* sauteries le sang adolescent s'échauftait. Toutes les idées se tournaient vers la guerre, et, d'étage en étage, l'esprit militaire, si puissant en France, avait envahi jusqu'à des cerveaux de dix ans. 11 ne suffisait plus au Royal-Dauphin de parader avec la troupe de ligne et la garde nationale, de voir sa petite guérite placée côte h côte de la grande guérite, aux trois postes qu'elle occupait militairement la nuit comme le jour. Elle voulait avoir droit au respect public , et pensait que le meilleur moyen de l'obtenir était d'avoir, comme les grands j une consigne et le mot d'ordre. Gela, comme on le pense bien , ne fut pas possible.
De plus, il y eut un homme' qui, à l'instar de M. Antheaume, forma un régiment d'enfants que Ton désigna sous
1 Nom que Ton donnait par dcrÎMon aux gardes françaises, qui, dans une des dernières guerres, avaient été contraints de passer le Mein à la nage.
' M. Prudhon, capitaine des. volontaires, place Dauphine, était Tinstituteur de ce régiment, dont Tétat-major était ainsi compose :
Nilot, lieutenant-colonel, en face de Henri IV.
Mariilier, id., commandant en second, rue du Ilarlay.
Masson, capitaine.
GroWean , id.
Chazeray, id.
Renault, id.