LIVRE II. — LES TUILERIES
« Cda est de la part de ma mère, et voici de la mienne, » lui dit-il encore en lui remettant un gros bouquet.
Cette précieuse disposition à iaire le bien était tendrement entretenue chez lui , et par son père , qui regardait la bienfaisance comme Tune des bases de l'éducation, et par sa mère, qui ne manquait jamais l'occasion de lui enseigner que les princes étaient les protecteurs-nés des malheureux et la providence terrestre des indigents. Et ce n'était pas à de sonores paroles et à de belles théories que Marie- Antoinette bornait les leçons de la charité. Toujours prête à mettre l'exemple à l'appui du précepte , une misère , une infortune ne lui était point signalée sans qu'elle envoyât un secours, une consolation. Elle faisait participer son fils à ses bonnes œuvres, et près des pauvres des hôpitaux et près des pauvres bien plus misérables encore, dont les larmes discrètes coulent dans la froide solitude des mansardes. Suivi de deux valets de pied qui tenaient de grandes bourses ouvertes, le petit Prince prenait lui-même des pièces d'argent qu'il donnait à chaque orphelin. Il semblait joyeux jusqu'au fond de l'àme du bonheur que sa présence et sa libéralité fàùsaient éclore dans l'hospice, et non moins ému des bénédictions qui pleuvaient sur son passage et qui remontaient jusqu'à sa mère.
Une particularité digne de remarque, c'est qu'il se montrait, en toute circonstance, surtout sensible à la misère des enfants qui étaient à peu près de son âge. Lorsqu'il se rendait à son jardin , il priait toujours les gardes de leur laisser U0 libre accès auprès de lui , afin qu'il put causer avec eux et distribuer des pièces d'argent ù ceux qui étaient bien pauvres et des fleurs à ceux qui l'étaient moins. Et toujours , en sortant de l'asile des Entants trouvés, il manifestait le regret de le quitter si tôt : « Maman , maman , quand donc y reviendrons-nous? » s*écriait-il un jour en remontant dans la voiture qui le ramenait au château des Tuileries. Ne diraiton pas, en lui voyant tant de sympathie pour les eufauts
malheureux, qu*il y avait dans sa, commisération comme
une sorte de pressentiment, et que quelque chose hii
révélait qu'il serait lui«mémc un jour pauvre, misérable et
abandonné?
Il n*est rien de plus persuasif que l'exemple de la famille, rien do plus heureusement contagieux qu'un sentiment d'amour, d'honneur, de bienfaisance, respiré dès les premier» ans dans l'atmosphère maternelle. Le jeune héritier du trône mettait de côté In plus grande partie de ses menus plaisirs, qu'il serrait dans un joli petit coffret que lui avait donné sa tante Elisabeth, pour^'oyeuse habituelle de son humble trésor et complice ardente de sa charité. Louis XVI, qui n'était pas dans le secret, vit un jour son fils sérieusement occupé à compter des écus qu'il rangeait ensuite avec soin par piles dans son coffret : « Gomment donc, Charles, dit le Bni , vous thésaurisez comme les avares? » Déconcerté à ce nom d'avare, l'enfant se prit i\ rougir; mais il se remit proniptcment , et d'un air joyeux et d'une voix perlée : ft Oui, mon père, je suis avare, mais c'est pour les pauvres enfants trouvés. Ah! si vous les voyiez! Ils sont bien nommés; ils font vraiment pitié! » Le Roi prit dans ses bras le jeune aumônier, qu'il embrassa avec effusion : « £n ce cas, mon enfant, je t'aiderai à remplir ton coffret. »
Le temps marche, et les événements plus vite encore que le temps. Le 14 juillet 1 790 , jour anniversaire de la prise de la Bastille , a lieu au Champ de Mars la fête civique de la fédération générale de la France.
La génération de 89 aimait ces grandes fêtes. Le côté théâtral de la révolution enivrait les âmes de tout ce peuple à la fois aicteur et spectateur dans ces cérémonies. La France attendait ces nouvelles tables de la loi, sur lesquelles la phiiosaphie du dix-huitième siècle avait écrit son décalogue, avec autant d'impatience que les Hébreux attendirent, dans le désert, la loi sainte que Dieu leur donna sur le Sinaï. Il semblait que l'ordre, la paix, la liberté, le progi*ès, la pro-