LIVRE III. — VOYAGE DE VAREiNKES. iûQ
lorsque M. de Goguelat avait paru devant le Roi, celui-ci lui avait dit : « Quand partons-nous? » M. de Goguelat avait r^ondu en consultant plutôt son zèle que sa puissance :
« J'attends les ordres de Votre Majesté. » Au même instant le major de la garde nationale était venu prendre aussi les ordres du Roi pour le départ» et le Roi avait dit qu'il acceptait pour escorte cinquante et même cent hommes d.e la garde nationale. Mais il y avait une confusion entretenue à dessein par la municipalité. M. de Goguelat demandait des ordres pour le départ vers Montmédy, le major de la garde nationale pour le départ vers Paris. Il était indiqué que le moment approchait où une collision éclaterait entre ces deux directions contraires, et le problème était ainsi posé : Qui l'emporterait, la direction militaire ou la direction municipale? La question devint bientôt plus nette. M. d'Eslon , qui avait pénétré avec peine jusqu'au Roi, vint prendre ses ordres.
a M. de Bouille arrivera-t-il à temps? » lui dit la Reine en allemand. « Â cheval, et chargeons! » lui dit dans la même langue M. àe Damas. C'était la seule chose, en effet, qui eût été efficace, en cas qu'elle eût été possible. Or, elle ne l'était pas ; on le vit bientôt. M. de Goguelat avait placé six hussards près d'une batterie qui commandait les avenues des rues hautes, six autres auprès d'une batterie qui défendait le passage du pont et des rues adjacentes. La commune pensa qu'il était plus opportun de placer un de ces canons à l'extrémité de la rue où se trouvait le Roi ; par ce moyen , la première décharge devait balayer tout le détachement de cavalerie : M. de Goguelat voulut aller chercher du renfort pour mettre obstacle a cette disposition; le major de la garde nationale et cinq gardes nationaux l'arrêtèrent au moment où il voulait s'éloigner. Ce fut l'occasion du conflit qui couvait depuis la pointe du jour. Non-seulement M. de Goguelat dirigea son cheval de manière à écarter le major, qui reçut plusieurs coups de pied, mais il dégaina; celui-ci lui tira alors un coup de pistolet et le blessa à l'épaule. Le cheval se
cabra et renversa son cavalier. Les knssards ne boii{>èreiit pas ; dès lors il était évident que la troope ne donnerait pas. Quoique sa blessnre fût légère, M. de Goguelat fut obUgë de se retirer un moment dans son auberge; on en profita pour achever de gagner les hussards, qui promirent d'obéir à l'officier de la garde nationale qu'on leur donna. Le brait de cette scène amena à la fenêtre le Roi^ la Reine, Madame Ébsabeth ; on les salua des cris de Vive le Roil Vive la nation ! Vive Lauzun! C'était le nom du r^iment qui venait' de faire défection à la famille royale.
Tout espoir est perdu ; il n'y a plus que l'arrivée de M. de Rouillé qui puisse changer la face des choses. La Reine avait essayé vainement sur le cœur de madame Sauce les efforts que Louis XYI avait tentés sur l'esprit du mari. « Vous êtes mère, madame, lui avait-elle dit, vous êtes femme; vous devez sentir tout ce que je dois souffiir, vous pouvez contribuer à nous rendre un grand service. Ce n'est pas. la Reine , c'est une mère, c'est une femme qui vous le demande avec prières. » La royale suppliante ne trouve qu'un ^-oid cdknil dans le cœur trivial de l'épicière, et n'en obtient que ces mots : « La nation, qui donne vingt-quatre millions an Roi, paye bien' sa place ; cette place est assez bonne pour qu'il la garde, et il est fort singulier qu'il veuille la quitter. D'aiUeurs, madame, je ne veux pas compromettre mon mari ; vous pensez au vôtre, moi au mien. » La mère avait prié, la Reine s'indigna. Elle se leva vivement et rej<Mgnit, avec Madame Elisabeth, ses enfants, qui tout habillés dormaient profondément sur un lit dans la chambre du fond, avec leurs femmes de chambre à leur chevet.
Il n'y a plus rien à espérer que du temps et de la force. La nuit s'est écoulée dans une agitation progressive : au tocsin de Varennes avaient répondu les cloches des conmunes environnantes; les gardes nationales s'arment et accourent pour prêter main-forte à celle de Varennes. La foule, grossissant de quart d'heure en quart d'heure, eo^