LIVRE III. — VOYAGE DE VAREN^NES. il
lin pauvre coré de village, qui s'approche de la berline, ne doit son saiut qu'au dévouement d'un ofSder de la garde nationale. Embarrassée dans sa marche par le mouvement d'une immense population, la berline met quatre heures dans le trajet de Viîinetines à Clenitont. Cette viHe, comme tontes celles que le convoi royal vu rencontrer jusqu'à Paris, est encombrée de monde; partout les boutiques fermées, l'exaltation, la fièvre, les cris fiirieux.
fl faut dire que les plus tristes rumeurs avaient été répandues.
Dans les temps de révolution , l'absurde est une puissance, et rien ne semble aux imaginations échauflees plus prol^able que l'impossible. On annonçait dans les campagnes que les Autrichiens étaient entrés en France et qu'ils n'épai^eraient ni les ièinmes ni les enfants. A ces nouvelles, les paysans s'exahaient, s'armaient de iàux, de fourches, de croissants, et se précipitaient sans savoir où ils allaieot, sous l'empire d'une véritable démence.
A Clei*mont, une partie de ce régiment des dragons de Monsieur, qui avait la veille refusé d'obéir à ses chefs, se réunit au nombreux cortège aux cris de : Vivent la Nation et l'Assemblée nationale. H était trois heures lorsqu'on arriva à Sainte-Menehr^uld. Cette ville devait beaucoup à Louis XVI ^ qui l'avait (iut relever de ses ruines après un terrible incendie. Le maire, M. Furci, homme de mérite et de probité, donne à entendre, dans la courte harangue qu'il adresse au Roi, qu'en quittant la France, il la livrait à l'étranger. Louis XVI, en avançant la tète à la portière, réfute ses paroles avec douceur, en l'assurant qu'on se méprend sur ses véritables intentions , et que « sa* constante étude a toujours été le bonheur de son peuple »% Le maire invite la famille royale à descendre à l'hôtel de ville, où le corps municipal la reçoit dans la salle des séances. Le Roi s'assied dans un des fauteuils préparés pour lui et sa famille. La Reine se tient debout; elle prend un consommé qu'un officier de ville
li« LOUIS XVII.
lui présente clans une tasse d'argent. Louis XVI fait connaître au maire de Sainte-Menehould , comuie il l'avait fait au procureur de la commune de Yarennes, les motifs qui ont déterminé son départ. Le Roi aurait voulu séjourner quelques heures a Sainte-Menehould : le Prince royal , fatigué d'une course de sept heures par un soleil brûlant, avait été pris d'un violent accès de fièvre. M. Bayon , qui était le grand ordonnateur du voyage , refusa d'acquiescer à ce vœu; il fallut partir. On se remet en marche. Les dragons ont ordre de s'arrêter, l'éloignement de la frontière rendant désonnais cette escorte inutile; la garde nationale de Yarennes et celle de Glermont s'en retournent aussi dans leurs loyers, remplacées par celle de Sainte-Menehould, qui sera elle-même à son tour relevée par celle de la ville suivante.
La population affluait de toutes parts sur la route. « La foule augmentait si prodigieusement à mesure que l'on avançait , que les champs et les prairies eu étaient couverts ' . » A la hauteur du village de Han , près de la montagne de la. Lune, devenue célèbre l'année suivante par les campements du Roi de Prusse et surtout par la bataille de Yalmy, le marquis de Dampierre, seigneur de ce village, vint saluer Louis XYI à son passage ; ce prince l'entretint un instant et le congédia d'un air de bienveillance. M. de Dampierre s'était incliné profondément et avait baisé avec respect la main de son Roi malheureux. Ce témoignage de respect fut regardé comme un acte de servilité factieuse par cette multitude. Â peine le fidèle gentilhomme quittait*il la portière de la voiture, que des furieux lui crient d'arrêter; le cavalier trop confiant obéit, on se précipite sur lui,' on le jette à bas de son cheVal, on le massacre impitoyablement sous les yeux de la famille royale. Sa tête, plantée sur une pique, fîit un moment portée comme un trophée devant la voiture du Roi.
Pendant qu'on change de relais h la poste d'Orbeval, Drouet
^ Belation de M. de Moiisticr.