LIVRE III. — VOYAGE OE VARENNES
bonté ordinaire, tira quelques proyisions de sa voiture, et les leur donna. Une voix, sortie de cette horrible troupe, cria : « N'y touchez pas, car c'est sûrement empoisonné, puisqu'on nous l'ofFre. » Le Roi, indigné, en mangea sur-le-champ, ainsi que ses enfants; ils en firent alors autant, et cet acte de l)onté adoucit un peu leur férocité * . t
Le convoi gagne ainsi ^pernay, où l'attendait la pc^pulation la plus exaltée : ouvriers, garde nationale, autorités, tout y appartenait à la révolution. Le maire, selon l'usage, présente au Roi les clefs de la ville. Le président du district qui accompagne ce magistrat fait an Prince une aigre remontrance, terminée par ces mots : « Qu'il doit savoir gré à la ville de présenter ses clefs à un roi en fuite. »
La foule qui remplissait la cour de l'hôtel de Rohan (tenu par M. Vallée), où le Roi devait descendre, obligea les voitures a s'arrêter à la porte. Un des misérables qui se pressaient autour d'elles dit à son voisin : «Cache-moi bien pour que je tire sur la Reine sans qu'on sache d'où est parti le coup. » Un grand crime peut-être eût été commis dans cette ville, sans l'intervention d'un jeune homme qui porte un nom bien connu dans le martyrologe royaliste : Scévole Cazotte, commandant de la garde nationale du petit village de Pierry , situé à une lieue d'Épernay , a raconté * comment , peu de temps avant l'arrivée de la famille royale, son père l'avait fait venir, et hii ayant dit de s'agenouiller, lui avait donné sa bénédiction. « Va, maintenant; lui avait-il dit, profite de l'uniforme que tu portes, et fasse le Seigneur que tu puisses donner quelque consolation à notre bon maitre ! » C'est ainsi que dans quelques cœurs restés droits et purs, au milieu de l'égarement presque général, la vieille loyauté française se conservait comme un précieux dépôt. Scévole Cazotte partit à la tête de sa troupe. Comme la garde nationale d'Épernay avait été dirigée sur Ghàlons, où l'on disait que
* Mémoires inédits,
* Témoignage d'un rojratisie , par Cn/otte.
ISO LOUIS XVII.
les Autrichiens étaient entrés eo mettant tout à feu et à sang, M. Leblanc, pi*ésident du district , chargea Gazotte et sa troupe de protéger les abords de l'hôtel de Rohan. Gazotte se fit prêter une espèce de serment par ses hommes, ordonna de former la haie et de ne laisser passer que les autorités constituées. A peine ces mesures prises, la voiture du Roi, portée pour ainsi dire par les flots du peuple, s'arrêta. Les captifs descendirent. Le jeune Gazotte est d'abord . aperçu par Madame Elisabeth , qui le ccfnnaissait et qui s'étonne de le voir au milieu de l'émeute, et ne peut s'empêcher de lui dire : « Et vous aussi, Gazotte! — Je ne suis ici, lui répondit-il, que pour vous servir, et il est essentiel que vous n'ayez pas l'air de me connaître. » Mille cris injurieux sont poussés, surtout contre lu Reine. « Méprisez cette fureur. Dieu est au-dessus de tout! » dit en allemand Gazotte, dont les yeux venaient de rencontrer les yeux de la Reine, o Verachten sie das^ Gott ist ûber ailes ! t» — a La Reine, continue M. Gazotte, me regarda attentivement et se mit en marche, suivie da Madame Royale , de Madame Elisabeth et de madame de Toui^el, mais pêle-mêle avec le peuple, qui n'avait pas tardé à forcer la haie formée dans la cour. Le Dauphin, porté par un garde du corps, cessant d'apercevoir sa mère , la demandait avec laimes , et ce fut à moi qu'il s'adressa en passant les bras à mon cou; mes joues furent mouillées de ses pleurs. Nous le portâmes dans ta chambre où la Reine avait été introduite. Elle me demanda si je pouvais lui procurer une ouvrière, afin de rajuster une partie de ses vêtements, sur lesquels la foule avait marché. Dans la maison même se trouvait la fille de l'hôte, personne de la plus jolie figure. Je la conduisis à la Reine, et son respect, ses yeux rouges de pleurs, offrirent à Sa Majesté un toucliant contraste avec le spectacle qu'elle venait d'avoir sous les yeux. Dans une salle voisine, les officiers municipaux, les administrateurs, les juges entouraient le Roi. « Malgré vos fautes, dit l'un d'eux, nous protégeons