‹ Louis XVII (volume 2)Chapitre 6 sur 264 · LIVRE PREMIER. — VERSAILLES. t · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — VERSAILLES. t

son aïeul Louis XV, il avait le sentiment profond ^e son inexpérience. C*eùt été un admirable roi pour exercer, dans des temps tranquilles, sous des lois depuis longtemps établies, un pouvoir sagement limité et réglementé par des institutions incontestée», car il avait la clairvoyance et le goût du bien , et c'était un de ces hommes pour qui il n'y a qu'une chose difficile, connaître lenr devoir. Mais il se trouvait dans une situation en face de laquelle ses qualités ne devaient lui être guère moins fatales que ses défauts, car cette situation eut précisément réclamé des qualités et des défauts contraires.

On était à une époque de rénovation et de changement. Le courant des idées philosophiques du dix-huitième siède y poussait tout entier. Ce qu'il y avait de plus dangereux, c'est que les esprits étaient à In fois novateurs et diéoriques, à cause de la- longue su^>ension des états généraux qui hvjûlH laissé la nation étrangère à ses afiaires. On ne voyait que le but sans voir la difficulté, et conune on ne la voyait pas, on* croyait tout possible.

Les corps mêmes qui, par leur nature, semblaient destinés à modérer le mouvement, la noblesse et une grande partie du clergé, étaient profbndémeiit atteints par les idées nouvelles , de sorte que les contre-poids^ manquaient à ce rationalisme politique, qui* passait non-seulement les> abus mais les institulioiis elles-mêmes au crible du libre examen.

Le mouvement intellectuel de Paris remuait le monde. Les échos- de l'Europe et de l'Amérique répondaient à la> voix de la pliilosophie française.

Plus hardi mais moins sage que Montesquieu, Beccariai attaquait dans- Milan les formes vicieuses do la vieille législation.

Alfieri à Florence, Schiiler à Weimar, se fiiisaient les Tyrtée de leur pays.

Ghatbam, à la tribune d'Angleterre, inaugurait la politique moderne.

La philosophie avait éclairé d'une lumière douteuse mais-

brillanfe tous les sommets de la société; J. J. Rousseau, Diderot, Helvétius, Voltaire, apôtres irrésistibles d*uiie société sans foi , avaient rempli le monde de leurs disciples. La généralité du mouvement en augmentait l'intensité.

Toutes les imaginations étaient ébranlées, et îl y avait dans toutes les âmes une ardente aspiration au renouvellement de Tordre social. On remarquait dans l'esprit des sages, comme dans les instincts du peuple, et Ton sentait dans Tair ces signes certains qui annoncent les grands changements.

Il n'y avait pas en Europe un esprit supérieur qui se confiât au passé. Quelques rares médiocrités se tenaient seules immobiles et les yeux formés sous l'abri exclusif des vieilles institutions.

Le torrent des griefs, grossi pendant des siècles, allait rompre ses digues. 1789 sortait des entrailles de la France nouvelle; révolution née des mœurs, des idées, des espérances et des illusions de tous !

Pour conduire ce mouvement à son but légitime en évitant les écueils semés sur sa route et pour l'empêcher de dépasser ce but , il aurait fallu l'esprit le plus prévoyant et le plus prompt dans ses décisions , la volonté la plus ferme , la main la plus vigoureuse, soit pour innover malgré des résistances imprudentes, soit pour arrêter l'innovation à des limites raisonnables malgré tous les entraînements. Encore n'est-il pas bien sûr qu'avec toutes ces quaUtés on eût réussi , tant les difficultés étaient grandes , les esprits enivrés, et , drsonsle aussi , les cœurs corrompus.

Mais Louis XYI n'avait aucune des qualités réclamées par les circonstances. Trop pur pour comprendre la perversité des hommes, trop faible pour les dominer, il avait la bienveillance sans la volonté, le courage sans la décision. Gomme un père trop tendre et malheureux d'avoir à gronder, il regardait avec une charité profonde les vices et les ambitions qni se traînaient sous ses pieds ou a ses genoux. Il

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