LIVRE III. — VOYAGE DE VARENNES
A peine les voitures furent-elles en mouvement que les Princesses renouvelèrent leurs instances pour qu'on veillât a la sûreté des gardes du corps. C'était leur préoccupation constante.
L'arrivée des commi^aires avait rembruni toutes les physionomies. Après ce premier épanchement de douleur et d'inquiétude Y le silence se fit dans la voiture. On s'observa de part et d'autre. Les commissaires eurent le temps d'examiner l'attitude du Roi, de la Reine, de leurs enfents. La simplicité naturelle de leurs manières les surprit, toucha profondément Barnave, étonna Pétion lui-même, qui ne put s'en taire, et qui fut aussi frappé de la mesquinerie, c'est son expression , du costume des voyageurs. Le Roi , la Reine et Madame Elisabeth remarquèrent aussi de leur côté les manières et la parole de Barnave , qui contrastaient avec la parole et les manières de Pétion.
Louis XVI entama enfin la conversation , et s'expliqua de nouveau sur le but de son voyage. Le jeune orateur de Grenoble répondit respectueusement au Roi, combattant avec déférence une opinion qu'il ne partageait pas, et avec émotion des sentiments qui le gagnaient malgré lui. La Reine fut touchée de son trouble comme de la bienséance de son langage, et elle se mêla bientôt à l'entretien. Un nouveau jour éclaira Barnave. Les traits sous lesquels on peignait c^iaque jour la famille royale ressemblaient si peu à ce qu'il lui était donné de voir ! Il prit le Dauphin sur ses genoux et l'y garda quelque temps. Lorsque la conversation tom1>ait, il adressait, pour la reprendre, la parole h l'enfant, dont les réponses promptes, vives, aimables et spirituelles le frappaient. « N'est-ce pas que vous n'êtes point fâché de revenir à Paris? — Oh ! je suis toujours bien partout, dit-il, poun-u que je sois avec mon père et avec mamaivreine... et j)uis aussi avec ma tante, ma sœur et madame de Tourzel , » continua-t-il en jetant les yeux sur ces trois personnes, placées devant lui dans la voiture. « C'est, monsieur, un bien triste
voyage pour mes enfants, re|>rit alors le Roi Quelle différence avec Cherbourg! La calomnie à cette époque n'avait point encore égaré Fopinion. Gomme les esprits sont prévenus ! comme les tètes sont montées ! On peut me méconnaître , mais on ne me changera pas , moi ; l'amour de mon peuple demeurera le premier besoin de mon cœur, oomme il est le premier de mes devoirs. » La plaintive onction de ces paroles avait profondément ému le Dauphin ; il prit la main de son père pour la baiser. Le Roi le pressa contre son cœur et l'embrassa en l'appelant comme autrefois : « Mon cher petit Normand. — Ne vous attristez point , mon père, lui dit alors l'enfiint avec une grosse larme, une antre fois nous irons à Cherbourg ' . »
Le Roi parla alors avec une aiBiction profonde du meurtre de M. de Dampierre , et la Reine mêla l'expression de son indignation à celle de la douleur de Louis XVL Elle se plaignait avec amertume des soupçons qu'on avait manifestés contre elle sur la route. « Pourriez-vous le croire, disait-elle, j'ai voulu donner un morceau de volaille à un garde national de l'escorte, mais on lui a crié de tous côtés : « N'en mangez
pas, défiez-vous-en ! » comme si la volaille pouvait être
empoisonnée..». Oh! j'avoue que j'ai été Indignée, et, pour répondre à cet horrible soupçon , j'ai mangé de cette volaille et j'en ai fait manger à mes enfants. » -*- La malheureuse princesse recueillait déjà, sur la route de Varennes, le fruit envenimé des calomnies semées contre elle par les pamphlets révolutionnaires.
Presque aussitôt après, elle fit remarquer aux comodissaires que la messe à laquelle la famille royale avait assisté à Chàlons était une messe constitutionnelle. L'accent avec lequel elle prononça ce mot indiquait assez qu'elle désirait entendre une autre messe; Madame Elisabeth appuya sur cette réflexion. Pétion répondit d'un ton sentencieux que
< Détail donné {Mr madame la diicheSHe d*Angoalême.