LIVRE III. — VOYAGE DE VARENNES
avec stupeur le convoi de la monarchie ; nul ne songeait à feire une tentative en sa fiiveur. Il faisait une chaleur exces;sive. La famille royale et toutes les personnes qui l'accompagnaient étaient couvertes de sueur et de poussière» et l'excès du malaise fit éprouver un moment de consolation en arrivant à la Ferlé-sous- Jouarre. Un gracieux accueil les y attendait : M. Begoard, maire de la ville, chez qui le Roi devait descendre , avait pourvu d'avance à tout ce qui pouvait adoucir la situation de ses hôtes augustes. Bien que madame Regnard eût eu l'attention de ceindre un tablier, Marie-Antoinette ne put s'y méprendre, et lui dit en l'abordaat : « Vous êtes sans doute, nàadame, la maîtresse de la maison ? — Je 1 étais ^n moment avant que Votre Majesté y entrât* » Ce mot seul indique l'esprit et le cœur de ces braves gens, qui payèrent cher plus tard l'honiieur d'avoir montré des respects et des égards à la royauté malheureuse.
Avant le diner, Madame Elisabeth causa longtemps avec Pétion , sur la terrasse du jardin , au-dessous de laquelle la Marne coule avec un doux murmure. Il développa longuement ses théories révolutionnaires sur ce ton d'emphase sentimentale particulier aux honunes de ce temps. Il crut avoir touché la princesse; ce fut elle qui le toucha sans qu'il 9'en aperçût, car il écrit dans sa relation : « Je me plaisais à l'entretenir, et je serais bien surpris si elle n'avait pas une belle âme, quoique très*imbue des préjugés de naissance et gâtée par les vices d'une éducation de cour. «
La conversation durait encore, quand le Roi vint luimême sur la terrasse pour inviter Pétion et ses collègues à dîner avec sa famille. Ce que la bonté royale offrait, la peur et la vanité, ces deux mauvais sentiments, le refusèrent. On craignit de se rendre suspect aux populations en dînant avec la fiuaille royale, et on appréhenda que cette invitation , qui dérogeait à l'étiquette, ne fiît attribuée à la situation malheureuse éù se trouvait le Roi. Les commissaires se rejetèrent
sur la nécessité où ils étaient de se retirer pour faire leur
correspondance , et ils ftirent servis a part. Les repas itirent splendides , et l'absence des commissaires permit aux maitres du logis de montrer plus ouvertement leurs sympathiques respects à la famille royafe.
En quittant la maison de madame Regnard , la Seine dit an Dauphin : « Mon fils, remercies aussi madame de ses attentions; dites-lui que je ne les oublierai pas. — Maman vous remercie des soins que vous avez eus pour nous, dit l'enfant, et moi je vous aime bien d'avoir fait plaisir à maman. »
M. Reçnard fit dire au Roi qu'il n'avait point osé lui témoigner ouvertement les sentiments qu'il éprouvait, et qu'il le suppliait de vouloir bien les interpréter ; qu'il s'occupait, par nécessité, des commissaires de l'Assemblée, mais que son cœur était tout à son roi. Ce fut le seul endroit de la route où la famille royale eut un moment de repos et de tranquillité.
Il était cinq heures de l'après-midi lorsqu'on se remit en marche. Il y eut du mouvement et du bruit autour de la voiture au moment où elle sortait de la Ferté-sous-Jouarre. Un député de la gauche révolutionnaire , Kervélégan , s'efibrçait, en jurant, d'approcher de la voiture, et comme la garde nationale cherchait & l'écarter, il s'exclama d'une manière injurieuse pour la Reine. Marie-Antoinette l'entendit, et se montra douloureusement offensée d'une grossièreté qui, dans les circonstances où l'on se trouvait, prenait le caractère d'une lâcheté indigne. Pétion excusa comme il put son ami. Le Dauphin, effrayé de cette scène, avait laissé échapper quelques cris, et s'était jeté dans les bras de sa mère.
Après cet incident, la conversation s'anima. Pétion récriminait contre les excès des cours , les intrigues des fiatteui*s qui fréquentaient le château. On en vint bientôt à parler de l'Assemblée, des diverses nuances dont elle se composait. Maury, Malouet, Cazalès, le côté droit, le côté gauche.