LIVRE III. — VOYAGE DE VARENNES
tous les noms y toutes les questions , étaient successivement abordés. Pétion apportait dans cet entretien les préjugés du dehors, les murmures de la multitude, ses soupçons injustes, ses antipathies. Il accusait le Roi de ne lire que les journaux contre-révolutionnaires. — « Vous vous trompez, interrompit Louis XYI, qui suivait cette conversation sans s'y mêler, je ne lis pas plus l'Ami du Roi que Marat. »
La Reine excitait l'entretien; elle voulait connaître tous les soupçons, toutes les objections, tous les reproches. Quand elle eut tout entendu , tout écouté , elle reprit à son tour : — « Voilà qui est bien; on blâme beaucoup le Roi, mais on ne sait pas assez dans quelle position il se trouve. On kii fait à chaque instant des récits qui se contredisent, il ne sait que croire. On lui donne chaque jour des conseils qui se détruisent; il ne sait que faire. Hélas! combien on le rend malheureux! Sa situation est intolérable. Il n'entend parler que d'incendies, de fiimine, de pillage et de meurtres. Sa couronne est suspendue sur sa tête, et vous n'ignorez pas, monsieur, qu'il y a un pai*ti qui ne veut pas de roi , et que ce parti grossit chaque jour. — Eh bien , Madame, répondit Pétion à ces paroles dont il avait compris l'application, je vais vous parler avec toute franchise : on dit que je suis républicain , on me désigne même comme un des chefs de ce parti. Oui, par principes, par sentiment, je préférerais peut* être le gouvernement répubUcain à tout autre ; mais est-ce à dire que je veuille renverser la Constitution actuelle? C'est la un bruit qu'on n'a cessé de répéter autour de vous pour avoir le prétexte de former hors de la Constitution un paiti royaliste qui , en combattant la Constitution , excite les troubles intérieurs. Ce n'est pas le parti appelé républicain qui est redoutable; il est composé d'hommes éclairés, incapables de vouloir le triomphe de leurs idées par un bouleversement général qui conduirait plus facilement au despotisme qu'à la liberté. » Alors , s'animant lui-même par ses propres paroles : « Âh! Madame, s'écria Pétion avec feu, que le
fS» LOUIS XVII.
Roi eût été bien inspiré, s'il eût sinoèrement favorisé la réToIutioni les troubles qui nous agitent n'existeraient pas, la Constitution serait sacrée , la France libre au dedans, respectée au dehors : le peuple n'était que trop porté à chérir, à idolâtrer ses rois! •
Puis, d'un ton plus calme, il blâma l'érasion du Roi, combattit la Reine et Madame Elisabeth qui trouvaient que le Roi était libre de voyager dans le royaume; et comme llarie-Antoinette ajoutait : • Son intention n'a jamais été d'en sortir. . . — Permettez-moi , rqprit Pétion , de ne point pénétrer dans cette intention. Le Roi se fut d'abord arrête sur la frontière, mais dans cette position il était prêt, d'un instant à l'antre, à passer ches l'étranger. Peut-être eftt-il été forcé de le faire. D'ailleurs le Roi n'a pu se dissimuler que. son départ pouvait occasionner les plus grands désor* dres. Le moindre inconvénient de son absence de l'Âssem* blée nationale était d'arrêter tout court la marche des aflfieiires. » ^
Le convoi dieminait et approchait de Meaux. Une masse de curieux bordaient la route. A l'entrée du fiauboui^ un assez grand tumulte s'éleva : un prêtre allait périr comme M. de Dampierre; la Reine jette un cri : Bamave s'élance le corps tout entier hors de la portière : « Français, nation de braves, voulez>voos devenir un peuple d'assassins? » Frappée d'admiration pour Bamave, Madame Elisabeth le retient par l'habit, craignant qu'il ne se précipite au milieu de cette foule furieuse et n'en soit lui-même la victime. Mais la voix puissante de Bamave avait suffi pour arracher l'ecclésiastique à la mort.
Après cette action , le Dauphin reprit avec empressement sa place entre les genoux de Barnave, dans lequel il croyait voir un zélé partisan de sa famille; et le convoi entra trai^ quillement et à pas lents dans la ville de Bossuet. L'ombre du grand déplorateur des royales infortunes s'était-elle levée pour mettre un doigt ^ur les lèvres de la révolte, afin de