LIVRE III. — VOYAGE DE VARENNES
répéter aux puissances de la terre le terrible avertissement : Maintenant, rois, comprenez; instruisez^vous , arbitres du monde!
Le soleil était encore au-dessus de Thorizon lorsqu'on arriva à la porte de TéTéchéy où le Roi, sa famille et les mandataires de TAssemblée nationale mirent pied à terre*. Pierre Thuin, évéque constitutionnel du département de Seine-et-Marne, les reçut dans la demeure épiscopale des Faron et des Gilbert. Le souper de la famîUe royale fut servi dans le salon de Tévéché : Louis XVI mang^ea peu et se retira de bonne heure dans son appartement. Gomme il manquait de linge, il emprunta une chemise à Thuissiçr qui accompa^ait les envoyés de l'Assemblée.
Ceux-ci se firent servir dans leurs chambres, où , après un l^er souper, ils s'occupèrent de leurs dépêches. A onze heures du soir, lorsque ses collègues cherchaient déjà le repos d'une si lourde journée, Bamave fut introduit dans la chambre de Louis XVI, et eut avec lui et la Beine un long entretien sur leur situation. « Évidemment, dit la Reine, nous avons été trompés sur l'état réel de l'esprit public en France. » On sut gré à Bamave de ses conseils sévères, on les lui demanda pour l'avenir, et on convint de se revoir secrètement aux Tuileries. Bamave, dès ce jour, s'était promis de mourir fidèle au trône et dévoué à la liberté.
Le lendemain (25 juin) à six heures du matin , comme la famille royale quittait le palais épiscopal , l'évéque constitutionnel voulut se justifier de l'avoir si mal reçue , alléguant qu'il occupait son siège depuis trop peu de temps pour être pourvu de toutes les choses nécessaires. Le Roi lui répondit : « Quand on n'est pas chez soi , on est dispensé de s'^cuser. »
On monta en voiture : Barnave s'assit de nouveau entre le Roi et la Reine , et Pétion , placé entre Madame Elisabeth et madame de Tourzel , prit Madame sur ses genoux. Pétion attribue cet arrangement à un calcul du Roi et de la Reine.
« Je pensais, écrit-il avec sa modestie habituelle, que cet arrangement était concerté , qu^étant sur moi, on la regardait comme dans un asile sûr et sacré, que le peuple, eu cas de mouvement , respecterait. •
Le convoi, malgré l'air pesant et la chaleur sans cesse croissante, chemina tranquillement jusqu'à Pantin ; mais un peu au<lessus de ce village, la cavalerie, qui servait d'escorte depuis Meaux, rencontra la garde nationale de Paris, qui exigea sa place dans le cortège. Un conflit eut lieu qui causa un moment d*alerte. Les grenadiers parisiens faisaient reçu* 1er les chevaux, les cavaliers résistaient; les chasseurs de la milicQ et une cohue de gamins imberbes appuyèrent les grenadiers. La mêlée devint vive. Du fond de la voiture, dont les glaces étaient baissées, on entendait les propos les plus injurieux. Enfin on recommença à marcher, mais de minute en minute le cortège prenait un aspect plus effrayant. L'accroissement de la foule, qui, de tous les environs de Paris affluait sur la route, ralentissait le pas des chevaux : la poussière qu'elle élevait, et qui obscurcissait l'air embrasé déjà par le soleil ; l'impétuosité de cette cohue qui s'accrochait derrière la voiture du Roi, couvrait les marchepieds, s'élançait sur le siège, sur la limonîère et jusque sur l'impériale ; les vociférations de ces bandes qui ne semblaient respirer que le carnage , offraient un spectacle tout à la fois hideux et formidable. Parmi les grenadiers qui entouraient la voiture , un de ceux qui la serraient de plus près se plaignit de la chaleur, de la faim et de la soif excessives qui le tourmentaient. La Reine, qui se trouvait de son côté, lui présenta
aussitôt à boire et à manger. « Non lui dit cet homme
en jurant, je m'en garderai bien : je serais sûr d'être empoi* sonné. Âh! combien vous auriez de plaisir à vous défaire de moi ! » La Reine , sans rien répondre , partagea avec le Dauphin ce qu'elle avait offert à ce garde national.
Les signes d'hostilité et de haine ne cessèrent pas. De cette masse de soldats égarés et d*liommes de toute sorte