LIVRE IV. — JOURNÉE DU 20 JUKN
La captivité de la famille royale et les outrages dont on Taipit accablée avaient adouci, pour le moment, la cruauté de ses ennemis. Â leurs yeux, le Roi était désormais moins le chef que Totale de la nation ; aussi , le mot de déchéance , prononcé dans un premier mouvement d'effervescence, n'eut plus d'écho. Plusieurs membres de l'Assemblée sentirent même qu'ils étaient allés trop loin, et comprirent la nécessité de réconcilier le Roi avec le peuple; ce qui fit dire à Robespierre : « Mes amis, tout est perdu, le Roi est sauvé. »
Cependant toutes les mesures étaient prises par la Fayette pour prévenir une seconde év<ision. Le {général, si peu vigi-» lant dans la nuit du 5 au 6 octobre 1789, n'avait plus un instant de repos. A toute heure, jour et nuit, son infatigable activité obsédait la famille royale, faisait observer ses moindres gestes, épier ses moindres paroles. La rigueur des précautions fut telle qu'on supprima la messe de la chapelle du château, comme étant trop éloignée des appartements. Un coin de la galerie de Diane, où l'on dressa un autel en bois, portant un crucifix d'ébène et quelques vases de fleurs, devint la chapelle du Roi Très-Chrétien. L'abbé d'Avaux, qui n'avait pas cessé de porter l'habit ecclésiastique, trouva^ moyen, comme habitant du château^ de célébrer la messe, le dimanche, à cet autel improvisé.
Une contrainte continuelle gênait tous les mouvements de la fiimille royale. La Reine, qui logeait au rez-de-chaussée, était accompagnée de quatre officiers de la garde nationale pour monter chez son fils par un escalier intérieur, et toujours elle trouvait la porte fermée. Un des officiers <le son escorte frappait en disant t « La Reine ! » Les deux officiers de garde a toute heure chez madame de Tourzel ouvraient alors i Marie- Antoinette prenait son fils et le conduisait chez le Roi.
Ne voulant pas s'exposer comme prisonniers aux regards de la garde nationale et aux insultes du peuple , le Roi et la Reine ne quittaient plus leurs appartements ; Madame Élisa-
bethy par respect et par tendresse pour eux, ne youlait pas sortir de Fenceinte du château; et, pendant trois semaiiTSy madame de Tourzel demeura au secret dans le cabinet du Dauphin, sous la garde de deux officiers qui se relayaient toutes les vin{]^-quatre heures.
Pendant ces jours-là , on aposta des gens sur le quai des Tuileries pour crier Vive notre petit Roi! quand le jeune Prince se promenait sur la terrasse de l'eau. I^e pauvre enfant s'amusait de ces cris, dont il ne sentait pas la consé-* quence, car tout ce qui l'entourait alors n'osait lui faire faire une réflexion. Ce ne fut que lorsque sa gouvernante ou l'abbé d'Avaux purent le voir, qu'on lui fit comprendre l'horreur que de tels cris devaient lui inspirer, et combien il avait à se défier de tout ce qu'il pourrait entendre de contraire aux sentiments de. respect et d'amour qu'il devait avoir pour le Roi et la Reine ' .
Les mauvais traitements* n'altéraient pas la sérénité de cette race auguste, dont la puissance pouvait faillir, mais non le cœur, et qui , à son déclin , ne s'est oflaibUe sur le trône que pour grandir dans l'infortune. Pendant cette-première captivité, Louis XYI relisait la vie de Charles I*', que, dans sa jeunesse, il avait traduite de Hume, en s'initiant ainsi à l'accomplissement de sa propre destinée, et Marie- Antoinette consacrait une grande partie de sa journée à l'éducation de son fils, de sa fille et d'une jeune orpheline (Emestine Lambriquet), fille de l'une des femmes de service de Madame Royale. Dans ces heures d'étude, où chaque branche d'instruction trouvait sa place, la royale institutrice ne bornait pas ses leçons à de froids enseignements, à de sté* riles avis; elle cherchait à élever le caractère aussi bien qu'à nourrir la mémoire, à féconder le cœur autant qu'à éclaii*er l'esprit. Elle apprenait à ses élèves à se priver, chaque mois, d'une partie de la petite somme destinée à leurs plaisirs, pour se procurer une jouissance plus vive
* ' Madame de Tourzel , Mémoires inédits.