LIVRE IV. — JOURNÉE DU 50 JUIN
Pendant que Thouret, qui présidait TAssemblëe, répondait au Roi, on aperçut dans une loge la Reine avec son fils et sa fille. Les applaudissements donnés au Roi se dirigèrent spontanément vers elle et vers Thériticr du trône constitutionnel. Les cris de Vive le Prince royal! éclatèrent de toutes parts, comme une adhésion publique à la nouvelle charte, qui abolissait le nom de Dauphin, et conférait le titre de Prince roval à l'héritier de la couronne.
L'Assemblée entière, ayant son président a sa tête, accompagna le Roi aux Tuileries ; cet imposant cortège avait peine à fendre les flots d*un peuple immense qui poussait jusqu'au ciel ses acclamations et ses cris de joie. Des fanfares guerrières et des salves d'artillerie apprenaient à la France la réconciliation de la liberté et du trône, de la nation et du Roi.
La France était entrée avec ivresse dans la conquête de sa constitution (18 septembre). La proclamation de ce pacte solennel eut le caractère d'une fête : le Champ de Mars était couvert de légions civiques; là se pressaient la municipalité , Bailly à sa tête, le département, les fonctionnaires publics, le peuple enfin, le premier intéressé à cette fête, où, du haut de l'autel de la patrie, lui fut donné lecture de l'acte constitutionnel; un»seul cri répondit à cette lecture, mais un cri profëré à la fois par trois cent mille voix : Vive la nation ! Les citoyens, sans se connaître, s'embrassaient comme frères, comme membres de la grande famille régénérée.
Une illumination splendide prolongea cette journée; des aérostats chargés d'inscriptions patriotiques s'élevèrent comme pour porter jusqu'au ciel le témoignage de l'émanci* patîon d'un grand peuple. Â onze heures du soir, le Roi , la Reine et leurs enfants se promenèrent en voiture dans les . avenues des Champs-Elysées et du Cours, étincelantes de guirlandes de feu suspendues d'arbre en arbre, depuis les Tuileries jusqu'à la porte de l'Étoile et jusqu'à Chaillot. Des acclamations enthousiastes les accueillirent, et leur firent
une route triomphale de cette même route où na^^uère ils avaient passé sous le coup des imprécations et des fureurs de la multitude. Des vivat étaient donnés au Roi, k la Nation 9 au vieux nom de Dauphin , au nom nouveau de Prince royal. Le jeune Prince , malgré Theure avancée , ne songeait point au sommeil , et, dans sa joie étourdie, il prenait sa part de la fête oomme un enfent du peuple.
Le souvenir des souffrances passées » Tinquiétode des malheurs aperçus dans Tavenir^ s'éteignirent aussi un instant dans Tàme de Louis XVL Le naufragé^ au milieu de 1* orage, demande son salut à la plus frêle barque : le Roi se fia à la constitution ; il lui jura dans son cœur honnête une loyale fidélité, et suivit Tentraînement général des esprits. Cette nuit-là même, Marie-Antoinette revenait au château avec sa part des illusions universelles : « Ce n*est plus le même peuple, » disait-elle; prenant son fils dans ses bras, elle le montrait avec orgueil à la foule qui encombrait les abords du palais.
Peu de jours après, le Roi constitutionnel donna une fête au peuple de Paris; il la commença selon son cœur, en pensant aux indigents; afin qu'ils eussent leur part de la joie publique , il leur fit d'abondantes aumônes. Un Te Deum fiit chanté à Notre»Dame pour bénir la nouvelle ère de bonheur que l'on espérait pour la France.
Madame Elisabeth , qui partageait peu ces espérances , écrivait à cette époque à madame de Raigecourt, avec une légère nuance d'ironie : « Nous avons été à l'Opéra; nous irons demain à la Comédie. Mon Dieu, que de plaisirs! j'en ai l'àme toute ravie. Aujourd'hui , nous avons eu pendant la messe un Te Deum. Il y en a eu un à Notre-Dame. L'intrus avait bonne envie qu'on y allât; mais quand on en chante* un chez ^oi, on est dispensé d'en aller chercher d'autres. Nous nous sommes donc tenus tranquilles. Ce soir, nous avons encore une illumination; le jardin sera superbe, tout