LIVRE IV, — JOURNEE DU ÎO JUIN
Nord qui, n'ayant que deux mous d'été, profitent avidement du soleil et se couronnent comme par enchantement de fleurs et de moissons. Rassemblons donc avec respect la petite récolte de ces deux mois d'été accordés au fils de Louis XVI. Du reste, si son esprit était vif, il était naïf et vrai, et c'était la fiiute de la révolution s'il cessait quelquefois d'être enfant.
Quand nuidame de Tourzel eut recouvré la permission de rester avec le Dauphin dans son appartement , elle lui dit : « Savez-Tous la raison qui m'avait fait priver de ma liberté? — C'est, lui répondit-il bien bas, pour avoir suivi papa. — C'est donc une action bien criminelle à vos yeux d'avoir donné au Roi des marques de mon respect, de mon attachement, et deaion dévouement à votre personne? Dites-moi, je vous prie, de quel nom on peut qualifier la conduite que vous tenez; et que croyez-vous qu'en pensera votre chère Pauline, dont vous parlez si souvent? » Il rougit, et se jetant dans les bras de sa gouvernante : « Pardonnez-moi , dit-il , j'ai eu bien tort; mais ne le mandez pas à ma chère Pauline, car elle ne m'aimerait plus. » Madame de Tourzel le lui promit, et dès ce moment il n'y eut sorte de soins et d'attentions qu'elle ne reçût de lui : « Je veux , lui disait-il, vous fieiire oublier le tort que j'ai eu et dont je suis si fâché. »
Les Aventures de Télémaque étaient une de ses lectures £ivorites. Au cinquième livre, le fils d'Ulysse raconte comment « Us Cretois n ayant plus de roi pour les gouverner, avaient résolu d'en choisir un qui conservât dans leur pureté Us lois établies. • Pour être digne de ce choix, il fallait d'abord ae signaler dans les jeux du cirque, ki lutte, le ceste et la course des chariots, et ensuite répondre à trois questions selon le vnû sens des lois de Minos. Quand l'abbé d'Avaux eut lu la seconde question proposée en ces termes : « Quel est le plus malheureux de tous les hommes ?» le Prince royal l'interrompit en lui disant : « Laissez*moi, monsieur l'ahbé, répondre à cette question comme si j'étais Télé-
inaque : Le plus malheureux des hommes est un roi qui a la douleur de voir.que ses sujets n'obéissent point aux lois.» Louis Xyi , à qui ces paroles furent rapportées, s'écria : « La pénétration de cet enfiint m'inquiète pour son cœur. « Le Roi s'inquiétait à tort; c'était le cœur du fils de Louis XYI qui avait dicté cette réponse à l'esprit du disciple de l'abbé d'Avaux.
Une autre fois, étant dans l'appartement de sa mère avant l'heure de ses leçons, il aperçoit par la fenêtre M. d'Avaux qui traversait en toute bâte le jardin des Tuileries pour venir au château. « Maman, dit-il, voulez-vous me faire une grâce? c'est de m'aider a me revêtir bien vite de la cuirasse, des brassards et du heaume que j'ai obtenus en différentes fois pour prix de mon application? — A quel dessein? lui dit la Reine. — Maman , pour faire une surprise à l'abbé au moment où il va entrer. » La Reine se prête à cette fantaisie. «Maintenant que vous voilà armé de pied en cap, lui ditelle , sous quel nom vous annoncerai-je? — Maman , je vous prie de dire que c'est le chevaUer Bayard revenant de Marignan. »
M. d'Avaux entra; ce qui fut dit fiit fait : l'abbé admira d'abord la pose aussi militaire que le crostume de son élève : « Ce serait, dit-il, une belle occasion pour François T' d'être armé chevalier. » Puis, ayant demandé au Prince pourquoi il avait choisi de préférence le nom de Bayard : « C'est que je veux être, répondit-il, aussi bien que lui, sans peur et sans reproche. »
Ses jeux, dit madame de Tourzel, se ressentaient de son caractère vif et- ardent. Il avait un goût prononcé pour tout ce qui tenait au militaire, et un de ses plus grands plaisirs était de faire tirer de petits canons dans son jardin , et de commander, le sabre à la main, que l'on fit feu. Il se croyait alors un petit héros, et prenait un air grave qui était le plus plaisant du monde.
11 aimait beaucoup h lire des traits historiques, et l'abbé