LIVRE IV. — JOURNÉE DU 20 JUIJN
d'Avaux lui faisait faire la lecture de tous ceux qui pouvaient Finstruire en Tamusaut. Il en causait avec sa gouvernante et son précepteur, les gravait dans sa mémoire , et en faisait les applications les plus justes sans pédanterie et avec une naïveté charmante. Un jour on lui avait fait lire quelques^ fragments de l'histoire de Scipion et d'Annibal et on les comparait ensemble. «J'aime bien mieux Scipion , s'écria-t-il, c'est mon héros. — Seriez- vous bien aise, lui dit l'abbé d'Avaux, de voir son bouclier? — J'en serais enchanté. » L'abbé Bartliélemy, membre de l'Académie des inscriptions depuis 17479 6^ de l'Académie française seulement depuis deux ans, ayant entendu se reproduire devant lui cette conversation, se fit un plaisir d'apporter le bouclier au jeune Prince. Celui-ci l'examina avec le plus grand soin et le tourna de tous côtés. Puis, partant comme un trait, ii courut chercher son sabre et le frotta sur le bouclier. « Que faites-vous donc, monseigneur? lui dit l'abbé Barthélémy. — Je frotte mon sabre sur le bouclier d'un grand homme. » Barthélémy témoigna le plus grand étonnement de cette action et de la vivacité de cette réponse; mais l'abbé d' A vaux lui apprit bientôt qu'il n'y avait là qu'une heureuse application d'un beau mouvement d'un régiment de grenadiers en voyant à Strasbourg le tombeau du maréchal de Saxe, et que M. le Dauphin avait lu dernièrement.
Un autre jour, ayant reçu en cadeau une lanterne en filigrane d'un charmant travail, il l'alluma furtivement, et se rappelant sa récente leçon d'histoire , il feignit de chercher quelque objet qu'il avait à cœur de trouver. Après bien des détours il arrive enfin à l'abbé d'Avaux, et dit en lui prenant la main : « Je suis plus heureux que Diogène, fai trouvé un homme et un bon ami. »
Il avait la repartie prompte , et étonna un jour son entourage par la preuve qu'il lui en donna.
On jouait avec lui à un petit jeu qui oblige chacun à raconter une histoire. «J'en sais une très-drôle, dit-il à son
tour : Il y avait à la porte de rAssemblëe nationale un crieur qui vendait les décrets aussitôt qu'ils étaient imprimés. Pour abréger ses paroles, il criait : À deux sous l'Assemblée naiio^ nale ! Un plaisant qui passait par là, lui dit : Mon ami, tu nous dis ce quelle vaut^ mais non pas ce qu'elle coûte. Avouez que c'est drôle ! » Madame' de Tourzel , qui avait expressément recommandé au Prince de ne jamais parler de ce qui pouvait avoir rapport à TAssemblée nationale, lui dit en le regardant d'un œil sévère : « Qui vous a appris cette petite histoire? » Se ressouvenant alors de la défense qui lui avait été faite : «Madame, répondit-il plaisamment, M. l'abbé qui nous a appris ce jeu, nous a bien dit que chacun était obligé de conter son histoire, mais il n'est pas du jeu de dire de qui on la tient. » Et il se débarrassa ainsi d'une question délicate , sans nommer la personne qui lui avait appris sa petite histoire'.
Le désir de s'instruire et son aptitude étaient tels que l'heure de l'étude ne sonnait jamais assez promptement, et il lui arriva quelquefois de demander à son précepteur, comme une récompense, de prolonger la durée des leçons. Ayant souvent entendu la Reine parler italien , il sollicita la permission d'apprendre cette langue, et il y prit tant de goût, il y mit tant d'ardeur, qu'en peu de temps il ftit en état de lire son cher Télémaque en italien, et d'entrer en conversation avec sa mère.
Cependant ce surcroit d'étude ne lui faisait pas négliger les autres branches d'instruction. Déjà son écriture commençait à se former; le calcul numérique lui était familier; il possédait assez bien les éléments de la géométrie et les premiers principes de l'astronomie, qu'il apprenait à l'aide d'une sphère à lanterne, d'un mécanisme ingénieux inventé par l'abbé Grenet, professeur renommé- de l'université de Paris.
Je me suis laissé aller au plaisir de raconter ces détails;
^ Mémoires inédits de madame de Tourzel.
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