LIVRE IV. — JOURNEE DU 20 JUIN
Théâtre-Italien ' , heureux de leur montrer un peuple enthousiaste. La salle retentit à plusieurs reprises d'applaudissements mêlés de quelques sanglots , tant la pitié se joignait a Fadmiration et l'attendrissement au respect! Le calme serein imprimé sur la fi{pire ouverte de Louis XVI, la beauté majestueuse de Marie- Antoinette, et avant tout la grâce naïve des deux enfants, avaient produit une émotion qui paya un moment la royale famille de toutes les insultes du passé.
Le Prince royal, assis sur les genoux de sa mère, attirait tous les yeux : ses traits angéliques, vivement animés par le jeu de la scène , s'épanouissaient de joie , et ses petits gestes charmants contrefaisaient ceux des acteurs, comme pour mieux foire comprendre la pièce à sa mère.
La foule était devenue douce et compatissante à la vue d'un Roi et d'une Reine si calmes et si éprouvés, si confiants après avoir été si trahis, et à la vue aussi de ce bel enfant insouciant, riant le lendemain d'un orage et à la veille de tous les malheurs.
Il y avait sans doute ce soir-la bien des mères dans l'auditoire ; car cet enfant semblait avoir gagné a ses parents les cœurs, les acclamations et les larmes, et forcé la politique à se taire devant la nature.
Les émotions de cette soirée apportèrent de douces répa rations au cœur du Roi et de la Reine; ils en jouirent surtout à cause de leur eniant. Jusqu'alors le jeune Prince n'avait guère vu le peuple que dans la poussière du retour tumultueux de Yarennes, et auparavant, sous les guenilles de l'émeute, à travers les piques du 6 octobre. Cet enfant qu'ils élevaient pour aimer le peuple, ils étaient heureux de lui
' Voici quel était le programme du spectacle :
Les Deux Cuassbuiis et la Laitikrb, comédie mêlée tT ariettes, par An' teaume, musique de Duni;
Et l'Amart jaloux, comédie en trois actes y en prose, mêlée d'ariettes, par d'Hèle, musique (le M. Grélry.
Madame Diigazon jouait le rôle de la Laitière dans la première pièce ^ et celui de Jacinthe dans la seconde.
montrer ce peuple dans l'allëgresêe et dans l'amour. « Tout est tranquille ici, ëcrîl Madame Elisabeth à cette date (12 octobre 1791) ; mais qui sait combien cela durera ! Le Roi est en ce moment l'objet de l'adoration publique. Tu ne peux te faire une idée du tapage qu'il y a eu samedi à la Comédie italienne. Mais il faut voir combien durera cet enthousiasme! »
Lonis XYI, cependant, fidèle à cette constitution qui l'avait dépouille, avait écrit de nouveau aux puissances pour les engager à ne point souffrir que ses frères et les émigrés fissent des rassemblements armés sur leur territoire, et à ceux-ci qu'ils eussent a rentrer en France avant le 15 janvier, sQus peine d'être traités en ennemis. La sincérité de ces lettres était mise en suspicion par les preneurs déjà avoués du système républicain : « Louis XVI , disaient-ils , déteste la constitution, il ne F embrasse t/ue pour V étouffer. Le voyage de Varennes indique assez à la nation la' foi qu'elle peut mettre en lui. » La société organisatrice des Jacobins de la métropole se faisait envoyer de tous les départements des adresses où les sociétés alElliées, et même les administrations, exposaient leurs alarmes sur la conduite équivoque des ministres et sur la collusion d'un prince parpre avec ses emiemis. Afin de l'anéantir plus facilement, on avilissait le Boi; c'étaient l'injure et le mépris qui ilevaient précipiter sa perte. C'est ainsi que le malheureux Lonis XVI , toujours en butte aux trahisons, était toujours accusé de trahir. Aussi, lapro^ spérité promise au peuple était en vain attendue; on lui avait fait saluer une vive aurore d<Mit le jour ne se levait pas. L'argent devenait rare, la valeur des assignats décroissait, le vertige était dans les tètes , l'émeute sur la place pubKqœ. Un mot gros de crimes, le mot de trahison, commençait à circuler de bouche en bouche. « Je n'ai qu'une crainte, s'écriait Brissot, c'est que nous ne soyons pas trahis. »
L'Europe monarchique regardait, émue de ce qu'elle avait à redouter et incertaine de ce qu'elle pouvait oser. L'Impé-