LIVRE IV. — JOUIINÉE DU 20 JUIN
lui demande s*il veut boire à la santé de la nation : « La nation , répondit-il , doit savoir que je l'aime , après tout ce que j'ai fait pour elle ; c'est du fond du cœur que je bois à sa. santé. «Et, malgré d'inquiètes réclamations, Louis XVI porte à ses lèvres le breuvage suspect qu'on lui présente. » Le tableau du dehors était aussi sombre que celui de l'intérieur. L'émeute impatiente que n'avait pu recevoir et contenir le château, bondissait dans la cour et dans le jardin, et des cris sanguinaires s'élevaient |par intervalles : « Quand donc nous enverrez-vous la tète du Roi et celle de la Ueine ! »
Deux jeunes gens, perdus dans la foule, contemplaient, du haut de la terrasse du bord de l'eau , ce spectacle , dont l'étrange horreur excitait en eux un sentiment indicible de surprise et d'indignation. L'un surtout, au profil antique et à l'œil d'aigle, ne pouvait comprendre tant de faiblesse et de longanimité; tout a c5up, apercevant à une fenêtre le Roi coifFé du bonnet rouge : a Comment, s'écria-t-il avec rage, a-t-on pu laisser entrer cette canaille? il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec le canon, et le reste courrait encore. »
Ce jeune homme , prédestiné lui-même à balayer un jour la révolution , s'appelait Napoléon Bonaparte.
La Reine cependant, à laquelle arrivaient les cris au fond des appartements les plus reculés du château où elle avait esssayé d'abriter ses enfants, ne résiste plus- au besoin de partager les périls que ce bruit lui signale. En vain on lui rappelle ' que si elle est épouse , elle est mère ; en vain on la
1 Voici les noms des personnes qui étaient près de la Reine en ce moment, et qtil ne la quittèrent point durant cette périlleuse journée.
La princesse de Lamballe, la princesse de Tarente, la marquise de Toarzel, les duchesses de Duras, de Luynes et de Maillé, la marquise de In Roche- Aymon, ta baronne de Mackau, la marquise de Soucy, la comtesse de Gincstouz, le duc de Choiseul, les comtes d*Hau6Sonville et de Moutmorin, le vicomte de Saiut-Priest , le marquis de Ghampcenets et le baron de \Vittin|{boff, maréchal de camp au service de Fi'ance.
Ce dernier, né en Gourlandc en 173t2, ava't quitté le service de Pologne
supplie avec larmes de se résoudre à la prudence , et de ne point se compromettre inutilement, non -seulement sans espoir de secourir le Roi, mais encore avec la certitude de l'exposer davantage. « On ne m'empêchera pas d'aller à ma place , s'écrie-t-elle ; personne ne m'arrêtera. » Et elle s'élance vers l'appartement du Roi, quand tout à coup, enteur dant redoubler le tumulte, elle revient à la porte de la chambre qu'elle quittait , en s'écriant : « Sauvez mon fils ! » Puis elle repart; mesdames de Lamballe et de Tarente la suivent. M. Hue prend l'enfant royal et l'^nporte à la hâte dans la chambre de sa sœur; là, les cris parviennent à peine ; mais le pauvre entant n'y trouve pas moins d'inquiétude. Comprenant tous les périls de sa famille, il demande en sanglotant ce que font son père et sa mère. Personne ne peut lui répondre et n'ose le rassurer. La princesse de Tarente arrive ; elle annonce que, n'ayant pu pénétrer jusqu'au Roi, les issues étant fermées, Id Reine s'est retirée dans l'appartement de son fils. M. Hue y porte le jeune Prince. A peine cet enfant a-t-il passé de ses bras dans ceux de la marquise de Tourzel, et de ceux-ci dans ceux de la Reine, à peine reçoit- il les caresses de sa mère, que des coups redoublés se font entendre à la porte d'une chambre voisine. A ce bruit, M. Hue se précipite vers un passage qui, de la pièce où se trouvait la Reine, communiquait à la chambre à coucher du Roi. Il ouvre ce passage , la Reine s'y jette avec son fils et toutes les personnes qui l'accompagnent. Coupée artistement dans la boiserie, la porte de ce corridor n'avait rien qui la décelât. L'émeute pénètre jusqu'à cet endroit; en un moment tombe sous la hache un lambris contigu à la porte; mais, bien que le mur soit mis à nu, la porte n'est pas indiquée , et le dernier asile de la Reine et de l'héritier du trône reste couvert. Un silence profond
pour celui de la France, on il avait d*abord été colonel de Royal-Bavière. Dénoncé en 1792 comme ayant désarmé les citoyens d'Ourcamp , il fut jus* tifié par le ministre Narbonne; mais Robespierre Tayant attaqué de nouveau le Snr mars 1793, il fut conduit en prison, et peu de temps après à l'écbafaud.