LIVRE IV. — JOURNÉE DU tO JUIN. IgT
règne dans la cachette, où, étouffant ses plaintes et dévorant ses larmes, l'Enfant royal serre dans ses bras, connne pour la protéger, sa pauvre mère qui tremble non pas pour elle, mais pour ses enfants et leur père. Un long temps se passe ainsi , sans que Marie-Antoinette et Louis XVI puissent rien apprendre de l^ir situation respective. Un valet de chambre du Roi (Bligny) était parvenu à s'échapper des appartements, et avait cherché du secours; ce secours, il l'avait trouvé dans le dévouement dn bataillon des Filles Saint- Thomas, dont la fidélité était restée inébranlable^ Les grenadiers de ce bataillon, conduits par M. Boscary de Yilleplaine, volent à la défense de la famille royale , ils s'emparent du cabinet du conseil, et contiennent enfin les hordes séditieuses. Le peuple alors demande à voir la Reine ; Marie-Antoinette se montre dans le fond de la salle : quelques grenadiers l'entourent, et roulent devant elle la table du conseil, qui lui sert de barrière contre la multitude. Santerre, resté jusque-là dans les cours, monte suivi d'un groupe de frénétiques. L'intérieur du château retentit des cris de : Vive Santerre ! Vive le faubourg Satni-Antotne ! Vivent les sans^culoties ! Le brasseur, populaire entre dans la salle où est la Reine avec ses enfants, et où la foule se précipite avec lui. Marie-Antoinette est debout, et tient par la main sa fille, âgée de quatorze ans. Le Prince royal est assis sur la table devant la Reine ; plus surpris qu'effrayé, il se tourne sans cesse vers sa mère , cherchant dans ses yeux la confiance ou la peur qu'il doit avoir. C'est dans cette attitude que l'attroupement trouve la famille royale. A la tête de la foule qui défile triomphalement, rugit une femme ivre, qui vient jeter sur la taBle un bonnet rouge, et exige, avec les plus grossières injures, qu'il soit placé sur la tête de Marie-Antoinette. M. de Wittinghoff prend ce bonnet, et d'une main tremblante d'indignation le suspend un moment sur la tête de la Reine , et le remet aussitôt sur la table. Des cris s'élèvent : « Le bonnet rouge au Prince royal ! Des rubans tricolores au petit Veto ! » Les
rubans, lancés sur la table , tombaient en même temps que ces paroles auprès du bonnet phrygien. « Si tu aimes la nation, s'écrient les faubouriens, place le bonnet rouge sur la tête de ton fils. » La Reine, toujours calme, crut devoir donner l'ordre à M. Une de satisfaire la multitude; le bonnet rouge brilla un moment sur les blonds cheveux de l'enfant, et les rubans aux trois couleurs s'enlacèrent h son cou et à sa boutonnière. L'enfant ne comprit pas si c'était un outrage ou un jeu, et sourit d'un air étonné. Mais aussitôt M. de Montjourdain ' et plusieurs officiers et gardes nationaux ayant fait observer que la lourde coiffure de laine était , par l'excessive chaleur qu'il faisait, une gêne insupportable pour la tête d'un enfant, M. Hue la lui ôta.
Quelques hommes avaient applaudi la Reine; mais les femmes, plus impitoyables pour une femme, n'avaient cessé de l'injurier. Des mots obscènes, empruntés aux égouts des halles, avaient étonné les voûtes du château, et pour la première fois avaient frappé l'oreille des enfants du Roi; ceux-ci ne se troublaient point d'une parole qu'ils ne comprenaient pas; l'ignorance les préser\'ait de la honte. Marie-Antoinette indignée rougissait, mais ce n'était point pour elle, c'était pour ce peuple, c'était pour ses enfants. La fierté de la Reine se rehaussait encore de l'indignation de la femme.
« Que l'Autrichienne est fière et haineuse! » s'écria une jeune fille au visage gracieux et à la mise décente. Frappée du contraste des paroles violentes de cette jeune fille et de la douceur de ses traits : « Pourquoi donc, lui dit la Reine, vous haïrais-je? Vous me haïssez donc, vous? Vous oi-je donc fait à mon insu quelque injure ou quelque mal? — Pas à moi, répondit la jeune fille, mais à la nation. — Pauvre enfant, répliqua tendrement la Reine, on vous l'a dit, et vous l'avez cru. Quel intérêt aurais-je donc à faire du mal a
' M. de Montjourdain était l*un de^ quaranle-huit commandants de bataillon de In garde parisienne. Condamné à mort sous la tyrannie de Robespierre, il fie, avant de marcher au supplice, une romance pleine de noblesse, de couriige et de sensibilité.