LIVRE IV. — JOURNÉE DU tO JUIN
la nation? Vous m'appelez V Autrichienne , mais je suis la femme du Roi de France ; je suis la mère du Dauphin ; je suis Française par tous mes sentiments d*épouse et de mère. Jamais je ne reverrai le pays où je suis nëe. Je ne puis être heureuse ou malheureuse qu'en France. » Puis elle ajouta : • J'étais heureuse quand vous m'aimiez ! » Troublée par ce doux reproche , la jeune fille s'était attendrie : a Pardonnezmoi, dit-elle en pleurant, c'est que je ne vous connaissais pas; je vois bien maintenant que vous n'êtes pas méchante. »
Santerre lui-même, ii la vue de la princesse dont peut-être il avait désiré la tête, avait paru interdit. On suffoquait dans la salle ; on le prie de faire sortir la foule. Il frappe alors avec violence sur la table qui le séparait de la Reine : « Eh ! madame , lui dit-il , ne craignez rien , on ne veut pas vous faire de mal ; mais songez qu'on vous abuse et qu'il est dangereux de tromper le peuple. Je vous le dis en son nom. » C'est alors que la Reine a le beau mouvement que raconte Madame Elisabeth ; la garde nationale en est vivement émue; la foule ne murmure point. Quelques personnes même s'attendrissent : l'une s'écrie : a Que l'Autrichienne est brave ! » Une autre : « Que le petit Prince est beau ! » C'est que le peuple est un enfant mobile, crédule, curieux et tapageur, qui se précipite au moindre bruit, qu'un coup de baguette fait courir, qu'un souffle rend cruel, qu'un mot rend généreux : enfant qui change de sentiment et d'idée sous le coup de l'impression du moment , mais qui , inalheureusement, pour faire le mal a la force d'un homme. Santerre, quoique brutal, avait aussi l'attendrissement facile. Il s'était rapproché de Marie-Antoinette ; la main appuyée sur la table , et se penchant vers la Reine : « Vous avez des amis bien maladroits, madame, lui dit-il a demi-voix, j'en connais qui vous serviraient mieux! » Puis, tout à coup, se redressant, par un geste impérieux il ordonne la retraite, et les hordes apaisées défilent devant la Reine, se contentant
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de lui adresser quelques injures. Ce défile ofFre un aspect ii la fois grotesque et terrible ; c'était une mascarade trempée dans le sang. Plusieurs bandes se distinguent par de petites bannières chargées d*emblèmes et d'inscriptioas; Tuae porte ces mots : Sanction ou la mort; une autre : Tremble, tyran! ton heure est venue. Un homme tient un instrument de bois (en forme de potence) auquel pend l'effigie d*une femme avec cette devise : Gare la lanterne! Un autre promène une guillotine au bas de laquelle on lit : Justice nationale pour les tyrans : à bas Veto et sa femme ! Un troisième porte au bout d'une pique un cœur ensanglanté avec ces mots : Cœur des tyrans et des aristocrates.
Les principaux conjurés s'étaient montrés : Pétion seul , qui allait et venait dans les cours, n'avait point peru dans les appartements : on le vit enfin : « Sire , dit-il , je viens d'apprendre h l'instant ce qui se passe. — Cela m'étonne ^ répondit Louis ; car voilà plus de trois heures que cela dure. » Monté sur un tabouret, le maire de Paris ajoute : « Sire, vous n'avez rien à craindre. — Â craindre ! reprend le Roi ; l'homme de bien qui a la conscience en repos ne tremble jamais. Tiens, continue-t-il en prenant la main d'un grenadier qui était à ses côtés , mets la main sur mon coeur, et dis à cet homme s'il bat plus vite ^ » Ce fut alors que Pétion se tourna vers le peuple, et lui adressa son étrange harangue, dont voici une variante^ qui modifie un peu le texte doan^ par Madame Elisabeth : « Citoyens et citoyennes, vous avez commencé la journée avec dignité et sagesse; vous avez prouvé que vous étiez libres ; finissez de même, avec dignité, et faites comme moi, allez-vous-en coucher! »
' Ce grenadier, nommé Robert, était, dît M. Hue, de la province de Bourgogne. L« Roi le fit passer de la garde nationale dans un rpgiment de troupe de ligne. — Un autre grenadier, du nom de Lalanne, a réclamé cet honneur. Cette prétention paraît justifiée par Tarrêt du 12 messidor an II, condamnant à mort Jean Lalanne, tailksnr, pour avoir manifesté le 20 juin 1792 le c;iractére d un bas valet du tyran , notamment en se flattant en présence de plusieurs citoyens de ce que Capet lui avait pris la main, et, la portant sur son cœur, lui avait dit : •• Sentez, mon ami, s*il palpite. •