LIVIIE IV. — JOURNÉE DU 20 JUIN
Témeute né pénétra pas ; elle avait jeté mille insultes dans les salons royaux, mille ricanements dans le laboratoire de serrurerie de Louis XVI , mille huées et mille sifflets dans la salle du tr6ne ; puis en entrant dans le cabinet d'étude du Dauphin, dont pourtant les portes avaient été brisées, elle s'était calmée : elle s'était adoucie à la vue des livres, des cahiers, des cartes et des instruments de travail d'un enfant. A dix heures, le château était vide, ses abords étaient silencieux , et le petit Prince royal dormait si paisiblement qu'on eût pu le croire bercé par les souvenirs de la plus déUcieuse journée.
Le lendemain, 21 juin 1792, les agitateurs furent debout de bonne heure , et essayèrent encore d'entraîner la populace comme ils l'avaient fait la veille. « C'est aujourd'hui, criaientils, l'anniversaire de la faite de Veto; il faut lui faire expier cette désertion. » Le rappel battait par la ville, et déjà les attroupements se formaient dans les cours des Tuileries. La Reine se rendit auprès de son fils, qui , en la voyant, lui dit avec ingénuité : « Majnan, est-ce encore hier? » Hélas! oui, c'était encore hier; le 20 juin durait toujours, et devait durer jusqu'au 21 janvier. C'est au 20 juin que commence le sacrifice de Louis XVI , c'est à dater de ce jour que le Christ de la royauté prit la voie douloureuse et qu'il aperçut clairement son Calvaire.
Quelques instants après, le maréchal <luc de Noailles- Mouchy se présenta chez la Reine. Bien que dès la veille le Roi eût donné à ses fidèles serviteurs l'ordre formel de se retirer, le vieux maréchal, se fiant sur son âge pour faire absoudre sa présence, n'avait pas quitté la personne du Roi, et avait été assez heureux pour lui donner dans le danger des témoignages de son dévouement. « Monsieur le maréchal, lui dit Marie-Antoinette, le Roi m'a appris avec quel courage vous l'avez défendu hier : je partage sa reconnaissance. — Madame, j'ai fait bien peu en comparaison des torts que je voudrais pouvoir réparer; ils ne sont pas les miens, mais
ils me touchent de si près * ! » — La Reine voulant changer de conversation : « Mon fils, dit -elle, rdpétez devant monsieur le maréchal ia prière que ce matin vous adressiez h Dieu pour le Hoi. » L'enfant se mit à genoux, el, les mains jointes, les yeux levés au ciel, comme le jeune Samuel dans le tableau de Reynolds , chanta avec Taccent de la plus vive sensibilité ces paroles de l'opéra de Pierre le Grand :
Ciel, entends la prière
Qu'ici je fais ; Conserve un si bon père
 j>es sujets!
M. de Malesherbes suivit de près au château le maréchal de Mouchy ; Ji'ancien premier président avait, contrairement il sa coutume, Tépée nu côté. — « Il y a longtemps, lui diton, que vous n'avez porté Tépée. — Il est vrai, répondit le respectable vieillard, ce costume ne m'est pas familier; mais qui ne s'armerait pas quand la vie du Roi est en péril! Il — Puis regardant le Prince royal, il dit à la Reine : « J'espère du moins, madame, que nos enfants verront des jours plus sereins : l'orage est trop violent pour qu'il puisse duix?r. »
Louis XVI ne partagerait pas l'espoir et les illusions de son ancien ministre. Après avoir, dans une proclamation, dénoncé à la France les menaces et les outrages dont il avait été assailli dans l'intérieur de son palais, il écrivit au supérieur de la congrégation des Eudistes" ce mcrt confident de ses justes appréhensions : « Venez nie voir aujourd'hui , j'ai fini avec les hommes, je n'ai plus besoin que du ciel. »
Une députation de l'Assemblée fut introduite auprès du Roi. « Sire, dit son président, l'Assemblée nationale nous
* Ces détails sont rapportés par M. Une.
2 Los Eudistirs étaient une coiigiéyatioii de prêtres séculiers voués à l'œuvre» des missions et à la direction des séminaires. Le supérieur s appelait alors Hébert, et était confesseur du Uoi. — H a péri dans le massacre des Carmes de la rue de Vaugirard, avec l'arclievt^que d'Arles, les évdques de Beauvais, de Saintes, etc., etc.