LIVRE XVIII. — AGONIE ET MORT
nière, n» 21. C'était un honnête homme; Tinfortune de ses bienfaiteurs, hélas ! dans ces tristes temps c'était presque une exception, n'avait point tari le dévouement dans son cœur. M. Desault ne vint pas. M. Bélanger, qui avait apporté un carton rempli de ses croquis , demanda au Prince s'il aimait le dessin, et, sans attendre une réponse, qui du reste n'arriva pas, l'artiste ouvrit son portefeuille et le mit sous les yeux de l'enfant. Celui-ci le feuilleta d'abord avec indifférence , puis avec intérêt, s'arrêta longtemps à chaque page, et quand il eut fini, il recommença.
Ce long examen semblait apporter quelque soulagement à ses souffrances et quelques distractions au chagrin que lui causait l'absence de son médecin. L'auteur eut souvent à lui donner des explications sur les différents sujets de sa collection. L'enfant avait d'abord gardé le silence, mais peu à peu il écouta M. Bélanger avec une attention plus marquée et finit même par répondre à ses questions. En reprenant le carton de ses mains , M. Bélanger lui dit : « J'aurais bien désiré , Monsieur, emporter un croquis de plus , mais je ne veux pas le faire si cela vous contrarie. — Quel croquis? dit le Dauphin. — Celui de vos traits ; cela me ferait bien plaisir, si cela ne vous faisait pas de peine. — Cela vous fera plaisir! « dit l'enfant, et le plus gracieux sourire compléta sa phrase et l'approbation muette qu'il donnait aux désirs de l'artiste.
M. Bélanger traça au crayon le profil de l' enfant-Roi , et c'est d'après ce profil que quelques jours après M. Beaumont , sculpteur, et vingt ans après la Manufacture royale de porcelaine de Sèvres, ont exécuté le buste de Louis XVII K
Le 13 prairial (l^'juin), M. Desault ne vint point encore. Les gardiens s'étonnaient de son absence, et le pauvre petit malade s'en attristait.
Le commissaire de service (M. Benoist, Faubourg-Denis, 4) émit l'opinion qu'il serait convenable d'envoyer chez le médecin pour s'enquérir du motif d'une absence aussi prolongée.
1 Bélanger (Frauf;ois- Joseph), né à Paris en 1744, est mort le 1*' mai 1818. TOME II. \^
Gomin et Lasne n^ avaient point osé déférer encore à cet avis , lorsque le lendemain M. Bidault (rue de Bondy, 17), qui relevait M. Benoist, entendant à son arrivée prononcer le nom de M. Desault, dit aussitôt : « Ne Tattendez plus : il est mort hier ^ »
Cette mort presque subite et dans une pareille circonstance ouvrit un vaste champ aux conjectures ; il en est une qui doit étonner par sa hardiesse, parlons plus juste, par son infamie : on osa dire que M. Desault, après avoir administré un poison lent à son malade, avait été empoisonné lui-même par ceux qui avaient commandé le crime.
La vie si noble de M. Desault le protège sans doute assez contre une telle calomnie ; mais sUl était besoin de joindre une preuve matérielle à toutes les garanties morales , je dirais que
* Le Moniteur du 16 prairial an III (4 juin 1795 vieux style] lui consacra tet article nécrologique :
0 La France, l'Europe entière vient de perdre le citoyen Desault, officier de santë en chef de l'hospice de l'Humanité, le premier dans la pratique comme dans l'enseignement de l'art qu'il a professé. Son nom est depuis longtemps célèbre dans tous les pays du monde où la chirurgie est en honneur ; son nom ne périra point.
» Son pays lui doit d'immenses travaux et de nombreux élèves. En ce mo^ ment, la République n'a pas une armée dont les plus habiles officiers de santé ne soient les élèves de Desault.
» Telle fut la supériorité de ce* grand chirurgien, que la postérité, qui commence , hélas I trop tôt pour lui , le nommera sans doute un grand homme.
■» Desault fut un excellent citoyen ; nos derniers tyrans l'avaient persécuté *. Leurs dernierei complices ont causé sa mort. La journée du 1*^ prairial a déterminé la crise désespérée qui l'a précipité, à 49 ans, dans le tombeau.
» Un de SCS amis a inscrit , à l'heure même des funérailles , ces vers au pied de son buste :
a t^ortes dû temple de Mémoire , Ouvrei-voQs! il l'a mérité.
Il vécut aaies poar sa gloire , £( trop peo pour l'hamaiiité. »
* Poar comprendre celte allosion faite aux persécutions sobies par Desaalt, il faat satoir qoe . sorla dénonciation de Chaamette , l'illostre médecin avait été arrêté le 2$ mai I79S. Ai bout de trois jours il fut rendu à la liberté, sur les plaintes de ses malades et les réclanutiout de ses élèves. Depuis sa détention il avait conservé un fond de tristesso qui s'était augmenté avec les calamités révolutionnaires. Dans la nuit du 29 mai 1795, il fut atteint d'une fièvre ataxique , «(ui l'enleva le l^*" juin , à peine égé de 5i ans. B.