LIVRE XVIII. — AGONIE ET MORT
Texistence même de Lasne et de Gomin est une protestation contre un pareil .mensonge ; car je déclare tenir de leur bouche que le Prince n'a rien pris dont ils n'aient l'un ou l'autre goûté, avant lui. D'autres inventeurs n'ont pas craint de dire que M. Desault n'avait point reconnu dans le pauvre petit racbitique de la tour du Temple cet enfant plein de force et de grâce qu'il avait admiré plus d'une fois dans des temps meilleurs et dans un autre séjour ; et que c'était pour avoir manifesté l'intention d'éclairer le gouvernement sur cette substitution que le docteur avait été empoisonné. Cette supposition est tout aussi vraie que la première. M. Desault, qui avait été médecin des Enfants de France, n'a jamais douté que son jeune malade ne fût le Dauphin. Non-seulement il le reconnut tout d'abord à ses traits, mais il lui eût été impossible de lui donner des soins pendant huit jours sans acquérir la plus intime conviction de son identité.
A propos de ce bruit d'empoisonnement qui courut sur la mort presque subite de M. Desault , un de ses jeunes élèves , qui en est devenu le plus célèbre , Bichat s'écria : « Quel est l'homme illustre dont la mort n'a pas été le sujet des fausses conjectures du public , toujours empressé d'y trouver quelque chose d'extraordinaire? Heureux celui dont ces conjectures honorent la mémoire M »
Les romanciers ont beau jeu avec les morts. Après avoir interprété, selon leur intérêt, la fin imprévue de M. Desault, ils ont cherché à fortifier l'échafaudage de leurs inventions en l'étayant de la mort subite de M. Choppart, qui, disaient-ils, succéda au célèbre médecin dans le traitement du royal prisonnier. Eh bien, M. Choppart n'a jamais paru à la tour du Temple , et ce n'est pas chez lui que les médicaments fournis aux prisonniers étaient préparés , mais bien chez M. Robert, et plus tard chez M. Baccoffe , pharmacien , demeurant presque en face du Temple.
On n'a trouvé dans les papiers de M. Desault aucune note
' Bonne ville, Portraits des pertonnages célèbres de la Révolution, t. IIL
sur les visites qu'il avait faites au Prince. Depuis le 31 mai, veille de sa mort, jusqu'au 5 juin, c'est-à-dire pendant six * jours , aucuns soins du dehors ne sont arrivés au prisonnier , et Ton a vu quels étaient ceux qu'il pouvait attendre du dedans. Ses pauvres gardiens n'avaient à lui offrir que ceux d'une pitié stérile, soumise au contrôle permanent d'un commissaire près* que toujours ombrageux ou timide.
Enfin, le 17 prairial an III (vendredi 5 juin 1795), M. Pelletan , chirurgien en chef du grand hospice de l'Humanité , fut chargé par le comité de sûreté générale de contijiuer le traitement du fils de Capet * .
M. Pelletan se rendit à la tour le 5 dans l'après-midi.
« Je trouvai, dit-il, l'enfant en si fâcheux état, que je demandai instamment qu'il me fût adjoint une autre personne de l'art pour me soulager d'un fardeau que je ne voulais pas porter seul*. »
Un calcul systématique avait déjoué d'avance toutes les ressources de la science, tous les instincts de la pitié, tous les soins de l'intérêt : on n'avait ouvert la porte aux médecins que lorsque le mal était sans remède.
Comme une jeune plante privée d'air, et dont un insecte invisible ronge les tendres racines , le pauvre enfant penchait sa tête languissante. Toutefois , l'excès de sa misère n'avait pas épuisé sa résignation. Sous ses paupières caves, sur ses joues amaigries , on ne voyait aucun signe de ressentiment ; il souffrait sans murmurer, il s'éteignait sans se plaindre : la plante
' La nomination de M. Pelletan par le comité de sûreté générale eut lieu sur la proposition de la commission des secours , formulée en ces termes :
« Paris, le 15 prairial an III de la Répobliqoe une et indivisible.
» La République venant de perdre le célèbre chirurgien Desault, et la maladie dont est attaqué Capet exigeant d'être suivie , et des soins journaliers , la commission vous invite à poui*voîr au remplacement du citoyen Desault. Elle proposera au comité le citoyen Pelletan, connu par ses talents, et chargé de la démonstration à l'École de santé.
» Salut et fraternité.
> Dernicax. > ' Lettre de M. Pelletan à M. Dumangiu , mai 1817.