LIVRE XVIII. — AGONIE ET MORT. 3'J
malheureux que nous : il mérite son malheur. » Ces paroles , d'une si grande simplicité et d^une si haute sagesse, doivent étonner sans doute dans la bouche d'un enfant qui n'avait guère que dix ans ! elles sont telles pourtant qu'elles ont été prononcées ; et ce ne furent pas seulement les mots qui frappèrent le plus l'interlocuteur, ce fut l'accent vrai, simple, pénétrant, avec lequel ils furent dits : tant il est vrai qu'il y a une sorte de précocité que donne la douleur, ou, pour parler un langage plus chrétien , une sorte d'inspiration que Dieu envoie à ceux q^i souffrent et qui vont mourir.
[ La nuit vint, nuit suprême, que les règlements le condamnaient encore à passer dans la solitude, côte à côte avec la souffrance , sa vieille compagne , mais cette fois du moins avec la mort à son chevet. Ce fut encore Lasne qui , le lundi 8 juin , entra le premier dans sa chambre, entre huit et neuf heures. Gomin nous a avoué qu'il n'osait plus , depuis plusieurs jours, y monter le premier, dans l'appréhension de trouver le sacrifice accompli.
Les médecins arrivèrent, chacun à l'heure convenue. L'enfant était levé quand Pelletan vint le voir à huit heures. Lasne le croyait mieux depuis la veille , mais le bulletin du médecin ne lui fît que trop comprendre qu'il se trompait* L'entrevue fut courte. Se sentant de la pesanteur dans les jambes , le jeune malade demanda bientôt lui-même à se coucher<
11 était au lit quand Dumangin entra, vers onze heures. L'enfant le reçut avec cette douceur inaltérable qu^il conservait au milieu de ses souffrances, et à laquelle ce médecin a rendu témoignage * .
Les deux bulletins , partis du Temple à onze heures , dénonçaient des symptômes effrayants pour la vie du malade.
M. Dumangin s' étant retiré , Gomin remplaça Lasne dans la chambre du Dauphin : il s'assit auprès de son lit et ne lui parla point, de peur de le fatiguer.
' Lettre de M. Dumangin à M. Pelletan ; Saint-Prix, l^' mai 1817.
Le prince n^ entamait jamais la conversation , et par conséquent il ne dit rien non plus ; mais il arrêta sur son gardien un œil profondément mélancolique. » Que je suis malheureux de vous voir souffrir comme cela! lui dit Gomin. — Consolezvous, lui ditTenfant, je ne souffrirai pas toujours. » Gomin se mit à genoux pour être plus près de lui. L'enfant lui prit la main et la porta à ses lèvres. Le cœur religieux de Gomin se fondit en une prière ardente, une de ces prières que la douleur arrache à Thomme et que l'amour envoie à Dieu. L'enfant ne quitta pas la main fidèle qui lui restait ; il éleva un regard vers le ciel , pendant que Gomin priait pour lui.
Vous écouterez saps doute avec émotion les dernières paroles du mourant ; car vous avez connu celles de son père , qui du haut de l'échafaud envoyait le pardon à ses assassins. Vous avez connu celles de sa mère, de cette reine héroïque qui, impatiente de quitter la terre où elle avait tant souffert , priait le bourreau de se dépécher. Vous avez connu celles de sa tante, de cette vierge chrétienne qui, d'un œil suppliant, lorsqu'on lui enlevait son vêtement pour mieux la frapper, demandait au nom de la pudeur qu'on lui couvrît le sein. Et maintenant oserai-j» vous répéter les paroles suprêmes de l'orphelin? Ceux qui recueillirent son dernier souffle me les ont rapportées , et je viens fidèlement les inscrire dans le martyrologe royal.
Gomin, voyant l'enfant calme, immobile, muet, lui dit : " J'espère que vous ne souffrez pas dans ce moment? — Oh! si, je souffre encore, mais beaucoup moins : la musique est si belle! »
Or, on ne faisait aucune musique ni dans la tour ni dans les environs ; aucun bruit du dehors n'arrivait en ce moment à cette chambre où le jeune martyr s'éteignait. Gomin étonné lui dit : « De quel côté entendez-vous cette musique? — De là-haut! — Y a-t-il longtemps? — Depuis que vous êtes à genoux. Est-ce que vous n'avez pas entendu? Écoutez! écoutez! » Et l'enfant souleva par un mouvement nerveux sa main défaillante, en ouvrant ses grands yeux illuminés par l'extase. Son pauvre gar-