LIVRE XVIir. — AGONIE ET MORT
Tart s'étaient retirés ; il était près de cinq heures. La nouvelle de la mort annoncée à la Convention s'était déjà répandue dans Paris. Quelques groupes se formaient. aux abords du Temple, aux portes des maisons du quartier. On s'entretenait de cet événement , quelques fanatiques avec joie , mais la masse du peuple avec pitié, avec attendrissement, se rappelant la beauté, la gentillesse et le cœur généreux du jeune Prince. Une pauvre femme apparut dans la rue Saint-Martin, pâle, échevelée, tenant à la main quelques débris de fleurs fanées > et marchant à grands pas en poussant des gémissements. Escortée bientôt de quelques enfants qui la prenaient pour une femme ivre , elle arriva par la rue Phélippeaux à la porte du Temple, d'où la sentinelle la repoussa. Ses cris et ses sanglots attirèrent le portier Darques et un gendarme d'ordonnance qui demandèrent à cette infortunée ce qu'elle voulait. « Je veux le revoir, disaitelle, je veux revoir le cher enfant qui m'a fait asseoir dans son petit jardin des Tuileries, n Et comme Darques lui disait que personne ne pouvait entrer : u On peut toujours arriver jusqu'aux morts , s'écriait-elle en sanglotant. Je veux placer dans son cercueil les fleurs qu'il m'a données ! » Entraînée par quelques personnes compatissantes, la pauvre femme disparut. u Ne pouvant supporter l'idée d'une perte qui m'était si sensible , écrit madame de Tourzel , et conservant quelque doute sur sa réalité, je voulus m'assurer positivement s'il fallait abandonner tout espoir. Je connaissais depuis mon enfance le médecin Jeanroy, vieillard de plus de quatre-vingts ans, d'une probité peu commune, et profondément attaché à la famille royale. Pouvant compter sur la vérité de son témoignage comme sur le mien {)ropre , je le fis prier de passer chez moi. Sa réputation l'avait fait choisir par les membres de la Convention pour fortifier par l'apposition de sa signature (au bas du pro-
* Sur la poitrine d'un vieil officier de marine fusille à Quiberon, on trouva un médaillon dans lequel était aussi une rose séchée et presque réduite en poussière ; sur le revers on lisait : Donné par Monseigneur le Dauphin , à Paris, le 1" août 1790.
cès-verbal de F autopsie) la preuve que le jeune Roi n'avait point été empoisonné. Ce brave homme avait d'abord refusé la proposition qui lui avait été faite de se rendre au Temple pour constater les causes de sa mort, les avertissant que s'il apercevait la inoindre trace de poison, il en ferait mention, au risque même de sa vie. u Vous êtes précisément l'homme qu'il nous est essentiel d'avoir, lui dirent-ils, et c'est par cette raison que nous vous avons préféré à tout autre. »
» Je demandai à Jeanroy s'il l'avait bien connu avant son entrée au Temple; il me dit qu'il l'avait vu rarement, et ajouta, les larmes aux yeux, que la figure de cet enfant, dont les ombres de la mort n'avaient point altéré les traits , était si belle et si intéressante, qu'elle était toujours présente à sa pensée, et qu'il reconnaîtrait parfaitement le jeune Prince si on lui en montrait un portrait. Je lui en fis voir un frappant que j'avais heureusement conservé, u On ne peut s'y méprendre , dit-il , fondant en larmes, c'est lui-même, et on ne peut le méconnaître. »
» Ce témoignage fut encore fortifié par celui de Pelletan, qui, appelé chez moi en consultation, quelques années après la mort de Jeanroy, fut frappé de la ressemblance d'un buste qu'il trouva sur ma cheminée et celle de ce cher petit Prince, et, quoiqu^il n'eût aucun signe qui pût le faire reconnaître, il s* écria en le voyant : a C'est le Dauphin , et qu'il est ressemblant ! » et répéta le propos de Jeanroy : « Les ombres de la mort n'avaient point altéré la beauté de ses traits. » Il m'étaii impossible de former le plus léger doute sur le témoignage de deux personnes aussi recommandables, et il ne me restait plus qu'à pleurer mon cher petit Prince. »
La nouvelle de sa mort se répandit en France et bientôt à l'étranger ^
' Dès qu'elle parvint à Vérooe, Monsieur, comte de Provence, qui résidait dans cette ville , adressa la lettre suivante au roi de Sardaigne :
m Monsieur mon frère , cousin et beau-père , je viens d'apprendre avec U plus vive douleur la perte que j'ai faite de mon très-honorë seigneur et nevea Louis XVII, mort le 8 de ce mois.
0 L'amitié dont Votre Majesté m'a toujours donné des marques m'engage