LIVRE XIX. - LE CIMETIÈRE
La déposition de la veuve Bétrancourt , dont le rapport fait mention , est reproduite in extenso dans un travail de Târchiviste Peuchet, intitulé : Recherches pour r exhumation du corps de Louis XVIL (Voyez les Mémoires de tous, t. II, p. 341.)
« On Tenterra à la brune ; il ne faisait pas encore tout h fait nuit. Il y avait très -peu de monde; je pus facilement m'approcher : je vis le cercueil comme je vous vois ; on le mit dans la fosse commune , qui était alors la fosse de tout le
Marguerite , le corps fut mis par lui dans une fosse particulière qu'il avait creusëe lui-même dans la matinée; et, transporté au cimetière, il nous a tracé une étendue de terrain d'environ dix pieds de long sur douie de large, dans l'enceinte de laquelle doit se trouver , selon lui , à six pieds de profondeur, le cercueil du jeune Roi , fait en bois blanc , et ayant à la tête et aux pieds un D écrit par lui avec du cbarbon.
a Le concierge du cimetière, le sieur Bureau, qui occupe cette place depuis vingt-buit ans, a affirmé que Voisin était venu dans la matinée du 12 juin 1795 lui demander une bière pour une jeune fille; qu'il lui eu fournit une de quatre pieds et demi ; que, pendant la journée, il eut lieu de s'assurer qu'elle était destinée à recevoir le jeune Prince qu'on appelait alors le Daupbin ; que le cortège arriva le soir, vers les neuf heures; qu'il le fit passer par l'église; qu'on alla déposer le corps dans la fosse commune; qu'il en fut lui-fiiême témoin ; qu'il n'y avait alors aucune fosse particulière , et qu'il était même expressément défendu d'en ouvrir à cette époque ; que le procès-verbal d'inhumation fut rédigé de suite dans la maison curiale par le sieur Gille , alors commissaire de police de la section de Montreuil, et signé tant de M. Dusser que d'autres fonctionnaires civils et militaires.
» Il s'est élevé dans le cimetière, en notre présence, un débat assez animé entre Voisin et ledit sieur Bureau. Tous deux y ont mis beaucoup de chaleur, le premier soutenant avoir creusé la fosse particulière au lieu qu'il désignait, l'autre niant qu'il l'eût faite, ni même qu'il eût pu la foire.
» Nous avons terminé ce débat en éloignant Voisin , et nous sommes allés avec le sieur Bureau chez M. le curé de Sainte-Marguerite < qui, suivant le concierge , avait reçu des renseignements sur un lien particulier du cimetière où avait été déposé le corps de Louis XVII, après avoir été retiré secrètement de la fosse commune.
» M. le curé nous a dit avoir recueilli sur cette af&ire des notions dont il avait entretenu le Roi , madame la duchesse d'Angoulême et madame la marquise de Tourzel , et nous a laissé entrevoir qu'un fossoyeur, surnommé Valentin, mort depuis quelques années, avait retiré le corps du jeune Prince de la fosse commune , et l'avait enterré dans un lieu particulier qu'il espérait connaître , et qu'il attendait des ordres supérieurs pour faire de ces données l'usage qui sera jugé convenable.
* Nous n'avons pas dû négliger ce renseignement , et nous avons entendu la veuve du fossoyeur Pierre Bétrancourt, surnommé Valentin, fermement
monde : les petits comme les grands, les pauvres comme les riches, tous y allaient, parce que, soi-disant, tout le monde était égaux. Le lendemain, comme j'étendais de bon matin du linge dans le cimetière, mon mari, qui travaillait à la tranchée, me Gt signe d'aller auprès de lui. J'y allai , et aussitôt il me dit de descendre avec lui dans la fosse ; et enfonçant sa pelle ù plusieurs endroits dans le lit de terre dont la bière était censée couverte, il me montra que dessous il n'y avait plus rien. Et
attache à la cause des Bourbons, discret, courageux, et capable de s'être exposé pour ne pas laisser le jeune Prince outrageusement confondu avec les autres morts.
» Suivant la déclaration de la veuve Bétrancourt, son mari lui avait confié que, la nuit même de l'inhumation ou la suivante (elle n'est pas sûre de laquelle), il retira le corps du jeune Monarque, et le déposa dans une fosse creusée partie dans le mur de fondation, partie dans le cimetière, à la gauche de la porte de l'église, du côté de l'autel de la communion, mais que son mari ne lui avait pas montré au juste l'endroit; qu'il n'y avait qu'un seul homme auquel il l'eût indiqué, et que cet homme était un nommé Decouflet, bedeau de la paroisse des Quinze- Vingts.
■ Nous nous sommes transportés auprès du sieur Decouflet, et l'avons invité à se rendre avec nous dans le cimetière de Sainte-Marguerite. Là, il nous a déclaré avoir été autrefois portier de l'abbaye Saint-Antoine ; que son attachement pour la famille des Bourbons et ses occupations l'avaient lié d'amitié avec feu Bétrancourt; que, se trouvant un jour avec lui dans le cimetière, en mars 1802, tandis qu'il travaillait à la fosse de feule sieur Colin , maître de pension à Picpus , son ami creusa environ deux pieds en terre, auprès de cette fosse, le long du piUstre gauche de la porte de l'église, en entrant par le cimetière, qu'il mit à découvert une pierre du mur de fondation d'à peu près un pied et demi en tous sens , et lui fit remarquer à U surface une croix de deux à trois pouces , paraissant avoir été faite avec un marteau; qu'il lui dit ensuite : • Tu vois cet endroit? On y fera quelque jour un monument, car il y a ici dessous un cercueil du Dauphin. • U ajouta qu'il l'avait retiré de la fosse commune, et l'avait placé dans ce lieu. Le sieur Decouflet ne se rappelle pas bien si c'avait été la nuit même de l'inhumation ou la nuit suivante ; que son ami lui recommanda de n'en rien dire à personne pour leur propre sûreté, et qu'il n'en a parlé que depuis la rentrée de S. M. Louis XVllI.
B 11 résulte de nos informations consignées dans les procès-verbaux cijoints que, le 24 prairial an III (12 juin 1795], la dépouille mortelle de S. M. Louis XVII, renfermée dans une bière en bois blanc de quatre pieds de longueur, a été apportée du Temple au cimetière de Sainte-Marguerite , vers neuf heures du soir, et déposée dans la grande fosse commune ; qu'un procèsverbal de cette cérémonie a été dressé dans la maison curlale par le sieur Gille , alors commiisaire de police de la section de Montreuil , conjointement