LIVRE XIX. - LE CIMETIERE
yeux attachés à la terre, je reste abîmé dans la rêverie la plus ^ profonde. Oh ! le langage glacé de la philosophie ne saurait analyser ce charme mystérieux et sacré qui nous attache à un triste souvenir, nous fait nous complaire dans de douloureuses sensations , et nous rend chers les moindres circonstances , les moindres détails qui tiennent aux affections de Tâme. J^étais immobile... Un homme du peuple, déjà avancé en Age, ouvrit la porte des charniers et vint à moi : a C'est ici, n'est-ce pas? t> lui dis-je en frappant avec ma canne le gazon sous mes pieds ; et lui, ne comprenant rien à ces paroles ni à ma présence dans ce lieu, me demanda ce que je voulais, u De pieuses intentions m*ont amené ici, lui répondis-je, j'accomplis un devoir de cœur. — C'est donc , Monsieur, un devoir qui viept de bien loin, me dit-il d'un air incrédule, car à votre âge vous ne pouvez avoir que votre grand-père dans ce cimetière. Le monument le plus récent qui s'y trouve est plus ancien que vous. — La personne dont le souvenir m'a conduit ici, lui répondis-je, n'a jamais eu de monument; les méchants n'ont point voulu qu'elle eût un nom dans ce lieu même!... » Cet homme me comprit alors, l'expression de ses traits changea tout à coup ; il ôta son chapeau, me regarda d'un air respectueux, et me dit : « Oui, Monsieur, c'est bien là la place où repose Louis XVII, roi de France. Je vous demande pardon de ne vous avoir point deviné plus tôt ; mais , depuis plus de trente ans que je suis attaché à la fabrique de la paroisse, je n'ai vu personne venir ici conduit par le sentiment qui vous y amène. »
Entré en confidence sympathique avec ce vieillard, je lui parlai de la conduite des deux fossoyeurs ; mais il n'avait entendu sur ce sujet que de vagues allégations, il ne semblait pas croire à la translation du cercueil d'un lieu à l'autre, et toujours il me ramena vers le coin de terre où il m'avait abordé, et il me répéta : « C'est là, c'est bien là ! »
Prince , triste et cher objet de cet ouvrage , vous savez avec quel amour religieux , avec quelle consciencieuse fidélité j'ai recueilli les souvenirs presque effacés de vos tortures et de
votre mort. Je veux achever mon œuvre en élevant une simple pierre à la place où vous avez été enseveli. Nos enfants ne passeront pas devant cette pierre sans donner une larme à votre mémoire. SMl ne m'a pas été permis de faire plus, vous me le pardonnerez , car j'ai souvent crié : Oii sont les restes oubliés du fils de Louis XVI? La terre qui les a reçus en a-t-elle, à rheure présente, dévoré jusqu'au dernier ossement? Là, à côté de vous, ont été jetées des victimes inconnues, obscurs martyrs de rhonneur, de la naissance, de la foi ou de la richesse ; morts sans bruit comme ils avaient vécu , avec simplicité et sans ostentation. Le temps a-t-il tout broyé? le temps a-t-il mêlé votre poussière à la poussière de cette génération pieuse et héroïque, ensevelie sous une herbe épaisse?
Rien ne trouble plus amèrement le cœur que l'aspect d^un cimetière abandonné. Hélas ! à peine , dans le tourbillon où nous sommes , faisons-nous attention au nombre de ceux qui tombent à nos côtés ; à plus forte raison foulons-nous avec indifférence ceux qui sont tombés avant nous. Il n'y a guère que cinquante ans que ce cimetière est fermé aux morts, et les vivants n'en connaissent plus la route. Les joies mondaines poussent sur les regrets comme le gazon sur les tombes. Il n'y a plus une trace de pied humain à travers cette herbe, plus un petit sentier qui conduise à une tombe aimée. Quelques arbres sont restés debout, parce qu'ils étaient jeunes, et qu'un coup de hache n'apporterait pas encore grand profit à leur maître. Là-bas , dans ce coin , les générations des trépassés se succédaient rapidement ; car, dans ce monde étroit, on se dispute la place au delà même de la vie , et l'on exproprie la mort au profit de la mort.
Que de fois dans ce champ clos funèbre, au milieu des tombes en ruines et 'des arbustes sans culture et déjà étouffés sous les orties et les ronces, que dé fois j'ai jeté cette interrogation terrible et trop connue : « Capet, où es-tu? lève-toi! » Et j'allais, triste et rêveur, de l'une à l'autre de ces tombes que les fossoyeurs assurent avoir creusées ; et ma pensée recueillait