LIVRE XX. — MARIE-THÉRÈSE
yt Je rebroussai chemin, et j^allai chez mon homme d^ affaires , qui demeurait rue des Baigneurs , pour me donner le temps de réfléchir sur ce qu* exigeait ma position. Je savais qu'on avait arrêté la personne qui avait la correspondance du Roi, laquelle avait dans ses papiers une lettre que j'écrivais à Sa Majesté en lui en envoyant une de Madame. J'avais de plus chez moi le manuscrit de M. Hue, qui avait insisté pour que je prisse le temps de le lire. Tout cela me tourmentait et me rendait incertaine sur le parti que je devais prendre , lorsque madame de Charost, à qui j^avais trouvé le moyen de faire savoir Fendroit où j'étais retirée , me fit dire qu'elle avait mis le manuscrit en sûreté. Rassurée sur ce point, et ne voulant pas qu'on pût dire que je m'étais cachée dans le moment où j'avais l'espoir d'accompagner Madame, je revins chez moi, au risque de ce qui pouvait arriver. Dès que je fus rentrée, les commissaires de police firent l'inventaire de mes papiers. Je dînai parfaitement tranquille avant de me rendre k l'hôtel de Brionne , où se tenait le comité de salut public, qui ne s'ouvrait qu'à six heures. Mes deux filles, de Charost et Pauline, me suivirent à ce comité. On nous fit attendre une grande heure dans la pièce qui précédait celle où l'on devait m'interroger ; on ne manqua pas de donner les détails de la mort du pauvre Lemaître, condamné pour correspondance avec la maison de Bourbon , et d'ajouter que dorénavant on userait de la plus grande sévérité envers les royalistes , et même envers les dames k chapeau. On me fit subir un interrogatoire de plus de deux heures ; on me conduisit à onze heures du soir au collège des Quatre-Nations , dont on avait fait une prison , et je restai trois jours au secret. On me mena alors chez le sieur Violette , juge de paix. Ce fut là que j'appris qu'on n'avait pas eu plus d'égards pour Madame que poi|r moi, et que c'était sur la conformité de ses réponses avec les miennes dans l'interrogatoire qu'on lui avait fait subir, que j'étais remise en liberté. La conséquence , et peut-être le motif de cette nouvelle persécution, fut de m'empêcher de suivre Madame à Vienne, et
d'avoir un prétexte de faire dire à l'Empereur que je n'avais pu l'y accompagner, étant sous le coup d'une accusation. »
Les événements de Paris n'avaient point suspendu l'affaire entamée à Basle par les négociateurs de la France et de l'Autriche. Les deux diplomates avaient signé, le 8 octobre, des engagements réciproques qui semblaient devoir rendre la solution prochaine. L'Autriche , à qui l'on attribuait plus que jamais l'intention de marier l'archiduc Charles à Madame Royale , et de faire revivre , par cette union , les droits qu'elle croyait peut-être avoir encore sur l'Alsace et sur la Lorraine, avait déjà rapproché des frontières de France les prisonniers compris dans l'échange. Depuis le 18 novembre, M. Bâcher était instruit par le baron de Degelmann que ces prisonniers étaient arrivés à Fribourg en Brisgau, et pouvaient, au premier signal , se rendre le jour même à Riehen , village situé sur le territoire baslois , lieu choisi pour leur remise au négociateur français. Celui-ci attendait d'heure en heure l'annonce du départ de Madame, et cette nouvelle n'arrivait point. C'est qu'aux difficultés suscitées par le mouvement de vendémiaire avaient succédé certains obstacles apportés par la conduite maladroite du ministre du grand-duc de Toscane , le premier prince qui eût reconnu la République française . Ce ministre, le comte Carletti , qui , depuis plusieurs mois , était accrédité à Paris et n'avait jamais fait la moindre démarche en faveur de la liberté de Madame, se souvint qu'elle était au Temple lorsque le bruit s'était déjà répandu de son prochain départ. Alors seulement il demanda la permission de voir une Princesse qui tenait à sa cour par les liens de la parenté. Sa démarche n'étant pas accueillie , il la renouvela. Ses instances, aussi gauches que vives , éveillèrent la défiance du Directoire, et M. Carletti reçut ses passe-ports '.
' Les rieurs saluèrent son départ de quelques couplets de vaudeville, sor l'air de Povero Calpigi :
« Je sois né natif de Florence .
Je fot tii mois ministre en France ;