LIVRE XU. — AIORT DE LA REIKE
sans souffler mot, la chanson obscène, énigme pour son esprit, mais révoltante injure pour son cœur. Simon se leva avec la colère qui lui était habituelle en présence d'un refus, et, (l*un Ion doctoral : « J'ai cru avoir dit : Il faut que tu chantes ! — Je ne chanterai jamais pareille chanson, répondit l'enfant avec une résolution qui ne fit qu'exalter la fougue de son bilieux instituteur. — Je te déclare que je t'assomme si tu ne chantes pas. » Ce disant, il saisissait un chenet, et au mot : Jamais! que lançait encore pour toute réponse la filiale opiniâtreté du petit martyr, le chenet partit ; le généreux enfant eut été tué, s'il n'eût eu l'adresse d'esquiver le coup.
Tout noble cœur qui lira ces lignes sentira ce que j'ai du souffrir en les traçant. Il ne faut pas l'oublier : les éléments de ce récit sont étayés sur des documents, hélas ! trop authentiques. Simon a été dans la tour du Temple l'agent sincère, le représentant exact des conventionnels montagnards. Il s'était trop bien pénétré de leurs idées pour ne pas les traduire fidèlement dans tous ses actes. Après le départ de la Reine, il redoubla d'étude et de talent dans son art de dépravation. Peut-être avait-il reçu Tordre de se mettre en mesure d'arriver prochainement aux fins que j'ai indiquées. Il changea le genre de vie de son royal pensionnaire : il le força de manger plus qu'à l'ordinaire et de boire beaucoup de vin ; il ne lui laissa faire que peu d'exercice; il abrégea le temps de ses récréations dans le jardin et supprima totalement sa promenade sur la tour. Ce nouveau régime eut une funeste influence sur la santé et sur le moral de l'enfant : il prit de l'embonpoint et cessa de grandir. Avant d'être tombé sous la férule de Simon , il n'avait jamais bu que de l'eau; il avait pour le vin une extrême répugnance; la violence que cette boisson faisait à ses goûts lui causa d'abord des maux de cœur insupportables, et finit par le rendre tout à fût malade. Une forte fièvre le prit. Simon, cédant aux conseils de sa femme , ne rendit pas compte de cette indisposition au gouvernement. Marie-Jeanne, qui, comme la plupart des femmes de sa classe ^ prétendait avoir des recettes sûres pour
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les indispositions des enfunts, voulut traiter le jeune Prince à sa guise : de concert avec une de ses amies , la femme Crévassin, elle alla chercher une de ces drogues inoffensives qui ordinairement ne produisent ni bon ni mauvais effet ; mais ce médicament, administré mal à propos, eut une influence pernicieuse : la fièvre augmenta, et tint le malade, brûlant et toussant, quatre jours au lit. Cependant il revint à la santé; sa bonne constitution T avait emporté sur les remèdes.
J'ai dit : il revint à la santé, c'est-à-dire aux mauvais traitements. Les excès qui l'avaient rendu malade recommencèrent dès qu'il se porta bien : ce fut la même persistance à le faire manger outre mesure, à le faire boire jusqu'à l'ivresse; cl, lorsque sa raison s'obscurcissait, ce fut le même empressement à profiter de son égarement pour lui faire proférer d'horribles jurements et des chansons obscènes.
Dans ce temps-là, la peur refoulait souvent au fond des cœurs la pitié silencieuse. Les commissaires qui n'applaudissaient pas hautement à la conduite de Simon n'osaient pas du moins la désapprouver. Un grand nombre, je n'en doute pas, furent émus de compassion; mais ils avaient respiré l'air de la rue, ils avaient vu se dresser la guillotine, et ils se taisaient. Cependant, disons-le à la louange de l'humanité, il y en eut parmi eux quelques-uns qui eurent le courage de leurs sentiments, et de ce nombre fut M. Le Bœuf, qui ne chercha jamais à déguiser ses sympathies pour les infortunes dont ses fonctions municipales le rendaient témoin. Un jour, c'était le 19 août, Simon, selon sa coutume, se faisait servir à table par le jeune Prince; Simon était ivre. Mécontent de la manière dont l'enfant royal obéissait à ses ordres ou expliquait ses intentions, il faillit d'un coup de ser- \iette lui arracher un œil. Entré sur ces entrefaites, M. Le Bœuf ouvrait la bouche pour exprimer son étonnement et son improbation ; mais , ne lui laissant pas le temps de parler : « Vois, s'écria l'instituteur, vois donc, citoyen, comme le sacré louveteau est gauche au service! On en veut faire un roi, et il n'est pas bon à être domestique! Viens t' asseoir et boire avec nous; il
faut qu'il te serve aussi. Allons, viens, n^aie ni peur ni honte. » A ces mots, M. Le Bœuf releva sa tête indignée : « Je n^ai pas peur, moi, dit-il à Simon d*une voix ferme; n'avez-vous pas de honte, vous ! » Et comme Simon ne comprenait pas clairement : a Oui, je le répète, n^avez-vous pas de honte de maltraiter ainsi un enfant? Vous outre-passez vos ordres; ce serait calomnier le gouvernement que de le croire complice de vos brutalités. » Simon ne répondit pas , mais le trait lui resta dans le cœur. Il savait bien, lui, que ce n'était pas calomnier le gouvernement. Il lui porta ses plaintes. Le Bœuf fut dénoncé au conseil général ' : il chercha à s'excuser ^ ; mais, peu de jours après, le procureur de la Commune invita le conseil à purger de son sein tous les amis des rois et des reines, et à les faire mettre en arrestation dès le soir même. Il accusa Le Boeuf de s'être conduit d'une manière basse et vile dans le service du Temple, et de n'y avoir jamais eu le caractère républicain. Il lui reprocha surtout d'avoir réprimandé le patriote Simon, chargé de l'éducation du fils Capet, et d^ avoir trouvé mauvais qu'il l' élevât comme un sans-culotte. Le Bœuf, présent à la séance, prit la parole pour se disculper. Il dit que^ par état ^, il n'aimait pas à entendre des chansons obscènes, et qu'il avait témoigné son déplaisir au citoyen Simon, qui s'était souvent permis d'en répéter de semblables devant le petit Capet, auquel il aurait désiré qu'on donnât une éducation plus conforme aux bonnes mceurs, Chaumette demanda, comme mesure générale, qu'on éloignât sur-le-champ tous les membres du conseil convaincus
' « L'on a dénonce Le Bœuf pour ce qu'il s'est plaint, étant au Temple, de l'éducation trop républicaine que l'on donnait au petit Capet , et sur ce qu'il aurait ¥oulu que le fils du tyran fût élevé à la manière de Télémaque , qui était fils d'un roi sans-culotte. »
(Conseil général de la Commune de Paris , séance du mercredi 28 août 1793.) . ' « Le conseil passe à l'ordre du jour sur une lettre du citoyen Le Bœuf, relative à la dénonciation fiiite hier contre lui. »
(Conseil général de la Commune de Paris , séance du jeudi 29 août 1793.) ' Il était maître de pension.
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(h modérant isme , et qu'ils fussent renvoyés par-devant leurs sections respectives, auxquelles il serait donné connaissance de l'arrêté pris à leur égard ^ . Le Bœuf et plusieurs de ses collègues , MichoniS) Léger, Frémont et Macé, furent arrêtés; mais, celte fois, la prison ne s'ouvrit pas pour Técliafaud : le conseil général, à, qui Ton fit apercevoir qu'il allait être décimé comme rétait la Convention, prit prudemment la défense de ses membres, qui furent acquittés.
Tison, resté avec sa fîlle à la tour, continua de donner à Madame Elisabeth les renseignements qu'il pouvait se procurer, et, entre autres, les détails que je viens de rapporter, et que la Princesse se refusait à croire, tant la barbarie de Simon lui semblait au-dessus des excès de la perversité humaine. Mais force lui fut de perdre ce reste d'illusions : depuis quelques jours, Simon élevait tellement la voix que ses jurements et ses blasphèmes arrivaient jusqu'à elle , et ce qu'il y avait de plus affreux, c'est que ces jurements et ces blasphèmes étaient parfois suivis des cris plaintifs d'un faible enfant. Trop assurée du sort de son neveu , la Princesse ne put même plus paraître en douter devant sa nièce, à laquelle elle avait tout caché. La pauvre sœur avait reconnu les lamentations du frère, elle avait distingué le son de sa voix, mêlée à celle du ménage Simon, dans
1 Séance du conseil général de la Commnne du jeudi 5 septembre 1793.
Cette séance d'épuration donna lieu à une étrange scène qui peint l'époque. Jacques-Claude Bernard, qui avait conduit Louis XVI à l'échafaud, s'accusa du crime d'avoir été prêtre. Cela donna lieu à l'incident suivant :
« Bernard prend la parole , et observe qu'il existe dans le sein du conseil un citoyen bon patriote, mais ayant la tache originelle de prêtre... Le procureur de la Commune interrompt Bernard , qui voulait, parler de lui-même. Il observe que ce prêtre n'en a jamais eu les vices, qu'il a rempli les devoirs sacrés de la nature et ceux de la société, en s' unissant à une épouse et donnant des citoyens à la patrie. Il pense qu'il ne peut être regardé comme prêtre et compris dans la proscription qui enveloppe cette classe de citoyens. On demande la mention civique de la démarche de Bernard. Celui-ci , par modestie, s'oppose à cette mention. Mais Bernard étant seul de son avis, la mention civique est arrêtée. »
(Conseil général de la Commune de Paris , séance du jeudi 5 septembre 1793.)
les chants de la Marseillaise et de la Carmagnole, u Nous T entendions tous les jours y dit'-elle dans le récit de la captivité du Temple, chanter avec Simon la Carmagnole, et autres horreurs pareilles... La Reine heureusement ne les a pas entendues, elle était partie ; c'est un supplice dont le ciel Fa préservée. »
La douleur de la jeune fille fut profonde. Les paroles de Madame Elisabeth pouvaient seules la consoler. Qui dira jamais avec quelle abnégation , quel dévouement et quelle sollicitude Madame Elisabeth remplit auprès de sa nièce tous les devoirs que lui imposait Fabsence de la plus tendre mère ! Disposée à accepter pour elle-même tous les sacrifices , avec quelle ingénieuse précaution, avec quel art délicat elle en détournait Tamertume des êtres qu'elle chérissait î Sa persuasive tendresse, afin de les rendre supportables , adoucissait tous les maux ; sa piété, afin de les rendre méritoires, dirigeait toutes les douleurs vers le ciel. C'est à son école sacrée, sévère apprentissage d'une vie sévère, que la jeune Marie-Thérèse puisa ces leçons de force religieuse et de mâle héroïsme qui ont élevé son cœur au niveau des plus grands périls et son âme au-dessus des plus hautes infortunes.
Au chagrin de savoir l'enfant royal dans un tel état et à une telle école, devait se joindre plus fard la douleur de ne pouvoir rien apprendre sur la destinée de la Reine ^ Tant que les inter-
' On la traitait dëjà en condamnée.. avant même qu'elle fût jugée; voici le procés-verbal de la visite que lui firent les administrateurs de police pour s'emparer, an nom de la nation , de ces objets dont on ne se sépare ordinairement qu'avec la vie :
Département de police. — Commune de Paris.
a Da 10 tepiembre 1793 , Tan !!• de la Répabliqae une et indiviiible.
> Nous, administrateurs an département de police, en vertu de l'injonction du comité de sûreté générale de la Convention nationale , datée d'hier, nous sommes transportés à la maison de justice de la Conciergerie , où étant parvenus à la chambre occupée par la veuve Capet , l'avons sommée au nom de la loi de nous remettre ses bagues et joyaux, ce qu'elle a fait à l'instant, consistant en un anneau d'or qui s'ouvre, dans lequel elle a déclaré qu'il y avait des cheveux , et sur lequel il y a différents chiffres ; une autre à pierre et à talisman ; une autre à pivot, émaillée, ayant une étoile d'un côté et un T
médiaircs ne lui avaient pas manqué, Madame Elisabeth lui avait fait passer des nouvelles de ses enfants. Ces nouvelles, comme on le conçoit , étaient présentées de façon à calmer les inquiétudes de la malheureuse mère ; Madame Elisabeth tâchait de lui envoyer une assurance qu'elle était loin d'avoir ellemême relativement au Dauphin , et contre laquelle auraient au besoin protesté les échos de la tour, car il était rare qu'un jour s'écoulât sans que tantôt la voix plaintive d'un enfant que l'on battait, tantôt les chansons révolutionnaires ou obscènes qu'on lui faisait chanter, sortissent de l'appartement de Simon. La surveillance de la tour devenait de plus en plus sévère. Les municipaux, toujours aux aguets, y faisaient à toute heure de nouvelles perquisitions. Les prisonnières avaient longtemps
et un L de l'autre, laquelle elle a déclaré renfermer aussi des cheveux; une autre en forme de petit collier, et destinée pour le petit doigt ; une montre d'or à répétition et à quantième, inventée par Bréguet, à Paris, n^ 46, quai de FHorloge. marquée R. A., ensuite A. M., avec une autre aiguille, dont nous n'avons connu l'usage , laquelle est garnie d'une chaîne en acier et à une branche, avec un cachet en or s'ouvrant, dont une partie représente un A et un M ; un autre cachet en acier, portant pour empreinte deux flambeaux, et pour légende l'amour et la fidélité, et différents chiffres sur les côtés , simulant un almanach ; un médaillon en or appendu à une petite chaîne, aussi d'or, servant de collier, ledit médaillon renfermant des cheveux entrelacés ; un bouton à jour, qui nous a paru être d'argent.
» Lecture à elle faite du présent, a dit icelui contenir vérité, qu'elle y persiste, et a signé avec nous et les deux citoyens gendarmes de service auprès d'elle, et la citoyenne Harel, aussi de service; le citoyen Leblanc, chef du bureau central ; la Bussière , secrétaire du département de police , et la citoyenne Richard , épouse du citoyen Richard , concierge de ladite maison de la Conciergerie; et après ladite lecture, nous nous sommes aperçus qu'il était dit dans le présent que la montre était à quantième , qu'au contraire elle est à secondes.
• Signé à la minute :
» Marib-Antoinbttb , DBS Frbnnbs , Gilbert , Hbubskb , administrateurs, Lkrlang, la Bussière, Richard et Harel.
• Et à l'instant, nous, administrateurs et dénommés d'autre part, nous sommes transportés au domicile du citoyen Richard; concierge, où étant parvenus, nous avons intimé l'ordre aux citoyens Des Prennes et Gilbert, gendarmes , et à la citoyenne Harel de se retirer à l'instant . avec tous les