LIVRE XX. — MARIE-THERESE
Benezech ne s'en tint pas là : il fit appel à F amour-propre du Directoire; il représenta qu'il était de Fhonneur du nouveau gouvernement de prouver à FËurope que non-seulement il ne suivait pas les traces sanglantes du passé, mais qu'il savait allier à la sévère intelligence de ses devoirs les égards dus à F unique et dernière fille de ceux qui pendant tant de siècles avaient gouverné le pays. 11 osa demander de faire traverser la France à la jeune Marie-Thérèse dans une calèche attelée de huit chevaux , et de la laisser accompagner de toutes les personnes qu'elle avait indiquées elle-même pour sa suite.
On comprend l'effet que durent produire la hardiesse et la nouveauté de cette proposition ; cependant , après le premier moment de surprise, Fidée de Benezech fut discutée sérieusement : Fétrangeté même de la mesure intéressait. Les uns voulaient y voir non-seulement un témoignage des sentiments généreux du nouveau pouvoir, mais encore une preuve de l'affermissement incontesté de la République; les autres, vieux politiques, craignaient que le spectacle d'un dernier reflet de royauté ne ranimât quelque part l'instinct monarchique du peuple , ou ne provoquât l'opposition révolutionnaire, indignée de la réaction gouvernementale. Il y avait, selon eux, imprudence égale à exalter la fibre royaliste et à porter un défi au sentiment républicain ; leur opinion prévalut , mais elle se montra conciliante : le Directoire décida que Madame voyagerait incognito jusqu'à la frontière; mais il permit qu'oiila fit précéder à Basle par une superbe voiture attelée de huit chevaux ; il fut arrêté que ce serait aussi danà cette ville que lui serait remis le riche trousseau ordonné pour elle par le ministre de l'intérieur. La République, comme on le voit, s'humanisait : elle consentait, avec une grâce inaccoutumée , à voir celle qui ne pouvait être que prisonnière sur son territoire , redevenir princesse en touchant le sol étrangejr : elle mettait une sorte de fatuité à prouver à l'Autriche qu'elle ki' avait pas perdu toutes les traditions de savoir-ivivre et de courtoisie. Mais d'un autre côté, la République n6 voulait pats avoir F air de favoriser les
vues matrimoniales de la politique autrichienne, et elle décida que madame de Tourzel n'accompagnerait pas la jeune Marie- Thérèse.
Benezech informa verbalement la Princesse du* nouvel ordre pris pour son départ. Madame ne devait plus emmener qu'une femme avec elle, ce qui était une sorte d'interdiction pour mesdames de Tourzel , car la mère et la fille ne s'étaient jamais séparées , et la présence de l'une aurait fait sentir à Madame l'absence de l'autre.
L'Autriche avait demandé que ces dames accompagnassent Marie-Thérèse. Le baron de Degelmann s'exprimait ainsi dans une note remise , dès le 7 octobre , à M. Bâcher :
« On comprend qu'une aussi jeune Princesse ne peut se trouver pendant un long voyage sans une compagne qu'elle connaisse déjà, et qui ait sa confiance. L'on conçoit de même que cette compagne doit convenir là où elle se rend. Les vertus de madame de Tourzel , sa conduite généralement estimée , la rendront agréable à la cour de Vienne de préférence à toute autre dame qui n'y serait pas connue. Faciles pour la reddition de plusieurs prisonniers d'État et de ceux qui ont partagé leur détention, nous pouvons espérer qu'on ne le sera pas moins en France sur un choix qui se présente si bien de lui-même , que l'opinion de beaucoup de monde l'a devancé. »
Ce désir de l'Autriche avait d'abord été accueilli; nous venons d'indiquer le motif qui le fit rejeter, et l'on verra plus tard comment M. Bâcher expliqua ce changement.
Madame s'était persuadé , d'après les bonnes paroles mêmes du ministre, qu'il lui serait possible d'emmener mesdames de Tourzel , de Mackau et de Sérent , et ce n'était pas sans un vif regret qu'elle renonçait à cet espoir. « Cette nouvelle , ditelle à Benezech, m'afflige d'autant plus, que j'avais à faire une autre réclamation analogue, et qui sans doute ne sera pas mieux accueillie : les preuves d'attachement que MM. Hue et Turgf ont données aux miens me font cependant un devoir de vous prier de leur permettre de m' accompagner. — La question a