LIVRE XII. — MORT DE LA KEINE
Le 25 vendémiaire an II (16 octobre 1793), à cinq heures du matin , le rappel fut battu dans toutes les sections ; à sept, toute la force armée fut sur pied. Des canons furent places à l'entrée des ponts , sur les places et dans les carrefours qui se trouvent depuis le Palais de justice jusqu^à la place de la Révolution * .
Les abords de la Conciergerie , le grand perron du Parlement étaient garnis de curieux : on en voyait à toutes les croisées , sur les grilles , sur les balustrades , sur les corniches , et jusque sur les toits.
•A onze heures , on vint prendre la Reine pour la conduire à Téchafaud. On la trouva , dit-on , avec un prêtre constitutionnel^, introduit auprès d^elle, comme elle Favait prévu, par les ordres de la Commune. La Reine ne lui avait pas laissé achever sa première phrase. Il avait dit : « Votre mort va
expier — Oui, monsieur, des fautes, mais pas un seul
crime. » Après cette interruption , Tentretien s'adoucit. Comme le prêtre excitait la Reine au courage : « Ah ! monsieur, répondit - elle , il y a plusieurs années que j'en fais Tapprenlissage : ce n'est pas au moment où mes maux vont fmir qu'on m'en verra manquer. «
Nous avons sous les yeux la relation inédite d'un témoin
U. de Lamartine, et qu'on trouve dans les Etudes critiques sur les Girondins, par M. A. Nettement : • J'ai sur la communion de la Reine dans son cachot plus que des renseignements oraux. De précieux documents m'ont été con-* fiés : j'ai des lettres de madame Bault, femme du concierge de la prison. Dans une lettre, elle dit que l'abbë Magnin eut le coUrage de pénétrer à travers mille dangers, dans la prison de cette illustre princesse, pour lui porter ks consolations de la religion. Voici comment s'exprime, dans une déclaration que j^ai également, un homme honorable, ami de M. Bault : « Un soir que fêtais chez le sieur Bault, sur la fin de septembre ou dans les premiers jours d'octobre, je vis entrer "quelqu'un ayant Un air remarquable, et qui l attira toute mon attention. La demoiselle Bault, qui donnait des soins à l'infortunée Reine , me dit que c'était M. Charles , confesseur et consolateur de la Reine. > J'ai d'autres déclarations, d'autres certificats, qui constatent le même
it. .
* Histoire du dernier règne de la monarchie française , t. II, page 342.
^ M. Girard, curé de Saint-Landry.
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oculaire ' qui , avec quelques amis royalistes comme lui et comme lui costumés de manière à ue pouvoir être suspectés, suivit la Reine , de la porte de la Conciergerie jusqu'à Téchafaud , dans le vague espoir qu'un signal serait donné et qu'on pourrait arracher la Reine aux mains des bourreaux. Voici cette intéressante et fidèle relation, à laquelle nous ne changeons rien, nous réservant* seulement de la compléter par d'autres détails.
u Au moment où les portes de la voûte d'entrée de la prison s'ouvrirent, la fatale charrette était acculée à quelques pieds de distance ; il y avait des détachements de toutes les sections, sous les armes; celle des Gravilliers, la mienne, une des plus révolutionnaires, était formée d'un assez bon choix et près de la voiture; la foule (dans la cour) n'était pas trèscompacte, on ne laissait pas approcher depuis plus d'une heure; je croyais remarquer sur les visages de tous une curiosité silencieuse et de bon augure; dans un moment aussi solennel on voit souvent ce qu'on souhaite. Je touchais presque à la roue droite de la charrette , j'avais eu le temps d'examiner et de remarquer ses détails : assez sale et crottée, pour banquelle une planche, ni paille ni foin sur le plancher, un cheval blanc , fort et vigoureux , un marchepied derrière et un seul homme à figure sévère et sinistre à la tête du cheval. Un léger mouvement d'impatience commençait à se manifester; la troupe avait l'arme au bras; un officier supérieur de la garde nationale, à cheval, — c'était Grammont, de la Comédie française *, fit un commandement. Chacun se tourne vers les portes , la grille s'ouvre, et la victime, pâle, mais toujours reine, appa-
' Le vicomte Charles Desfusgez.
« Grammont était du théâtre de la Montansier. Il fut guillotine avec «on fils, avec le général Dillon, avec Chaumette, avec Lebrasse, dont nous avons parlé tome I , page 465 , et son acte de décès porte : Xourry Grammont, ci-devant artiste du théâtre Montansier, ensuite adjudant général de l'armée rccolulxonnaire, âgé de quarante-deux ans, natif de la Rochelle (Charente-Inférieure), domicilié à Paris, passage des Petits-Pères, section de Guillaume Tell.