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LIVRE XI. - LOUIS WII SÉPARÉ D£ SA MËRË

lai baisait les mains; quHi trempait de pleurs ; il essayait de la consoler par ses caresses plus que par ses paroles* u Ces larmes qui coulent , dit la mère j ne doivent plus se tarir : le supplice est pour ceux qui survivent. »

Dans Faprës-midi , la Reine demanda à voir Gléry, qui était resté jnsqu^au dernier moment dans la tour avec Louis XVI. Dernières paroles , derniers adieux , elle voulait tout reeueillir ; elle réclamait les derniers legs de son royal époux , legs précieux dont Gléry venait de faire la déclaration au conseil du Temple, et dont nous aurons à parler plus tard. Elle fit demander des habits de deuil à ce même conseil , qui répondit qu*il en référerait à la Commune. La Commune délibéra.

Les Tison mettaient à espionner le malheur toute Tactivité d'une haine inflexible. Les angoisses de cette fatale journée ne devaient point finir avec elle. A deux heures après minuit, ces trois pauvres femmes veillaient et pleuraient encore. Toutefois, afin d'obéir à la Reine, la jeune Marie-Thérèse s'était couchée , mais elle n'avait pu fermer les yeux ; sa mère et sa tante , assises auprès du lit du Dauphin endormi , mêlaient leurs larmes et leurs inconsolables douleurs. 11 n'y avait de paisible que le sommeil de l'enfant : l'innocence de son Age rayonnait sur ses traits, tt 11 a maintenant, dit la Reine, Tâge qu'avait son frère lorsqu'il mourut à Meudon : heureux ceux de notre maison qui sont partis les preîhiers ! ils n'ont point assisté à la ruine de notre famille * ! »

Étonnée d'entendre parler, à une telle heure, dans la chambre

de Marie- Antoinette , la femme Tison s'était levée; elle vint

frapper à la porte, s'enquérant du motif de cette nocturne

conversation. Son mari la suivait, après avoir réveillé les

municipaux de service. La porte entr'ouverte , Madame Elisabeth leur dit avec douceur : u De grâce , laissez -nous pleurer en paix. » L'inquisition s'arrêta désarmée par cette

1 L'autear tient ce détail de Madame la Dauphine.

voix angélique, et la conspiration des larmes ne fut pas dénoncée *.

Le lendemain matin, la Reine dit à son fils en F embrassant : « Mon enfant, il faut penser au bon Dieu. — Maman, moi aussi, j^ai bien pensé au bon Dieu; mais quand j^appelle le bon Dieu, c'est toujours mon père qui descend devant

moi*.

La faiblesse de la Reine était extrême ( 22 janvier) ; rien ne pouvait calmer ses angoisses. Epuisée par trois nuits d'insomnie et par ses larmes , elle ne pouvait qu'à grand'peine supporter la vue du jour. Elle regardait quelquefois ses enfants et sa sœur avec compassion; il régnait autour d'elle un silence de mort : chacun semblait retenir son haleine, et les larmes redoublaient quand les yeux se rencontraient.

Madame Royale depuis quelques jours était indisposée ; elle avait les jambes enflées et dans un état alarmant. Le chagrin fit empirer son mal, et pendant plusieurs jours sa pauvre mère ne put obtenir aucun secours du dehors ^. » Heureusement, a écrit Marie-Thérèse elle-même avec une simplicité touchante , le chagrin augmenta ma maladie au point de faire une diversion favorable au désespoir de ma mère. » Marie -Antoinette passa les nuits au chevet de sa fille , dirigeant , appliquant ellemême le traitement prescrit par M. Brunyer, qui enfin avait été autorisé à entrer dans la tour. La préoccupation de la mère devint une distraction à la douleur de la veuve. La nourrice

* L'auteur tient ce détail de Madame ]a Dauphine. ' Idem.

^ Le bruit de cette maladie transpira dans Paris. On lit dans le Moniteur universel An ieviài 24 janvier 1793 :

Commune de Paris.

t Du 22. — On répand dans les lieux publics et dans les sociétés patriotiques que la fille de Louis est morte, que la femme de Louis est transférée à l'hôtel de la Force à la Conciergerie. Le conseil général m'autorise à démentir tous ces bruits. La fille de Louis n'est pas malade ; les personnes qu'un décret renferme au Temple y resteront aussi longtemps que ce décret ne sera pas rapporté.

» R^AL, premier substitut. >

Madame Royale avait en vain demandé à être admise à lui

ler des soins ^

Les vêtements de deuil furent accordés le 23 janvier^; dès

i27, on en apporta une partie au Temple ^. En voyant pour la

iëre fois ses enfants vêtus de noir, la Reine leur dit : u Mes

'es enfants, vous c^est pour longtemps, moi c*est pour

ijours ^ !» Ils fondirent en larmes : leur mère ne pleurait pas,

avait épuisé ses larmes.

Quelles journées mornes , quelles nuits agitées s^écoulèrenl ! [Marie-Antoinette ne pouvait plus regarder ses enfants sans que cœur se brisât.

Elle dit un jour à Madame Elisabeth : u Je n'ai peut-être pas is le temps donné au Roi tous les conseils qui pouvaient le [saaver, mais je le rejoindrai sur Téchafaud ; oui, ma sœur, j*y [monterai aussi! n

On n'avait appris au Temple que par les crieurs le meurtre in Roi ; aucun journal n'était entré dans cette prison , aucun liétail n'avait été. apporté par les municipaux. Les yeux pleins ie larmes qui interrogeaient en silence les mandataires de la Commune n'en avaient reçu aucune réponse. On ne connaissait mcon épisode du supplice, on savait le martyr couronné, mais OD ne connaissait pas tout l'éclat de sa couronne. On ignorait

^ Commune de Paris. — Séance du vendredi 25 janvier.

La citoyenne Laurent, prenant la qualité de nourrice de Madame PrewUre, demande au conseil qu'il lui soit permis de voir sa fille, qui est retene an Temple, et offre de rester avec elle jusqu'à ce qu'il en soit autrement irdonnë.

Le conseil général passe à l'ordre du jour, motivé sur ce que le conseil ne Monaît personne qui s'appelle Madame Première.

* Commune de Paris. — Séance du mercredi 23 janvier 1793.

Le conseil général entend la lecture d'un arrêté du conseil du Temple, qui renvoie au conseil général à se prononcer sur deux demandes faites par Antoinette.

La première d'un habillement de deuil très-simple pour elle , sa sœur et Ms en&nts. Le conseil général arrête qu'il sera fait droit à cette demande.

Sur la seconde, à ce que Cléry soit placé auprès de son fils, comme il l'était primitivement, le conseil général prononce l'ajournement.

' Voir aux Pièces justificatives, N^ 11.

^ L'auteur tient ce détail de Madame la Dauphine.

de même les témoignages de publique sympathie qui lui étaient i^

donnés après sa mort * . -.-

Enfin, reparurent au Temple deux commissaires de la Com- ,[,

mune qui, tout autres que leurs collègues, s^étaient déjà créé ^,

par leur zèle et leur dévouement un titre à la confiance et à Taffection de la royale famille, c'étaient Lepitre et Toulan, dont ^. nous avons eu déjà l'occasion de parler. Tous deux, dans les premières semaines de janvier, voyant la Reine livrée encore à des espérances trompeuses, avaient eu le courage de lui faire ,^ connaître tout ce dont était capable une minorité audacieuse qui ^ ne voyait de sûreté pour elle que dans la mort du Roi; qui, ^^ soudoyant une foule d'hommes perdus de crimes , comprimait \j^ une majorité honnête , mais timide , sans chefs , sans moyens L réels, et n'ayant pas même un point de ralliement. v.

Ces deux officiers municipaux , qu'un même dévouement ;; avait unis , imaginèrent le moyen d'être quelquefois de service ensemble à la tour, dans l'espoir de se rendre utiles à la mal- ^ heureuse Reine. Ils avaient remarqué que parmi les membres de la Commune un grand nombre n'étaient point envieux d'aller j au Temple le vendredi ou le samedi soir, pour y passer le j dimanche ; ce jour paraissait trop précieux à des hommes occu- J pés toute la semaine, pour vouloir sacrifier le plaisir et le repos ■ (|u'il leur procurait au soin de garder la famille royale, en restant enfermés auprès d'elle. Toulan et Lepitre furent assez heureux pour faire concevoir à leurs collègues le projet de les - charger, ce jour-là, d'une mission qu'ils trouvaient si désagréable. Professeur dans l'Université de Paris, Lepitre était libre le samedi soir et le dimanche : Toulan, chef de bureau à l'administration des Biens nationaux , se faisait aisément rem-

' Une dëputation de la société des défenseurs de la République une et indivisible invite le conseil à faire suspendre la représentation de la pièce intitulée la Chaste Susanne, à laquelle les valets de la ci-devant cour se portent en foule, et applaudissent avec indécence aux allusions et sentiments inciviques qui se trouvent répandus dans cette pièce.

Le conseil général renvoie cette dénonciation au département de police. (Séance du conseil général de la Commune, du 26 janvier 1703.)

pkcer. Malgré leurs objections faites pour la forme , on les désigna souvent les vendredis , et ils obéirent , à leur grande satisfaction. Ensuite, pour être certains qu'on ne les séparerait , Toulan avait imaginé une ruse que son camarade nous a

râée : ce Nous arrivions trois, dit-il; on faisait un égal nombre

Jbillets, dont un seul devait porter le mot jour, les deux aule mot nuit; mais Toulan écrivait le moi jour sur tous les

nSy faisait tirer notre collègue, et, quand celui-ci ouvrant le premier son billet, avait lu ce mot jour, nous jetions les nôtres au feu j sans les regarder, et nous allions ensemble prendre notre poste. Gomme nous ne venions presque jamais avec la même personne, ce moyen nous réussit toujours.

« Nous trouvâmes la famille royale plongée dans Taffliction la plus profonde. En nous apercevant, la Reine, sa sœur et ses enfants fondirent en larmes : nous n'osions avancer. La Reine nous fit signe d'entrer dans sa chambre : u Vous ne m'avez pas trompée , nous dit-elle ; ils ont laissé périr le meilleur des rois'. » Toulan et Lepitre donnèrent les différents journaux qa'ils s'étaient procurés : ces papiers , qui rendaient compte de la funèbre immolation, étaient lus avec cette poignante avidité it la douleur qui veut connaître toutes les circonstances les nàeuK faites pour lui servir d'aliment.

Depuis la journée du 21 janvier, Marie- Antoinette, malgré Toffre qui plus d'une fois lui avait été faite , n'avait pas voulu descendre pour se promener, afm de n'avoir point à passer devant la porte de l'appartement du Roi et de n'avoir point à lencontrer dans le jardin le général Santerre , qui quelquefois tenait inspecter les postes. Elle craignait de se trouver mal à l'aspect de cet homme qui était venu prendre Louis XVI pour le conduire au supplice, et avait donné le signal du roulement de tambours qui avait couvert ses dernières paroles. Elle restait obstinément dans sa chambre ; et si plus tard elle éprouva le besoin d'air pour ses enfants plus que pour elle, elle demanda

' Queiques souvenirs et notes fi(Ules , etc. , déjà cités.

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à monter avec eux sur le haut de la tour, dont les créneaux ..C furent fermés avec des planches. ,;c

Les massacres de septembre et Téchafaud du 21 janvier ^ avaient , en abaissant la puissance morale de la France , porté ^^. plus haut peut-être encore Tidée de sa force matérielle, Sa^ gueur semblait multipliée par les passions qui ranim^^âatl semblable à cette vapeur en ébullition qui soulève les.mpntà^;^ gnes. Moins estimée par FEurope, elle en était peut-êtréi redoutée. Au Piémont, à la Prusse, à TEmpire, qui avait commencé la lutte avec elle, se joignirent l'Espagne, la Hol-j^ lande et l'Angleterre, et la France révolutionnaire fut ainsi {.. bloquée de to.utes parts comme une seule ville. |.,

Madame de Tourzel, qui, depuis sa sortie de la Force, s'était 1^ peu éloignée de Paris, dans l'espoir de ne pas être entièrementJ,, privée des nouvelles de la famille royale, eut la satisfactioiy:| d'apprendre que mademoiselle Piou , personne d'un vrai cou4 ^. rage, ci-devant chargée des atours de la jeune Marie-Thérèsejig^ avait trouvé le moyen d'entrer au Temple pour porter à cette Princesse les objets nécessaires à son usage journalier. Le pre-v mier jour que celte faveur lui fut accordée , il était question à la tour de faire quelques changements aux robes de la Reine , qui avaient été mal taillées. On demanda à mademoiselle Piou si elle pouvait se charger de ce travail. Dans la pensée que la Reine verrait plus volontiers un visage qui ne lui était pas étranger, elle n'hésita pas. Elle fut employée pendant deux jours à cet ouvrage , et put assurer à madame et à mademoiselle de Tourzel que la famille royale se portait bien, u Je ne n puis vous dire, ajouta-t-elle, tout ce que j'éprouvai en voyant » ma chétive personne faire briller sûr le visage de cette au- « guste famille un rayon de consolation. Leurs regards m'en » disaient plus que n'en auraient pu faire leurs paroles ; et » M»' le Dauphin , dont l'âge excusait les espiègleries , en pro- » fitait pour me faire , sous l'apparence d'un jeu , toutes les » questions que pouvait désirer la famille royale. Il courait r) tantôt à moi, tantôt à la Reine, aux deux Princesses et même

an municipal. Chaque fois qu'il s* approchait de moi, il ne manquait pas de me faire une question sur les personnes qui istéressaient la famille royale. Il me chargea de vous em- Ik^ser de sa part ainsi que mademoiselle Pauline, n'oubliant iii|e de ce qu'il aimait , et joua si bien son rôle qu'on ne le douter qu'il m'eût parlé*. »

iToir perdu le Temple de vue, les dictateurs de l'anar eut occupés à se disputer les lambeaux du pouvoir avaient renversé. Ils s'inquiétaient peu des gémissequi pouvaient sortir des tours du Temple ou du rayon rance qui pouvait s'y glisser ; ils savaient la garde sûre , v^rous inflexibles, -et cela leur suffisait. C'est à l'onibre Cfltte confiance que quelques municipaux, dont nous avons Foccasion de parler lors du procès de Louis XVI, purent îgner la respectueuse compassion qu'ils éprouvaient les infortunes royales ; profondément touchés et du grand re de Mari^-Antoinette, et de l'angélique douceur de ses ils assouplirent autant qu'il dépendait d'eux leurs fonctions , afin de les rendre acceptables au malheur et tes aux yeux de Dieu même. Leur ton poli, leur défés, leurs égards, formaient un contraste avec l'arrogance 1^ brutalité de leurs collègues. Les noms de Lebœuf , Vin- , If celle , Jobert , doivent être conservés comme rappelant noble sensibilité manifestée dans un temps où il était si reux d'être sensible.

Quant à Lepitre et à Toulan , c'était peu pour eux de conavec leur dure mission les sentiments d'humanité et les dus au malheur; ils avaient changé leur rôle d'esage et de barbarie en une mission de paix et de charité, e le temps vint où la Reine put s'occuper de l'objet de ^uleur, sinon avec un sentiment moins profond , du moins an peu plus de calme et de résignation, M. Lepitre conçut r^Me de lui offrir quelques consolations puisées à la source

* Mémoires inédite de madame de Tourzel.

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même de ses peines : il lui présenta, le jeudi 7 février, chant funèbre qu'il avait composé sur la mort du Roi , et q madame Cléry, qui jouait du clavecin et de la harpe, avait n en musique ^ Il reprit son service au Temple le 1" mars, tn semaines après avoir fait hommage de son ouvrage à la fand royale; il en reçut la récompense qui lui allait le mieux I cœur : la Reine le fit entrer dans la chambre de Madame B sabeth , où le jeune Prince chanta la romance , que sa soe accompagna. « Nos larmes coulèrent, dit M. Lepitre, et ne gardâmes un morne silence. Mais qui pourra peindre le sp( tacle que j'avais sous les yeux : la fille de Louis à son clavec: sa mère assise auprès d'elle, tenant son fils dans ses bras et yeux mouillés de pleurs , dirigeant avec peine le jeu et la vt de ses enfants ; Madame Elisabeth debout à côté de sa sa et mêlant ses soupirs aux tristes accents de son neveu*. «

Un des commissaires de la Commune qui vinrent, ce jourrelayer ceux qui devaient se retirer le soir, eut connaissance cette petite scène; et, le lendemain, en prenant son serv

' Voici cette œuvre modeste , qui emprunte aux circonstances un touch intérêt . et dont les paroles sont placées dans la bouche du jeune Roi :

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