L'OEUVRE DE SIMON S'ACHÈVE
17 octobre 1793 — 19 janvier 1794.
Un pari. — Caractère de Simon aigri par la captivitë. — Le billard. — Le municipal Barelle. — Gratitude de Louis XVIL — Le billard est démonté. — Chaumette combat les dépenses nécessitées par la garde des prisonniers du Temple. — Nouvelle perquisition faite au Temple. — Nouvelle déposition de Louis XVIL — Tison mis au secret. — La cage organisée. — La conspiration des canaris. — Premier exploit de Napoléon Bonaparte à Toulon. — Le bain de pieds de Simon. — Ennui de Simon. — Le doc-' teur Naudin. — Offrande de Louis XVII reconnaissant. — Brutalité de Simon. — Coru, économe du Temple, rentre au conseil général de la Commune. — Simon suit son exemple. — Réflexions.
Le meurtre de la Reine resta ignoré des prisonniers du Temple. Les municipaux de service, les gardiens et les employés de la tour eurent la charitable discrétion de ne leur point donner cette nouvelle. Simon en eut connaissance, il n^en parla point non plus; il savait que la tête de Marie- Antoinette était promise au bourreau, mais il ignorait le jour où le bourreau devait la prendre. Dans la matinée du 16 octobre, il crut entendre au dehors une légère rumeur; le rappel avait battu, et un bruit confus annonçait quelque mouvement inaccoutumé dans la cité populeuse, tlne impatiente curiosité le poussa sur la plate-forme, observatoire habituel d^où il cherchait toujours à saisir quelques scènes ou du moins quelques paroles du grand drame^ qui se jouait alors. Il y traîna son pupille, et sa femme Fy suivit. Je dois dire d*abord qu*il s^était passé, il y avait deux ou trois jours, un épisode qui ne pouvait avoir lieu que dans ce temps. Les prisons étaient tellement encombrées et le parquet de Taccusateur public tellement surchargé d'affaires criminelles, qu'il était impossible de mettre grand soin ni grand temps à con-
slater Tidentité des condamnés. Deux personnes allaient à. Téchafaud pour deux autres qui portaient le même nom ; ces derniers réclamèrent contre cette erreur et marchèrent au supplice. Ce fait , qui montre si bien quels étaient les tribunaux et les accusés de cette époque , avait la veille beaucoup occupé le ménage Simon, et le soir, lorsque Fenfant fut endormi, T ex-cordonnier jacobin revenant sur cette affaire : a Du moins, dit-il, quand la Veto ira à la guillotine, personne ne prendra sa place, il n*y aura pas d'erreur. Il n*y en a pas deux de son nom et de sa figure. — Elle nUra pas à la guillotine, avait répondu la femme. — Et pourquoi? -^ Parce qu'elle est encore belle, parce qu'elle sait parler, et qu'elle saura attendrir ses juges. — La justice est incorruptible, » avait gravement repris le sentencieux Simon, et la chose en était restée là.
Mais je ne sais comment sa femme s'était imaginé que la Reine ne serait pas mise à mort. Avait-elle le désir qu'elle fût acquittée ou l'appréhension qu'elle ne fût pas condamnée? Du moins elle ne croyait pas que la Reine monterait sur l'échafaud. Simon, lui, voyait plus clair en politique; il avait été quelque temps à même de recueillir à leur source les inspirations révolutionnaires, et il savait à quoi s'en tenir sur la destinée réservée à Marie -Antoinette. Montés sur le sommet de la tour, ils entendirent les troupes qui rentraient dans leurs quartiers. Simon reprit à mots couverts la discussion de la veille et dit à sa femme : « Je ne serais pas étonné que ce fût pour celle dont nous parlions hier soir que tout ce tapage a eu lieu. — Je suis sûre que non, dit Marie-Jeanne, on n'eût pas fait tant de cérémonie pour elle. » — Puis un pari se fit entre Simon et sa fenune touchant le sang de la Reine de France ; le perdant était tenu de payer et de fournir quelques petits verres d'eau-de-vie qui devaient égayer les loisirs de la soirée. Les commissaires de service arrivèrent bientôt sur la plate-forme. Simon apprit par eux que ses pressentiments étaient justes; il leur demanda à part quelques