LIVRE XIII. — L'OEUVRE DE SIMOX S'ACHÈVE
renseignements, puis s'approchant de sa femme, il lui dit : u Tu as perdu ton pari. -« Quel pari? dit ingénument Tenfant royal en roulant son ballon dans Tétroit corridor qui servait de promenade. — Le pari ne te regarde pas , mais si tu es sage tu en auras ta part. » £t le soir, en effet, le fils de Marie-Antoinette portait à. ses lèvres une goutte de cette eau-devie dont s'enivraient ses gardiens à l'occasion de la mort de sa mère.
Ces détails, -—j'ai dit à quelle source je les ai puisés, — me coûtent à écrire, mais il est de mon devoir de les livrer dans toute leur hideuse naïveté, car il me semble que ce tableau d'intérieur donne, mieux que toute peinture historique, une idée exacte des mœurs intimes de la tour du Temple. Cette soirée , qui s'était prolongée entre le verre et la pipe , se termina par une petite querelle. La bile de Simon, contenue depuis quelques jours, fermenta dans cette orgie, et cette fois elle n'eut point à s'épancher sur le pauvre innocent, qui déjà s'était réfugié dans le sommeil. L'époux aviné ne s'en prit qu'à l'épouse prudente et économe qui avait modéré le payement du pari, et ce n'est que par des reproches et des injures que se tra* duisit la colère d'un ivrogne désappointé dans ses désirs mis en haleine et dans sa passion inassouvie. Toutefois, ses accents s'élevèrent assez haut pour que Madame Elisabeth les entendît. La Princesse s'imagina que cette rude voix , qu'elle reconnaissait, s'adressait naturellement à la victime accoutumée. Cette pensée l'occupa presque toute la nuit, et, le lendemain et le surlendemain , n'entendant plus rien , et privée de toute nouvelle, elle monta par l'escalier de la garde robe-au comble de la tourelle, et se tint en observation à la petite fenêtre dont nous avons parlé. Le second jour, son espoir se réalisa : le maître et l'élève parurent sur la plate-forme; ils s'ari*étèrent mi instant de manière à être vus de la patiente spectatrice , si bien qu'elle ne put savoir si elle avait été aperçue elle-même ou si elle devait attribuer purement au hasard le tegard que tous deux, à leur passage , dirigèrent de son côté.
Quelques jours avant la mort de la Reine, il s^était passé au Temple un fait qui avait encore aigri Thumeur déjà si irascible de Simon. Quoique sa colère se concentrât ordinairement sur une seule tête, sa femme pourtant n'était pas sans en souffrir. Les membres du conseil, ses collègues, n'étaient point sans s'en apercevoir eux-mêmes, bien qu'ils ne remplissent dans la tour qu'à tour de rôle les fonctions de commissaires. La femme Simon avait donc dit à ceux-ci : u Mon mari ne sait que faire. Voilà trois mois d'emprisonnement avec ce louveteau, il ne doit point sortir, il n'a pas à travailler, il ne peut jouer : il en deviendra malade, si cela dure. Il y avait un billard dans une des salles du palais du Temple quand le ci-devant Gapet d'Artois y logeait. Nous vous demandons la permission de faire apporter dans la tour ce vieux billard, qu'on a relégué au garde-meuble du Temple quand le tyran est venu demeurer ici. n L'idée de la femme Simon parut ingénieuse aux municipaux , qui virent tout d'abord le parti que, dans leur désœuvrement personnel, ils pourraient en tirer pour eux-mêmes. Un d'entre eux cependant, plus circonspect, craignait que la mesure adoptée par eux ne fût désapprouvée le lendemain par leurs successeurs, u Ils en profiteront à leur tour, répliqua la femme Simon ; il faut bien que la patrie fasse quelque chose pour les citoyens qui font tout pour elle. » Ces paroles dites, la cause était gagnée. Le billard fut apporté et dressé dans une des salles de la tour, qu'on fit à cette occasion tapisser d'un papier neuf.
Ce billard devait devenir successivement pour l'enfant prisonnier l'occasion de courtes récréations et de souffrances nouvelles. Parmi les commissaires, il y en avait un petit nombre qui lui témoignaient quelque intérêt, et se plaisaient à jouer avec lui et à lui enseigner à pousser les billes ; un d'eux surtout, Barelle, dont nous avons déjà parlé, maçon de son métier, homme simple et sans éducation, mais d'un cœur bienveillant,
* Parmi les nombreux documents que nous avons recueillis sur le Temple, se trouve la facture du marchand de papier , avec l'indication des fournitures faites pour tapisser la salle du billard.