‹ Louis XVIIChapitre 38 sur 206 · LIVRE XIII. — L'OEUVRE DE SIMON S'ACHEVE · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — L'OEUVRE DE SIMON S'ACHEVE

dans le présent et si peu certaine dans Favenir. Les incessantes obsessions , les traitements indignes exercés sur son pupille avaient déjà affaibli la santé de celui-ci d^une façon visible; mais le duel pouvait encore se prolonger des années , tant la vie est dure à user à cet âge ! Simon n* apercevait pas le terme de ses travaux dans un temps assez prochain pour s^en promettre le salaire ; la physionomie autrefois si riante de la victime portait bien Femprebite d'une profonde mélancolie ; son (eint, si frais et si rosé, était devenu mat et jaune, la ligne si pare de ses traits s'était altérée; ses membres s'étaient allongés au delà des proportions naturelles, et son dos se voûtait insensiblement, comme courbé sous le pesant fardeau du jour. L'insomnie veillait à son chevet; la pensée qu'il avait signé un papier inconnu , et nécessairement fatal , le tourmentait peutêtre comme un remords. Mais la lutte devait être encore opiniâtre et longue, d'autant que la résistance de l'enfant avait pour ainsi dire cessé. Voyant que chacune de ses actions ou de ses paroles lui attirait un blâme, ou une ironie, ou des coups, il se tenait coi ; à peine osait-il répondre oui ou non à la plus simple question. Il était comme un muet , il était comme un sourd ; il doutait de sa vie passée, il doutait de lui-même ; il se demandait s'il n'était pas justement esclave, et si le jacobin Simon n'était pas son maître légitime. C'est ainsi que , n'ayant plus de prétexte même pour infliger des châtiments , l'instituteur, attardé dans sa marche par un bon vouloir aveugle, contrarié dans son but par une soumission mécanique, était obligé d'inventer des occasions de brutalité, et que, ne pouvant plus punir, il> était réduit à assassiner.

L'infortune de cet être innocent, la dégradation de son éminente nature , ne manquèrent pas toutefois d'inspirer quelque pitié et de provoquer quelques réclamations , même dans l'enceinte du Temple. Quelques employés , entre autres Gourlet , l'un des porte-clefs, et le^ fidèle Meunier, qui, par le zèle qu'il apportait dans ses fonctions , avait obtenu la bienveillance du farouche démagogue , tentèrent la difficile et périlleuse entre-

prise de venir en aide au petit martyr. Il y avait dans le gardemeuble du Temple une cage organisée dont les ressorts mettaient en jeu un serin artificiel. L^ oiseau était fixé au milieu de la cage sur un bâton, et ne quittait point sa place; mais le rouage qui lui donnait le mouvement le faisait battre des ailes, déployer la queue , agiter la tête , et , ce qui était bien autrement merveilleux, chanter la Marche du Roi, Meunier et Gourlet engagèrent Simon à demander au conseil du Temple ce jouet pour le jeune prisonnier; mais ils nMgnoraient pas que le consentement même de Simon était plus difficile à obtenir que celui des municipaux. Cependant la curiosité aidant, le maître ne repoussa point pour son élève une distraction dont il devait lui-même avoir sa part, et il fit la démarche proposée, démarche qui eut un plein succès , les commissaires de service se trouvant être ce jour-là tout à fait modérés, pour des représentants de la Commune. La cage, tirée de la poussière du garde-meuble et réparée par un horloger-mécanicien , fut apportée ^ . Le magique volatile plut extrêmement au jeune Charles, qui, au premier aspect, le prit pour un serin des Canaries; son enthousiasme augmenta quand il vit que c^était un chefd'œuvre de Tart; mais son plaisir fut moins grand, si son étonnement fut plus vif; et bientôt il ne vit plus qu'avec indifférence ce petit oiseau qu'il avait cru d'abord vivant , prisonnier et malheureux comme lui , et qui n'était que l'insensible rival du Auteur de Vaucanson. C'est qu'il ne retrouvait plus

' « Je prie les citoyens commissaires de la trésorerie nationale de faire payer au citoyen Bourdier, horloger-mécanicien , la sofnme <2e «-trois cents livres, montant de son mémoire réglé, pour réparations faites à une cage au Temple, en nivôse dernier, suivant ledit mémoire et l'arrêté de la somme du 22 de ce mois.

• Laquelle somme de trois cents livres sera comprise dans Vétat de distributions du l*' au 9 de germinal prochain, et l'ordonnance adressée incessamment à la trésorerie nationale.

» A Paris , le 26 ventôse de l'an W de la République fraut^aise une et indivisible (16 mars 1794).

• Le ministre de l'intérieur. • (Archives de l'Empire , carton E , n« 620". )

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