LIVRE XI. — LOUIS XVll SEPAKE DE SA MERE
y faisait partie de la force armée. A couvert sous la bonne raiommée révolutionnaire de son hôte , et caché dans le fond desa maison, le baron de Batz lui confia ses projets, ainsi qu'à Uichonis, et prit, de concert avec eux, toutes les mesures relatires à Fexécution. Après cette ouverture, la première fois que Cortey fut de garde au Temple , Batz lui demanda de le comprendre , sous un nom supposé , dans la liste des hommes que sa compagnie fournissait à ce poste, afin qu'en s'introduisant ainsi dans la tour, il pût se faire, au préalable, une idée exacte des localités. L'officier se prêta à son désir : il l'inscrivit, sous le nom de Forget, au contrôle des hommes de service, et le fît ainsi pénétrer dans le Temple, où il monta la garde. Il fallait aussi, pour l'exécution du plan arrêté, attendre que le tour de garde de Cortey coïncidât avec le tour de service de Michonis. Le concours des deux autorités était indispensable, et plusieurs jours s'écoulèrent avant que le capitaine et le commissaire civil fussent simultanément en fonction. Batz profita de ce temps pour s'assura, conjointement avec son hôte, d'une trentaine d'hommes de la section dont ils avaient l'un et l'autre entrevu les sentiments, apprécié le caractère ou éprouvé la discrétion. La bonhomie de Cortey séduisit les uns, la parole flatteuse de Batz entraîna les autres. Michonis, avec sa prudence habituelle, ne parut point de sa personne dans ce périlleux embauchage : il se réservait, du reste, un rôle aussi courageux en se chargeant de tout diriger dans l'intérieur de la tour.
Le jour attendu arrive : l'officier et le municipal sont ensemble de service. Cortey entre au Temple avec son détachement, dans lequel figure de Batz, sous son nom de guerre. Le chef du poste arrange le mouvement du service de la manière la plus favorable au succès de l'entreprise : vingt-huit hommes sur lesquels il peut compter seront, depuis minuit jusqu'à deux heures, de faction ou de patrouille; le commissaire civil, de son côté, prend ses mesures pour être lui-même de garde à la même heure dans l'appartement de U famille
royale. Les hommes de faction dans Tescalier delà tour auront endossé par-dessus leur habit d'amples redingotes d'uniforme; -^ Michonis leur prendra ce vêtement surabondant et en revêtira les Princesses, qui, sous ce déguisement et Tarme au bras, seront incorporées dans une patrouille au milieu de laquelle on enveloppera Fenfant-Roi, Les sentinelles de garde dans Jes i cours , initiées au secret , se tairont si la nuit est peu noire ou les réverbères peu discrets. Cortey commandera en personne : la nombreuse patrouille et lui fera ouvrir la grande porte du - Temple, prérogative qui n'appartient pendant la nuit qu'au commandant du poste. Une fois dehors, le salut du Prince et de sa famille est assuré : des voitures sont disposées pour, une fuite rapide, rue Chariot, où la patrouille en passant doit laisser les prisonniers ainsi que Batz, Michonis, Cortey et quelques autres qui comme eux ont brûlé leurs vaisseaux.
La journée, qui s'était passée sans aucun symptôme d'orage, semblait présager une nuit heureuse. Il était onze heures et demie. Michonis déjà depuis quelque temps était de service ; dans l'appartement des prisonniers, et ses collègues se reposaient ou jouaient dans la salle du conseil, à l'exception de Simon, qui depuis environ une heure était sorti de la tour. Tous les hommes qui allaient prendre leur tour de garde à minuit étaient au poste. Tout à coup Simon arrive, il entre bruyamment au corps de garde , il ordonne d'un ton brusque de faire l'appel de tous les hommes présents : « Heureusement que je te vois ici , dit-il à Cortey ; sans ta présence je ne serais pas tranquille. » M. de Batz voit que tout est découvert : la pensée lui vient de brûler la cervelle à Simon et de tenter immédiatement l'évasion par la force. Maîtrisant son premier mouvement, il a vite compris que l'explosion d'une arme à feu, en causant une alerte générale , fera échouer son entreprise et aggravera forcément le sort de la famille royale : il a compris que, n'étant pas encore maître des postes de la tour et de l'escalier, les hommes mêmes qui l'environnent et sur lesquels il pouvait compter pour une complicité passive , lui feront peut-
être défaut s'il s'agit d'une coopération sanglante, et, après toQl, d'une mort presque certaine. Batz est demeuré impassible; Tappel terminé, Simon est monté à la tour : il exhibe on ordre du conseil générai qui enjoint à Michonis de lui remettre ses fonctions et de se rendre sur-le-champ à la Commune. Afichonîs écoute sans surprise, obéit sans hésitation ; il rencontre Cortey dans la première cour : « Que signifie tout cela? lui dît-il. — Sois tranquille, lui répond tout bas le capitaine, Forget est parti. «
En effet , le chef du poste n'avait pas perdu une minute, aussitôt que Simon lui eut tourné le dos pour monter à la lour, il avait , sous le prétexte d'un bruit entendu dans la rue (oisine, lancé au dehors une patrouille de huit hommes qui n'élai^t revenus que sept. Le sang-froid de Batz , la présence d'esprit de Cortey avaient sauvé la vie à tous.
Simon n'était pas resté inaclif ; il avait fait une perquisition dans l'appartement des Princesses, dans les tours et dans toutes [ les dépendances de l'enclos ; il avait interrogé tous les préposés : ses recherches étaient restées sans résultat. Rien de suspect ne lui était apparu dans l'enceinte du Temple ; tout y était calme comme de coutume. Honteux de l'alarme inutile qu'il a causée, Simon fait après coup doubler tous les portes ; il cherche ainsi, par les précautions qu'il prend, à accréditer l'idée d'un danger auquel il ne croit plus.
Or voici ce qui s'était passé, d'après le dire de Simon. Un gendarme d'ordonnance au Temple avait trouvé le soir, vers neuf heures, gisant sur le pavé devant la grande porte, un papier sans adresse, portant sous son pli cacheté ces mots : « Michonis vous trahira cette nuit : veillez ! » Ce papier, ouvert par le gendarme, avait été remis par lui à Simon , le seul des six* commissaires du jour qu'il connût particulièrement. Simon s'était rendu en toute hâte avec ce billet au conseil
' Il est bon de faire remarquer ici que le nombre des municipaux envoyés w Temple varia plusieurs fois. D'abord on en envoya quatre, puis huit à l'époque du procès de Louis XVI; six après le 21 janvier; plus tard huit
général, qui lui avait intimé Tordre de relever son collègue de* ses fonctions et de Tinviter à se rendre sans retard à la barrede la Commune.
Docile à cet appel, Michonis eut à subir le plus minutieux interrogatoire. Il répondit à tout avec adresse, réfuta avec une ., bonhomie pleine d'autorité cet écrit anonyme forgé par quelque adversaire politique pour le compromettre, et représenta d'ailleurs Simon , ce qui était vrai, comme son ennemi personnel. La physionomie ouverte et l'apparente candeur du prévenu lui ^ avaient déjà gagné l'absolution , lorsque le lendemain matin ^ son antagoniste nocturne ayant rendu compte du résultat si ^ stérile de sa mission, le conseil général demeura convaincu . que si avec son humeur inquiète Simon était capable de rêver un complot, Michonis avec son franc caractère était incapable d'en former un.
Trompé dans son attente , Simon chercha plus haut un ap- , préciateur de son zèle. Il informa Robespierre de l'avis écrit
encore, ensuite quatre, puis trois. Le nombre variait suivant la gravité des circonstances.
Il devint quelquefois si difficile de trouver des commissaires pour aller au Temple, qu'il fallait recourir à des mesures de rigueur pour triompher de la résistance des récalcitrants. L'amende et la dénonciation du citoyen peu zélé à sa section ne suffirent pas longtemps. Le conseil général se vit contraint de prendre la décision suivante, à la date du 12 septembre 1793 :
a Le conseil général arrête que , lorsqu'un de ses membres auquel il aura été écrit pour aller au Temple refusera ce service , deux gendarmes seront chargés do l'aller chercher pour le conduire au Temple;
» Arrête en outre que le présent sera mis sur sa lettre d'invitation. >
Cette mesure ne tarda pas à trouver son application : « Mercredi, 18 septembre 1793, le conseil arrête à l'égard de Forestier la stricte exécution de son arrêté, qui porte que, lorsqu'un membre refusera de se rendre au Temple, d'après l'invitation qui lui en aura été faite par écrit, il y sera conduit par deux gendarmes;
» Arrête en conséquence que deux gendarmes iront chercher Forestier. •
Conformément à la même 'décision, deux gendarmes allèrent chercher
Le municipal Soulès, le 26 septembre 1793;
Le municipal Mourette , le 3 novembre ;
Le municipal Gibert , le 21 novembre ;
Le municipal FoUope, le 13 décembre;
Le municipal Laurent, le 21 janvier 1794, etc.
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^^1 qn'il avait reçu et des avis secrets qu'il ne cessait de recevoir;
"I il lai peignit le Temple comme un antre de conspirations quoliàeimes, comme un foyer de discordes permanentes. Robes-
"^1 pierre n*était que trop disposé à accueillir ces dénonciations ;
'^Ifeelques membres de la Convention lui étaient chaque jour
°^" finales comme nourrissant l'espérance de relever le drapeau de la royauté. Enfin , le bruit d'une tentative d'enlèvement drculà. Ce qui fortifia cette opinion , c'est que le Comité de iâreté générale était informé que, depuis deux ou trois semaines, par différents points de la frontière , un certain nombre d'émijrés étaient rentrés en France. On se disait que des gens qui risquaient ainsi leur tête ne la risquaient pas sans un puissant motif, et Ton trouvait ce motif dans un projet formé pour la iélivrance de la famille royale. Le 21 juin 1793, les comités ordonnèrent des informations rigoureuses dont Hanriot fut lui-» même au Temple le principal agent : ils firent publier de nouveau le décret rendu le 23 octobre 1792 (sur la proposition d'Osselin , député de Paris), et qui condamnait à mort tout émigré convaincu d'avoir remis le pied sur le sol de la patrie , tout Français convaincu d'avoir aidé dans sa fuite ou dans son retour un émigrant ou un émigré, enfin tout citoyen convaincu d'avoir donné asile à un émigré. Le lendemain, 22 juin, fut promulgué un nouveau décret portant que tout homme trouvé muni d^un passe-port constatant qu'il avait prêté serment à Louis XVll serait traduit devant le tribunal révolutionnaire. On rattachait à cette mesure des menaces positives de contre-révolution, et les agitateurs exprimaient leur haine et leur indignalion contre lés traîtres et les aristocrates.
Les alarmes de la République étaient fondées, car la conspiration était partout : elle était dans les âmes chrétiennes qui regrettaient leurs temples déserts et leur Dieii proscrit; elle était dans les cœurs royalistes qui pleuraient sur la mort du Roi et sur la captivité de son fils; elle était dans l'horreur qu'inspiraient des lois sauvages ; elle était dans lé sang répandu (pii criait vengeance , dans le sang qu'on craignait de voir ré-
5S LOUIS XVlI. ^
pandre; elle était dans les luttes intestines des factions jalousej^ ' "' et rivales, et jusque dans les ombrages des ambitieux qui s'acJ- H' cusaient réciproquement d'esprit rétrograde afin de s'envoyer à' ^ Téchafaud. ''^
Le nom du jeune Roi était toujours l'objet des espérances ou' l' le prétexte des récriminations des conspirateurs royalistes ou '-'^ révolutionnaires. C'était toujours pour lui ou contre lui que se tm tramaient tous les complots plus ou moins obscurs de cette ' ie époque. Les partis se disputaient en sens divers sa fragile exis- ^ tence; c'était toujours contre lui qu'étaient portées toutes les p\ dénonciations , plus ou moins fondées , qui devaient aggraver cy ses infortunes. Le 30 juin, des officiers municipaux de la section 'c du Pont-Neuf se rendirent au Comité du salut public et dépo- irs sèrent qu'un projet était formé de rétablir la monarchie; qu'il était évident que ce complot avait de nombreuses ramifications l dans le Midi et dans l'Ouest, et que dans chaque section de ■[ Paris plusieurs affidés travaillaient à s'emparer de la majorité, ^4 sous le prétexte de ramener l'ordre et de rassurer les gens . 1 honnêtes ; que le général Dillon , d'accord avec M\l. de Castel- ;: lane*, de Buchère de l'Epinois*, et autres officiers prêts à le . seconder, prendrait le commandement de l'armée des insurgés, qui , ayant encloué le canon d'alarme et envahi tous les corps , de garde, devait, avec l'artillerie enlevée aux postes , se réunir sur la place de la Révolution et marcher de là en deux colonnes, l'une par les boulevards sur le Temple d'où elle enlèverait le jeune Louis , et l'autre sur la Convention où elle le ferait'proclamer Roi de France, avec la régence de Marie- Antoinette pendant sa minorité. Ils ajoutèrent enfin , pour donner à leur révélation un caractère plus positif, que tous les agents armés de cette révolution formeraient la garde privilégiée du monarque et recevraient des médailles suspendues à un ruban blanc moiré.
Ces commérages de la rue devinrent des dénonciations :
* Ancien officier d'infanterie.
^ Ancien ofBcier aux dragons de ia Reine et ancien porte-arquebuse du comte d'Artois.
Cambon , à la tribune de FAssemblée, prétendit u qu^ils repoiaienl sur un projet réel de combattre les anarchistes, d'abattre la Montagne et de délivrer le jeune Louis XVÏI » . Le Comité de lilut public, sans chercher à connaître autrement la vérité, irrèla , le 1«' juillet 1793, que le maire de Paris demeurait tiiargé de prendre toutes les mesures convenables pour l'arrestation dudit Arthur Dillon et de ses complices présumés ;
Qn il serait de suite procédé à l'apposition des scellés sur leurs papiers ;
Que le jeune Louis , fils de Capet , serait séparé de sa mère, et placé dans un appartement à part , le mieux défendu de tout le local du Temple ' .
Un autre arrêté du Comité de salut public , daté également du 1" juillet, portait que le fils de Capet, séparé de sa mère, serait remis dans les mains d'un instituteur, au choix du conseil général de la Commune.
Ces deux mesures , sanctionnées par la Convention , furent mises à exécution le 3 juillet.
U était près de dix heures du soir ; l'enfant royal était couché el dormait profondément. Son lit n'avait pas de rideaux ; mais un châle, tendu par les soins de sa mère, empêchait la lumière d'arriver à ses paupières closes et d'altérer le calme empreint sor sa douce figure. La veillée s'était cette fois prolongée un peu plus que de coutume. La Reine et sa sœur étaient occupées à réparer les vêtements de la famille, et Marie-Thérèse, assise entre elles deux, après avoir lu quelques pages au Dictionnaire historique^, venait, pour terminer la soirée, d'ouvrir \a Semaine
' Cet arrélé est signe Cambon fils aîné, — L. B. Guyton, — Jean-Bon Saiot-André, — G. Couthon, — B. Barère, — Danton.
(Archives de l'Empire, Armoire de fer, carton 13.)
* Demandé le 14 juin, cet ouvrage avait été mis le 23 à la disposition des prisonnières.
! « Du vendredi, 14 juin 1*793, l'an II de- la République française.
> Sur la demande des commissaires de service au Temple, le conseil arrête ({ne Baron , garde de la Bibliothèque , fournira sur récépissé * Les livres ci après :
sainte, que Turgy avait trouvé le moyen de faire parvenir i^^ Madame Elisabeth, vers la fin de mars 1793*. Souvent, quant la jeune fille faisait une pause , soit après un chapitre du liim ^^ d'histoire, soit après un psaume du livre de prières, soit ei. tournant un feuillet , sa mère relevaijt la tête , laissait tombai . ^ son ouvrage sur ses genoux, et, regardant du côté du lit, prêtait^,. Toreille au souffle paisible de son autre enfant. Ainsi s'écoulait la soirée.
Tout à coup des pas nombreux retentissent sur Fescalieff ^ Les verrous, les cadenas s'agitent, la porte s'ouvre, six muiii% cipaux se présentent. « Nous venons, dit un d'eux, vous notifier^ " l'ordre du Comité , portant que le fils de Capet sera séparé de^ sa mère et de sa famille. » A ces mots, la Reine se lève, pâle, de saisissement : « M' enlever mon enfant! s'écrie-t-elle : non,
» Dictionnaire historique, 4 vol. in-8«, rel. i
• Les n» I, II, III et IV des OEuvres de Voltaire.
» SiLLAXS. CaZENAVB. FotJCAtIX.
> Nous, membres du conseil général de la Commune, de service au TempUi donnons le récépissé de quatre volumes intitulés : Dictionnaire historiquef '^ OEuvres de Voltaire, qui ont été transportés à la tour. ,^
» Fait au conseil du Temple, ce 23 juin 1793, l'an II de la Répttbliqtttt française une et indivisible.
" Mbnnbssier, membre du conseil général. *^
Nous croyons devoir prévenir ici nos lecteurs que plus d'une fois les pré* ,^ posés à la garde du Temple demandèrent , au nom des Princesses , des objet* dont ils avaient eux-mêmes envie. C'est la manière la plus naturelle dont on * puisse expliquer l'arrêté suivant, provoqué par Tison le dernier jour du moii précédent :
« Conseil du Temple. — Bon pour le citoyen Tison*
■> Sur la demande faite par les détenues de la tour qu'elles désiraient avoir ' e livre ayant pour titre Gil Blas de Santillane,
n Le conseil a arrêté que leur demande serait accordée , et que le citoyen Tison serait autorisé à payer la somme de onze livres pour ledit livre, et le porter sur son mémoire.
» Fait au conseil le 30 mai 1793, l'an II de la République française une el indivisible.
> Mbnnessier. Daujon. Paris. »
• Fragments historiques sur la captivité de la famille royale, par Tùrgy, publiés par Eckard, à la suite de ses Mémoires historiques sur Louis XVII, troisième édition.
LitRE Xl, — LOUIS XVll SÉPARÉ DE SA MÈRE. 61
Don, cela n'est pas possible. » El Marie-Thérèse, tremblante, àait debout à côté de sa mère , et Madame Elisabeth , les deux mains étendues sur le livre saint, écoutait, regardait, le cœur «erré, mais sans verser une larme. «Messieurs, dit la Reine en domptant de toutes ses forces le frisson de fièvre qui rendait la Foix frémissante, la Commune ne peut songer à me séparer de mon fils ; mes soins lui sont si nécessaires ! — Le Comité a pris cet arrêté , répliqua le municipal , la Convention a ratifié la mesure, et nous devons en assurer Fexécution immédiate. — Je ne pourrai jamais me résigner à cette séparation , s'écriait la malheureuse mère; au nom du ciel, n'exigez pas de moi cette cruelle épreuve ! » Et ses deux compagnes mêlaient leurs larmes et leurs prières à ses prières et à ses larmes. Toutes trois s'étaient placées devant le lit de Tenfant; elles en défendaient les abords , elles sanglotaient , elles joignaient les mains ; c'étaient les plaintes les plus touchantes, les supplications les plus humbles. Cette scène eût attendri les plus insensibles, mais que pouvait-elle sur le cœur des mandataires de la Commune? "A quoi bon toutes ces criailleries? disaient-ils; on ne vous le tuera pas votre enfant. Livrez-le-nous de bon gré, ou nous saurons bien nous en rendre maîtres, n Et déjà ils employaient la force. Violemment secoué dans cette lutte , le rideau factice se détache et tombe sur la tête du jeune Prince. Il se réveille « il voit ce qui se passe ; il se jette dans les bras de sa mère ; il s'écrie : « Maman , maman , ne me quittez pas î » Et sa mère le pressait tremblant sur son sein, le rassurait, le défendait, se cramponnait de toutes ses forces au pilier du lit. u Ne nous bat^^ tons pas cotitre des femmes, murmura un des commissaires qui n'avait point encore pris la parole; citoyens, faisons montei* la garde. » Et déjà il se tourtiait vers le guichetier qui était debout devant la porte, n Ne faites pas cela, dit Madame Elisabeth i au nom du ciel , ne faites pas cela ! Ce que vous exigez par la force , il faut bien que nous l'acceptions ; mais donneznous lé temps de respirer. Cet enfant a besoin de sommeil; il ne pourra dormir ailleurs. Demain matin il vous sera remis.
TOMB n. 4
Laissez-le au moins passer la nuit dans cette chambre, et obtenez qu^il y soit ramené tous les soirs. » A ces mots pas dé réponse. « Du moins, promettez-moi, dit Marie -Antoinette, qu*il restera dans Tenceinte de la tour, et qu'il me sera permis de le voir tous les jours, ne fût-ce qu'aux heures des repas. — Nous n'avons pas de comptes à le rendre , et il ne t'appartient pas d'interroger les intentions de la patrie. Parbleu, parce qu'on t'enlève ton enfant, te voilà bien malheureuse ! Les nôtres vont bien tous les jours se faire casser la tête par les balles des ennemis que tu attires sur nos frontières. — Mon fils est trop jeune pour pouvoir encore servir son pays , dit la Reine avec douceur; mais j'espère qu'un jour, si Dieu le permet, il sera fier de lui consacrer sa vie. »
Cependant elle l'habillait, et bien qu'elle fût secondée par les deux Princesses, jamais toilette d'enfant ne fut plus longue. Chaque vêtement qu'on lui mettait était retourné en tous les sens, passé de main en main et mouillé de pleurs. On éloignait ainsi de quelques secondes l'instant de la séparation. Les municipaux commençaient à perdre patience.
Enfin, la Reine, ayant ramassé toutes ses forces au fond de son cœur, s'assied sur une chaise, prend son fils devant elle, pose les deux mains sur ses petites épaules, et, calme, immobile, recueillie dans sa douleur, sans verser une larme, sans pousser un soupir, elle lui dit d'une voix grave et solennelle : «Mon enfant, nous allons nous quitter. Souvenez-vous de vos devoirs quand je ne serai plus auprès de vous pour vous les rappeler. N'oubliez jamais le bon Dieu qui vous éprouve, ni votre mère qui vous aime. Soyez sage , patient et honnête , et votre père vous bénira du haut du ciel. « Elle dit, baise son fils au front, et le remet à ses geôliers. Le pauvre enfant se précipite encore vers sa mère, embrasse ses genoux, s'attache de toutes ses forces à sa robe : « Mon fils , il faut obéir, il le faut. — Allons, tu n'as plus, j'espère, de doctrine à lui faire, dit un des commissaires. Il faut avouer que tu as fièrement abusé de notre patience. — Tu pouvais te dispenser de lui faire la leçon ,
ITRE XL — LOUIS WIl SÉPARÉ DE SA MÈRE. 63
un autre en entraînant violemment le Prince hors de la ire. — Ne vous en inquiétez plus, continua un troisième, on, toujours grande et généreuse, pourvoira à son édu- . " Et la porte se referma ^
ce furent alors des larmes , des sanglots , des cris de oir, des grincements de dents. La pauvre mère, dans les siens de sa douleur, se roulait sur la couche déserte de fant. Elle avait un moment repris sa dignité royale en ce de ses ravisseurs, sa gravité maternelle en face de son l'elie bénissait pour la dernière fois : mais cet effort lie avait absorbé l'énergie de son caractère. Jamais dér ne fut plus grand. Les trois captives se regardaient,
18 donnons ici sans commentaire l'extrait des registres du conseil du relatif à l'enlèvement du Prince. C'est au lecteur à juger ce qu'il y ie dang l'expression de cette sensibilité. Voici le procès-verbal : 3 juillet 1793, neuf heures et demie du soir, nous, commissaires de sommes entrés dans l'appartement de la veuve Capet, à laquelle on s notiBé l'arrêté du Comité de salut public de la Convention natioi l*"" du présent, en l'invitant à ^*y conformer. Après différentes ?s , la veuve Capet s'est enfin déterminée à nous remettre son fils, qui onduit dans l'appartement désigné par l'arrêté du conseil de cejour- ?t mis entre les mains du citoyen Simon , qni s'en est chargé. Nous ns, au surplus, que la séparation s'est faite avec toute la sensibilité 1 devait attendre dans cette circonstance , où les magistrats du peuple ous les égards compatibles avec la sévérité de leurs fonctions.
n Signé : Eudks', Gagxaxt*, Arxaud^ Vérox*, Cellier^ et Dev&zb®. >
les (Jean-Pierre), taillear de pierre, rae Saint-Antoioe , 29, mit hors la loi par B la Convention do 9 thermidor an II , comme traître à la patrie t et poor avoir prit révolte de la Commane.
naot (Jean-Xicolat- Victor) , peintre , rae Richer, adjoint i l' Administration de la fat dans la aaite accoté de modérantitme et envoyé à l'Abbaye pour vingt-qaatre Exclu da conseil général, il était parvenu à y rentrer, loriqa'nn arrêté da Comité de >lic l'élimina de nouveau. Devenu tecrétaire de Drouet, Gagnant conlriboa à faciliter ioo de l'Abbaje en 1796. Compromit dant l'affaire de Grenelle et prit lei armet à la
fat traduit devaut ane commitiion militaire, qui le condamna à mort le 10 octobre ttae année. Comme on le cunduitait au supplice , il te gli<ta doacemeot en bat de In • et serait parvenu à t'écbapper, si un cavalier, qol le poortolvit, ne l'eût mutilé /i i tabre. Il était âgé de vingt-neuf ans. taod ^Ber(rand), lecteur secrétaire, domicilié rue Favart, mit hors la loi, comme
la patrie, par décret du 9 thermidor an II, exécuté le 10.
'on (Christophe-Antoine), 42 ans, parfumeur, officier de pais, rae Denit, no 518, de Bonne-Nouvelle.
lier (Vincent), défenteor officieux, rue des Franct-Bourgeoii, n*> 9, lection Régénérée, it Beaurepaire.
vête (Jean), 53 aat, charpentier, rae de la Pépinière, tection de la Répobliqae.
64 LOUIS XVll.
8'enibrassaient et ne pouvaient proférer une parole. Cette séparation semblait leur annoncer pour Fenfant qu^elles perdaient tous les genres de malheur. Certes , depuis longtemps , de dé- r chirants souvenirs et de lugubres pensées poursuivaient ces nobles débris de la maison royale ; mais , réunis et comme ^^ abrités dans leur mutuelle affection, ils consolaient leur chagrin par de douces paroles ; ils fortifiaient leur courage par de pieuses pensées ; et cet angélique enfant , par la vivacité de son esprit , le charme de sa tendresse et les grâces de son âge , jetait sur leurs jours les plus sombres comme une auréole de joie et ^ d^espérance : une mère espère toujours près du berceau de son um enfant.
De ce moment toute illusion fut arrachée à Marie-Antoinette. Son âme de chrétienne avait accepté bien des sacrifices , sa fierté de reine avait supporté sans plainte d*amères humiliations ; mais, dans ses tristes prévisions, son cœur de mère n*avait jamais admis Tidée qu*on pût la séparer de ses enfants !