MORT DE LA REINE
3 jyillet 1793 — 19 janvier 1794.
Loois XVII remis à Simon. — Le ménage Simon. — Trois témoins. — Réclamation de l'enfant. — Sentiments de Simon. — Premier sévice. — Résistance du Dauphin. — Instrjaction donnée à Simon par la Convention.
— Plaintes de la Reine. — Mort.de Haraf. — Louis XVII porte son deuil. — Promenades sur la. toW. ' —^ lâiimôn et sa femme servis par Louis XVII. — Le Prince revéïn de la cartnagnole et du bonnet rouge.
— La Reine et Tison. — Marie- Antoinette aperçoit son fils. — £lle est transférée à la Conciergeri(i. — Fête révolutionnaire. — Mot du Dauphin.
— Ses chants et ses plaiÂiea^ntendus de l'étage supérieur de la tour. — Le jeune Roi, malade /Traite par la femme Simon. — M. Le Rœuf. — Cabaret de Maugin. — Ëçlfe parole du Dauphin à Simon. — Séance du conseil général de la Commufie ; lettre de Santçrre. — Hébert au Temple.
— Tison renfermé dans la tourelle. — Nouveaux décrets. — Affaiblissement moral et ph^sîquejlu Dauphin. — Témoignage obtenu de lui contre sa mère. — Sa con&ontation avec sa sœur, puis avec sa tante. — Procès de la Reine. — Sa condamnation. — Sa mort. — Relation d'un témoin oculaire, — Le meurtre de la Reine apprécié paf fempereur Napoléon I*'.
Escorté de six commissaires et d*un guichetier, le jeune Roi fat conduit dans cette partie de la tour que son père avait occupée. Là, un hôte T attendait , et âembliEut attendre depuis longtemps. La chambre était mal éclairée. Les municipaux s'entretinrent quelques instants avec cet homme : ils lui donnèrent des instructions à voix basse, puis ils se retirèrent. L'enfant se trouva seul en présence de Simon, dont peut-être il ne reconnut pas tout d'abord les traits ; mais F allure dégagée , la voix rude et brève et le geste hautain de ce nouveau personnage lui révélèrent bientôt son maître.
Nos recherches nous ont mis à même de pouvoir consacrer une page à la triste biographie de Simon, page que nous tenons directement de trois personnes qui Font connu particu-
lièremenl, lui el sa digne compagne, et qui nous fouiniront • dans ce chapitre bien des détails qu'elles ont recueillis dans le temps , el presque jour par jour, de la bouche méiae de ia femme Simon, sur ce qui se passait dans l'intérieur du Temple. :. Voici, en peu de mots, le signalement de Simon : Cinquante- isept ans, taille au-dessus de la moyenne, stature robuste el -^ carrée, teint basané, visage rude, cheveux noirs, longs et plats, .':
AnTons SIMON, d'apréi un portrait fàil en 1793.
Il était cordonnier en chambre, et occupait un petit appartement au premier étage, donnant sur le derrière de celte étroite maison de ia rue des Cordeliers (rue de l'ÉroIe de Médecine) ,
qoi porte aujourd'hui le n® 16, et qui est placée entre TÉcole lie Médecine et la maison à porte cochère où demeurait Marat, maison qui porte le n° 20. Longtemps même après cette époque, plus d'un orphelin de 93 n'a pu passer entre ces deux maisons sans être saisi d'horreur et de colère ; tant de souvenirs se levaient sur le seuil de ces deux fatales demeures !
La femme Simon , Marie- Jeanne Aladame, avait à peu près le même âge. Elle était très-petite , très-grosse et très-laide ; elle avait, comme son mari, la peau naturellement fort brune, et leur état ne la rendait pas plus blanche. Elle portait ordinairement un bonnet noué avec un ruban rouge , et un tablier bleu.
C'était une femme de la campagne , sans aucune éducation. Elle avait été fort longtemps domestique chez madame Séjan , marchande de vin , rue des Cordeliers , au coin de la rue de Touraine, qui , de son vivant , lui avait assuré une petite rente viagère '. Elle entra ensuite au service d'une vieille dame Fourcroy, qui demeurait dans la même maison que Simon , et qui y mourut à quatre-vingt et quelques années , léguant par testament cinquante écus à sa servante. C'est alors que, tenté sans doute par les deux héritages qu'avait faits sa voisine, Simon Tépousa. C'étaient de nouveaux mariés quand la révolution éclata '. La femme Simon , malgré son âge , parlait souvent de
^ Uadame Séjan , mère de l'organiste Sëjan et de l'abbë Sëjan , chapelain par quartier des rois Louis XVIIl et Charles X. La femme Simon ëtant morte aux Incurables (femmes), rue de Sèvres, le 10 juin 1819, cette petite rente fit retour à la famille Sëjan , dans la personne de madame Weiss , née Séjan.
' Voici l'acte de leur mariage, célébré à la paroisse Saint-Cosme; cette église était située au coin de la rue des Cordeliers et de celle de la Harpe.
• Le 20 mai 1788, après trois bans publiés en cette paroisse, sans opposition, vu les papiers requis, fiancés la veille, ont été mariés par nous, et ont reçu la bénédiction nuptiale, Antoine Simon, veuf majeur de Marie- Barbe Hoyau , maître cordonnier, et Marie-Jeanne Aladame , fille majeure de Fiacre et de Reine-Geneviève Aubert, tous deux rue des Cordeliers de cette paroisse. Nous ont certifié leurs liberté et domicile, du côté de l'époux, Louis Honette, marchand corroyeur, cour du Commerce, paroisse Saint-Sulpice, et Jacques Le Roy, bourgeois de Paris, rue des Quatre-Vents , pa-
son désir d'avoir des enfants , je devrais dire plutôt de son -'regret de n'en pas avoir. ^
U y eut pendant la révolution deux sortes de scélérats : les ''^ uns, comme Chaumette, Danton, Hébert, privés des dons de la ■^' fortune, et auxquels tout moyen semblait bon pour arriver aux '^ jouissances matérielles et connaître ce luxe que Sénac de '"^ Meiiban appelait V emploi stérile des hommes et des matières; ^ — les autres, tels que Pétion, les deux Robespierre, Hérault -^ de Séchelles, menaàt d'abord une vie régulière, affichant une ^ certaine dignité de mœurs , mais couvant des passions basses , ^i inconnues, Torgueil, Fenvie, que la révolution fit éclater, et ^ï qui , entraînés par les circonstances , finirent par devenir des monstres. Simon et le boucher Legendre furent de ce dernier ^ nombre.
On savait peu de chose sur son compte au moment où les troubles commencèrent : il n'avait même pas la réputation 1 d'être méchant. Quelques jeunes filles du quartier, qui allaient en apprentissage chez une madame Dablemont, demeurant au ' troisième étage de la même maison , ne manquaient jamais , le soir en s'en allant, de chanter dans l'escalier et devant la porte de Simon la chanson du Cordonnier, et il ne se formalisait pas de leurs agaceries. Ce n'est pas là le seul acte de modération à signaler dans sa vie. Un citoyen de sa section, qui a laissé quelques anecdotes sur la révolution \ raconte le fait suivant : a Informé qu'un de mes voisins , qui possédait deux pains de sucre, venait d'être arrêté et dévalisé par le comité révolution-
roisse Saint-Sulpice ; et du côte de l'ëponse. M* Jacques Sëjan. avocat au parlement, prieur d'Hostnng, ancien chanoine de l'ëglise de Saint-Louis du Louvre, et professeur en l'Universitë de Paris, rue Saint- Jacques . paroisse Saint-Etienne du Mont, et Henri Delamare. ancien marchand épicier et «icien marguilUer de cette paroisse, y demeurant rue des Cordeliers. et René Lormean, marchand épicier, aussi de cette paroisse, rue des Cordeliers , et ont signé avec nous.
» Simon. Aladame. Lbroy. Houkttb, J. Séjan. Dblamarb. Mabr. Lormbau. >
1 Les Campagnes tTtin avocat, ou Anecdotes pour sertir à CkUtoire de la révolution. Paris. 1815. In-8«> de 56 pages.
naîre^, je m'avisai, comme par inspiration, de me trouver coupable du crime à* accaparement , à raison d*une certaine quantité de tabac en poudre que je tenais en réserve. J^aliai MBS délai en faire la déclaration au comité révolutionnaire de U section de Marat , dont Simon était président , et j'offris d'abandonner ma provision au peuple français. Voici le dialogue qui eut lieu à ce sujet entre Simon et moi : « Citoyen, ton tabac est -il bon? — Tiens, citoyen président, goûte-le. — Il «t, ma foi, excellent. Combien en as -tu? — Environ cent livres. — Je t'en fais mon compliment, et je te conseille de le garder pour toi : tu n'en trouverais pas de pareil au maxi" mum *. »
La révolution vint tout changer. Devenu membre du club des Cordeliers', Simon y apporta une ardeur extrême. Une fois
' Une loi du 7 fructidor, l'an II«, établit un comité révolutionnaire dans dia4{ue chef-lieu de district , et dans chaque commune qui , sans être chef- Uea de district, contiendrait une population de huit mille individus. Chaque comité révolutionnaire était composé de douze membres. Les membres de cet comités pouvaient, au nombre de trois, décerner des mandats d'amener. — (Voir, pour plus de développements, à la fin du volume, Documents et Pièces justificatives , n<* V.)
^ On sait que le maximum était une taxe faite par un décret de la Contention de tous les objets de consommation en valeur nominale , ou plutôt idéale , de papier-monnaie , dont la dépréciation progressive tournait au préjudice des vendeurs. Il s'ensuivit une disette générale de toutes les choses nécessaires à la vie, disette que les régulateurs de la République affectaient d'attribuer à une conspiration des ennemis du peuple.
' Les principaux clubs étaient : le club des Feuillants, qui n'eut qu'une courte existence , sous l'Assemblée législative ; celui des Jacobins , qui avait {irig une paissante influence , et devint le grand régulateur de tous les mouvements révolutionnaires. Pétion et Robespierre, qui n'étaient pas mfembres de l'Assemblée, exerçaient sur le club des Jacobins une domination que n'avaient point les députés mêmes qui en faisaient partie. On y comptait trois partis : l^ celui de Robespierre , composé d'un ramas de fanatiques, uiec semblables aux niveleur» anglais qui dressèrent l'écha&ud de Charles I"'; 2* le parti connu sous la dénomination de Cordeliers , hommes avides de bien-être et de pouvoir; ses chefs, parmi lesquels il faut en première ligne nommer Danton, étaient en même temps membres du club des Jacobins; ce parti avait à sa dévotion les pamphlétaires les plus ardents : Fréron . Camille Desmoulins, Fabre' d'Églantine, Marat, en un mot, tous les écrivains qui prêchaient le pillage et l'assassinat; 3<* le parti qui s'était formé dans le dub des Jacobins, vers la fin de la session de l'Assemblée législative; il
a^iiur
couvert du bonnet rouge , le cerveau du cordonnier s'échaittr fait : la frénésie des passions politiques entraine si loin les ractères , que cet homme , sans impatience à Tégard de qu ques enfants, taquins , et plein de tolérance envers un citoyj qui s'accusait lui-même, devint d'une rudesse et d'une violenà sans égales devant le fils infortuné des Rois. Marat ravai . souvent remarqué parmi les citoyens les plus assidus à ses com férences sous les arbres de la section ^ à l'ombre desquels W instruisait le peuple. Entré en relation avec lui, il l'avait ap«'" précié comme un sans-culotte solide et comme un instrumeiil ' docile. ;i
De son côté, la femme Simon avait eu l'occasion de signaW son zèle patriotique. L'église des Cordeliers, changée en ca-; serne, avait reçu les Marseillais blessés au 10 août : la citoyenne, les pansa. Dans l'occasion, elle rappela les soins qu'elle leuravait rendus , et en réclama le salaire *.
Aussi, lorsqu'il fut question de donner un instituteur au petit Capet , ce fut Marat qui indiqua Simon au choix du conseil général de la Commune. Cette candidature fut appuyée par Robespierre, qui, plus d'une fois, et particulièrement dans ''*
était composé des députés girondins et des auxiliaires qu'ils avaient recrutés à Paris : Brissot, Thomas Payne. Condorcet, et un tas d'autres qui, enthou- : siastes admirateurs de la nouvelle Constitution , avaient voué à l'exécration publique tous ceux qui oseraient y porter atteinte, et qui, après le 10 août, . se vantèrent d'être venus avec la résolution de fond^er la république sur les débris de la monarchie. Ils ne craignirent pas d'aller chercher des partisans et des complices dans les prisons et dans les bagnes , forçant l'Assemblée à accorder une amnistie aux assassins de la Glacière , et une ovation aux soldats rebelles de Châteauvieux.
^ Ancien jardin des Cordeliers , dont la porte donnait en face de la rue Hautefeuille.
^ « La citoyenne Aladame (il y a par erreur Aladaune), qui a consacré ses soins et ses facultés à soulager et guérir un grand nombre de Marseillais blessés à la journée du 10 août, réclame des secours.
n La Convention nationale renvoie à son comité des secours pour en faire un rapport prochain, et décrète qu'il sera accordé sur>le-champ à la citoyenne Aladame une somme provisoire de 200 livres. »
(Procès-verbal de la Convention nationale, imprimé par son ordre. Paris, de l'Imprimerie nationale, 1793. T. VIII, p. 204.)