LIVRE XII. ~ SIMON. INSTITUTEUR DE LOUIS XVIT
Faffaire de Michonis , avait eu Toccasion de rcinarquei* le patriotisme de Simon. Les deux parrains politiques de cet homme furent donc Robespierre et Marat. Il devait se montrer digne de ce double patronage. La femme Simon monta chez madame Dablemont et lui dit : « Je vais avoir une bonne place; on Tiendra me prendre en voiture , et peut-être encore mieux que cela! » Effectivement, elle fut, ce jour -là même, portée en triomphe jusqu^à Thôtcl de ville, car les femmes avaient aussi leur ovation ; et, le surlendemain, Simon s^installait à la tour do Temple. Son traitement fut, comme celui de Tison, de 500 francs par mois ; mais en le lui accordant , le conseil général de la Commune lui avait enjoint de ne jamais quitter son prisonnier, et de ne sortir, sous aucun prétexte , de la toor. La promenade même du jardin ne lui était permise que lorsqu'elle avait lieu avec son élève , à Theure arrêtée par les municipaux. Il fut fidèle à ses engagements : l'homme convenait à la besogne, et la besogne convenait à Thomme.
Avant d'aller plus loin , nous dirons un mot des trois per^ sonnes dont les récits, religieusement recueillis, nous ont servi de fil dans ce labyrinthe inexploré jusqu'ici ; ce sont la veuve Crévassin , mademoiselle Ménager et mademoiselle Semélé.
La première était une amie de jeunesse de la femme Simon , qu'elle n'avait point perdue de vue jusqu'à sa mort, et à laquelle elle a survécu pendant de très-longues années. Dans l'abandon de la vieillesse et de la misère où je la savais , je lui ai plus d'une fois porté quelque aumône sous le toit de la maison où elle demeurait, rue des Fossés Monsieur-le-Prince, n" 24; elle me dit un jour : u Marie- Jeanne est plus heureuse que moi , elle est morte à l'hôpital, n
Mademoiselle Ménager était une servante comme la femme Simon, qu'elle connut lorsque celle-ci était en place. Elle fut longtemps au service du comte Saur, sénateur, et conserva avec Marie-Jeanne des relations très -suivies pendant et après * >on séjour au Temple. Elle avait une prodigieuse mémoire des
dates et des faits. Elle demeurait dans la petite cour du Cora.-^ merce, dans le passage de ce nom. ^
Mademoiselle Semélé était une de ces jeunes ouvrières qui ,., allant en apprentissage chez madame Dablemont, chantaient^ la chanson du Cordonnier en passant devant la porte de Simon, ;^ Pendant le séjour de celui-ci et de sa femme au Temple , elfci^ ne cessa pas de visiter leur ancienne maison, où la femme^j^ Simon allait de temps en temps , dans ses jours de sortie ; car..^ elle était la bienvenue , et on cherchait à l'attirer pour avoiç .j, les nouvelles qu'elle seule pouvait donner. Mademoiselle Se*^^^ mêlé, plus jeune que les deux autres, auxquelles elle étaît-^ supérieure par riqtelligence et Tinstruction , avait conservé.^^ des récits de la femme Simon des notes qui m'ont été d'une ,j grande utilité. J'ai plusieurs fois été la voir dans le petit appar-v tement qu'elle occupait rue Mazarine , n° 25 , et pendant notre ;^ entrevue elle me donnait l'explication ou le développement de\^t] ses souvenirs écrits que je tenais à la main. Le concours de ces ^ trois femmes m'a puissamment aidé à éclaircir, sur plusieurs .' points, cette phase ténébreuse de la vie du Dauphin, à dis- ^ tinguer le vrai du faux dans les rumeurs recueillies par les „ contemporains, et à compléter les documents authentiques ;■ déposés dans les registres de la Commune et dans les Archives nationales.
Il était dix heures et demie du soir quand on amena à Simott son élève. On comprend quels poignants souvenirs dut rappeléi* au jeune Prince l'appartement où il avait vu son père pour la dernière fois. 11 ne nous est pas donné de deviner comment se passa cette première nuit , et par quelles scènes commença ce duel épouvantable entre l'enfant et le bourreau. Nous savons seulement que l'enfant pleura longtemps, qu'il resta assis pen-« dant des heures sur une chaise dans le coin le plus profond dé l'appartement, et que Simon obtint à grand'peine quelques réponses brèves aux questions impérieuses qu'il lui jetait en fumant sa pipe et en jurant.
IjC lendemjiin matin arriva la femme Simon ^ elle venait ,
fidèle compagne d'un pareil homme, s'installer avec lui et
Taider dans sa charge d'instituteur : la nation, toujours grande
et généreuse, ne s'opposa point à ce renfort qui s'offrait pour
réducation libérale du fils de Capet.
Couple Simon , vous avez à remplir une grande tâche ; vous ivez raison de vous mettre deux à l'entreprendre. L'enfant qui ?ons est livré a reçu du ciel une nature si nohle, et de ses excellents parents une éducation si parfaite et. si pure, que vous n'êtes pas trop de deux pour tout étouffer, écraser et avilir en lui !
Le jeune Prince resta deux jours sans accepter d'autre nourriture qu'un peu de pain. Sa position nouvelle, dont il ne pouvait s'expliquer les motifs, le jetait dans un profond désespoir. Tantôt il se lamentait en silence ; tantôt à travers ses grosses larmes brillait un éclair d'indignation , et des paroles de colère se faisaient jour à travers ses plaintes, u Je veux savoir, dit-il d'un ton impérieux aux municipaux, je veux savoir quelle est la loi qui vous ordonne de me séparer de ma mère et de me mettre en prison ; montrez-moi cette loi , je veux la voir. »? '
Les officiers municipaux restaient interdits devant un enfant de neuf ans qui se débattait sous leur puissance et trouvait une parole de roi. Mais l'orateur Simon leur venait en aide, et d'un ton doctoral imposait silence à son élève : u Tais-toi, Capet, disait-il, tu n'es qu'un raisonneur. »
L'enfant captif avait toujours les yeux du côté de la porte, où l'appelait un irrésistible attrait ; il savait qu'il n'en franchirait pas le seuil sans le consentement de son geôlier ; mais son regard avide s'y glissait chaque fois qu'il entendait le bruit des verrous et le grincement des clefs dans les serrures. Souvent il
' Un traitement annuel de 3,000 livres lui était alloue, ainsi que l'indiquent les registres du conseil général de la Commune de Paris. — Séance du 6 juillet 1793.
• Sur la proposition d'un de ses membres, le conseil général arrête que Simon et sa femme resteront auprès du petit Capet avec le même traitement qu'avaient Tison et sa femme auprès de Capet père. »
demeurait immobile; puis une larme roulait le long de sa joue : un souvenir pénible , une pensée filiale avait passé par sa jeune âme.
Cependant deux jours s^étaient écoulés , pendant lesqu€ls il avait essayé de faire acte d^indépendance et de volonté. Il se résigna enfin à se coucher de bonne grâce , et , le lendemain matin, il s^habilla de lui-même, sans que Tordre lui en fût donné. Il ne pleurait plus, mais il ne parlait pas. « Ah çà! petit Capet, lui dit son maître, tu es donc muet? Il faudra que je t'apprenne à parler, moi, et à chanter «la Carmagnole, et à crier : Vive la République î Ah ! tu es muet ! — Si je disais tout haut ce que je pense tout bas , dit le royal enfant , vous me prendriez pour un fou. Je me tais parce que j'aurais trop à dire. — Oh ! oh ! monsieur Capet aurait trop à dire ! cela sent fièrement F aristocrate ; mais cela ne me convient pas, entendstu! Tu es jeune, et Ton te pardonne; mais je ne dois pas, moi qui suis ton maître , te laisser croupir dans ton ignorance. U faut te faire au progrès et aux idées nouvelles'. » Il y eut d'abord dans la manière dont le traita Simon un singulier mélarig^ de dédain très-franc et de sévérité étudiée. Il ne voyait dans son élève qu'une créature criminelle par sa naissance et qu'un enfant sans conséquence ; mais il y avait autour de cet enfant comme un reflet attrayant de sérénité , comme un parfum d'atmosphère royale, qui soulevèrent parfois contre le Prince les susceptibilités haineuses du savetier.
Oui, ce fut surtout parce que c'était un enfant d'élite, qu'on eût remarqué dans la rue et qu'on eût aimé chez l'étranger, un de ces enfants qui attirent l'attention et la tendresse : suave créature, devant laquelle la haine semblait impossible, et dont le regard, désarmant toute colère et toute cruauté, semblait devoir autour de lui faire taire toute chose , excepté la voix de l'aiHOur. Oui , ce fut pour tout cela que Simon devint impitoyable. Sa suffisance triviale ne pouvait s'accommoder longtemps des petits airs de dignité sévère de son subordonne ; et
^Détails transmis par la veuve Crëvassin, amie de la femme Simon.
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pais r esprit du patriote s'arrangeait trop bien de la décadence si complète de la race souveraine, pour trouver au fond de sa • vanité une parcelle de pitié pour un enfant sur lequel il croyait avoir à venger ses propres injures. Celte opinion d'ailleurs avait sa source dans un sentiment que nous appellerons la naïveté du fanatisme : les principes de Simon, ses convictions, étaient le fruit de ses études, et c'est dans les virulents pamphlets des coryphées de la Montagne qu'il avait appris la religion, la politique et la morale. Connut-il la pitié? L'humanité doit nous le faire croire; mais ce qu'il y a d'assuré, c'est qu'il la repoussa comme un crime.
Cependant, pour montrer qu'il était investi du double attribut du maître, du pouvoir qui punit et du pouvoir qui récompense, Simon, dans un moment de largesse ou de calcul, fit don à son élève d^une guimbarde, instrument favori des petits Savoyards, a Ta louve de mère et ta chienne de tante jouent du clavecin , il faut que tu les accompagnes avec la guimbarde. Quel beau tintamare que cela va faire ! » L'enfant sentit qu'il y avait une ironie dans ce cadeau , il ne voulut pas mettre une insulte dans son amusement : il repoussa la guimbarde et déclara qu'il n'en jouerait pas. Ce refus obstiné fut tout à la fois considéré comme nn acte d'ingratitude et un acte de rébellion ; il alluma la colère de Simon et attira au descendant de Louis XIV les premiers coups qu'il eût encore reçus.
Deux jours après, une scène à peu près semblable eut lieu : l'enfant ne céda point. Son énergie, qui n'était pas encore mai*- Irisée par l'épuisement physique, se redressa plus forte et plus iière devant les menaces.
Ces actes d'insubordination valaient au Prince, de la part de Simon, non-seulement les réprimandes verbales les plus injurieuses, mais encore les voies de fait les plus brutales. « Vous pouvez me punir si je vous manque, cria l'enfant; mais vous ne devez pas me battre, entendez-vous! Vous êtes plus fort que moi. — Je suis ici pour te commander, animai! Je dois ce que je veux , et vive la liberté , l'égalité ! » •
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li'enfaiit était déjà souffrant de ce triste séjour du Temple , les mauvais traitements , le supplice moral et physique ne tardèrent point à altérer sa santé , à épuiser ses forces.
Le dimanche 7 juillet 1793, le bruit se répaYid dans Paris que le complot tramé par le général Dillon , malgré l'arrestation de ce général et de ses principaux complices, a parfaitement réussi; que le fils de Louis \\Jl a été enlevé de la tour, qu'il a été vu sur les boulevards et qu'il a été porté en triomphe à Saint-Cloud. La foule se dirigeait vers le Temple, avide de s'assurer de la vérité. La garde du Temple , qui n'avait pas vu Louis XVII depuis qu'il avait été livré à Simon, répondait qu'effectivement il n'était plus dans la tour : le mensonge populaire, dès lors , allait croissant et s'affermissant.
Pour fair^e tomber ce bruit qui agitait les esprits , une nombreuse députation du Comité de sûreté générale se rendit en toute hâte au Temple, afin d'y constater officiellement la présence de l'enfant. Chabot et Drouet faisaient partie de cette députation et signalaient leur zèle par des manifestations bruyantes. A peine arrivés dans la chambre du Dauphin, ou, pour mieux dire, de Simon, ils ordonnèrent de faire descendre à l'instant même dans le jardin le ^Is du tyran, afin qu'il y fût vu de la garde montante. Réunis dans la chambre du Conseil, ils s'informèrent, à huis clos, de la manière dont Simon s'acquittait de ses fonctions et des instructions secrètes qui lui avaient été données. Ici se renouvela, à peu près, la scène qui déjà avait eu lieu le jour (le 3 juillet) où le cordonnier précepteur avait été demander ses pouvoirs à ceux qui venaient de le nommer. L'esprit simple de Simon n'avait point, tout d'abord, pénétré au fond de la pensée impitoyable des comités ; il croyait sérieusement qu'il n'était question que de faire du petit Capel un bon petit citoyen , d'effacer sur son front la flétrissure de sa royale origine et d'y placer un bonnet rouge au lieu d'une couronne. Son intelligence, candidement révolutionnaire, n'avait aperçu que ce but stupide et vulgaire de transformer le fils de iiin en enfant de Brutus. Cependant, d'après les instruc-
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lions vagues qu^il recevait, il avait uni par concevoir je ne sais quel doute sur l'avenir qu'on destinait à son élève. Avec cette allure des gens de sa sorte , il interrogea donc sans détour les intentions de ses chefs qui le visitaient, et leur adressa ces brusques questions : u Citoyens, que décidez-vous du louves teau? Il était appris pour être insolent : je saurai le mater. Tant pis s'il en crève ! je n'en réponds pas. Après tout , que veut-on? le déporter? — Réponse: Non, — Le tuer? — A on. — L'empoisonner ? — Aon. — Mais quoi donc ? — Réponse de même : S'en défaire. »
Voilà la pensée intime de la révolution , que nous verrons suivre avec persévérance pendant deux ans ; pensée bien évidente, quoique voilée dans ce dialogue que nous a rapporté une note manuscrite de Sénar, qui ajoute aussitôt : // n'a été ni tué, ni déporté, mais on s'en est défait ^
Depuis qu'il était descendu au jardin, le Prince ne cessait d'appeler sa mère à grands cris ; quelques hommes de la garde essayaient de le calmer, lorsque, leur montrant Simon qui sortait de la tour avec quelques employés , il leur répondit avec indignation : u Ils ne veulent pas , ils ne peuvent pas me montrer la loi qui ordonne que je sois séparé de ma mère ! " Etonné de sa fermeté autant qu'ému de sa douleur filiale , un homme de la garde questionnait l'instituteur démagogue , qui
' Gabriel- Jérôme Sénar (et non Sénart, comme il est écrit sur le titre même de ses Mémoires, publiés par Alexis Dumesnil, 1824), né à Chàtelleranlt en 1760, exerçait au moment de la révolution la profession d'avocat à Tours, où il ne tarda point à obtenir une certaine popularité. Il parvint eu 1793, a¥ec l'appui de quelques conventionnels en mission dans son département, à s'introduire au comité de sûreté générale en qualité de secrétaire rédacteur. Devenu témoin ou instrument des résolutions et des actes les plus atroces, on le logea, ou plutôt on le renferma dans l'enceinte même du comité, d'où il ne sortait qu'accompagné d'un gendarme, afin qu'il ne pût communiquer ses horribles secrets. Après le 10 thermidor, il fut arrêté comme terroriste. Remis en liberté au bout d'un an, il revint à Tours, répudia publiquement sa conduite révolutionnaire, et écrivit ses Révélations puisées dans les cartons du comité de sûreté générale. Se sentant près de sa fin, il fit appeler ses concitoyens pour les rendre témoins de son repentir; il reçut les secours de la religion , et termina sa triste et courte carrière U» 10 mars 1796.
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se bornait à répondre : ce Le louveteau est dur à museler; il voudrait connaître la loi comme vous ; il vous demande toujours des raisons , comme si on en avait pour lui ! Allons ! Capet, silence! ou je vas montrer aux citoyens comment je te travaille quand tu le mérites. » Le malheureux captif se retournait vers les municipaux, réclamant hautement leur protection ; mais rappel énergique qu'il leur adressa ne fît que le compromettre et donner gain de cause à Fopinion de Simon.
Les commissaires de la Convention, après leur entretien avec , celui-ci dans la chambre du conseil, étaient montés chez Marie- Antoinette , pendant que le précepteur rejoignait son élève au jardin. Leur visite à la Reine de France ressemblait à une perquisition de police dans un repaire de voleurs. Leurs regards scrutateurs allaient fouillant dans le dernier recoin de Fappartement et dans le moindre objet laissé à la disposition des prisonnières. Enfin , Drouet prenant la parole : « Nous sommes venus voir, dit-il, s'il ne vous manque rien ou si vous n'avex rien de trop. — Il me manque mon fils , dit la Reine. — Votre fils ne manque pas de soins : on lui a donné un précepteur patriote ; et vous n'avez pas plus à vous plaindre de la manière dont on le traite que de celle dont vous êtes ici traitée vousmême. — Je ne me plains que d'une chose, monsieur, c'est de l'absence d'un enfant qui ne m'avait jamais quittée. Depuis cinq jours qu'il m'a été arraché , il ne m'a pas été permis de le voir une seule fois, et cependant il est encore malade*, il a besoin de mes soins. Il m'est impossible de croire que la Convention ne comprenne pas la légitimité de mes plaintes. »
Pauvre mère ! elle se lamentait d'avoir été cinq jours sans voir son fils! Oh! que de jours vont s'écouler jusqu'au 16 octobre , pendant lesquels elle appréhendera peut-être un redou-
* Nous avons sous les yeux les mémoires des médicaments fournis au Temple, pendant les mois de mai, juin et juillet, pour Marie-Antoinette , ses enfants et sa sœur, par le citoyen Robert, apothicaire autorisé par la Commune et par ordonnance du citoyen docteur Thierry.
Et nous voyons que, pendant tout le mois de juillet, il y eut des remèdes livrés chaque jour pour le fils de Marie-Antoinette. (Pièces justificatives, n« VI.)
blement d'efforts tentés pour T avilir, sans jamais pouvoir soupçonner à quels excès devait se porter la calomnie révolutionnaire!
De retour à la Convention, les commissaires rassurèrent leurs collègues sur les bruits qui avaient si vivement ému Fopiflion publique. Drouet s'exprima ainsi : << Des malveillants ou des imbéciles se plaisent à répandre le bruit que le fils de Capet est évadé et qu'on le porte en triomphe à Saint- Cloud. Quoiqu'il connût l'impossibilité d'une telle évasion , votre comité de sûreté générale nous a nommés, Maure, Chabot, Dumont et moi, pour constater la présence des détenus. Nous nous sommes transportés au Temple, et, dans le premier appartement , nous avons trouvé le fils de Capet jouant tranquillement aux dames avec son mentor.
n Nous sommes montés à l'appartement des femmes, et nous Y avons trouvé Marie -Antoinette, sa fille et sa sœur, jouissant d'une parfaite santé. On se plaît encore à répandre chez les nations étrangères qu'elles sont maltraitées; et, de leur aveu, fait en présence des commissaires de la Commune, rien ne manque à leur commodité ^ »
On voit que Drouet ne parla nullement des plaintes qu'avait élevées Marie- Antoinette sur la cruelle séquestration de son fils. Les cris d'un enfant, les larmes d'une mère, cette secrète et mutuelle confidence qui montait et descendait du jardin à la tour et de la tour au jardin , ce lien d'amour et de douleur qui unissait si étroitement la veuve à l'orphelin et le fils à la mère, tout cela fut passé sous silence. L'homme de Varennes se borna à dire : a L'enfant jouait tranquillement aux dames avec son mentor, et rien ne manquait à la commodité de sa mère, de sa tante et de sa sœur. »
A dater de ce jour, le mdtre redoubla de sévérité envers le disciple. L'âge, l'innocence; la gentillesse du prisonnier, ne pouvaient désarmer l'inflexibilité du geôlier. Au contraire , le teint si pur de l'enfant, son œil si limpide, ses cheveux si
' Séance de la Gonireiitioii nationale du dimanche 7 juillet 1793. (Moniiw du mardi 9 juillet 1793.)
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beaux, sa petite main si bien faite, Tair de noblesse imprimé sur tous ses traits, la distinction de ses manières et de son esprit, tout cet ensemble de grâce et de dignité qui semblait un reflet de la royauté même, tout cela ne pouvait qu'indisposer contre lui les passions du ménage Simon. Ces dignes époux s'offensaient, par amour-propre comme par sentiment politique, d'une attitude, d'un geste, d'une parole qui étaient à la fois la critique de leurs mœurs personnelles et la tradition vivante de l'aristocratie. Leur dépit envieux, implacable comme une grande haine , leur faisait donc trouver une jouissance à faire descendre leur élève à leur niveau et à effacer dans le rejeton des Rois tout ce qui révélait sa vieille race et sa première éducation.
Les incidents qui survenaient dans les affaires publiques exerçaient aussi une grande influence sur la conduite de Simon envers l'enfant, dont il était non-seulement le gardien, mais le tuteur, le directeur et le commensal. Le 12 juillet, en apprenant la prise de la ville de Condé par l'armée autrichienne, il se précipita sur lui en s'écriant avec fureur : « Sacré louveteau^ lu es à moitié Autrichien, tu mérites par conséquent d'être assommé à moitié! »
Deux jours après, le 14, la femme Simon rentra tout effarée dans l'appartement : elle venait d'apprendre la mort de Marat, assassiné la veille au soir dans son bain par une jeune femme. Simon ne pouvait croire à un tel événement. Sa stupeur était égale à sa colère et sa douleur à son indignation. Marat avait cette popularité qu'on puise non dans l'estime universelle , mais dans les vices mêmes de l'humanité. Quand l'envie souffle sur le méchant, sur le pauvre, sur le petit, le méchant se plaît au spectacle du juste immolé; le pauvre, du riche dépouillé; le petit, du grand abaissé.
Pour la première fois Simon quitta son prisonnier, qu'il laissa avec sa femme et un commissaire , et descendit un instant au corps de garde et dans la chambre du conseil, seuls lieux où, sans sortir de la tour, il pouvait recueillir des rensei-
gnements. La nouvelle était connue de tous; elle causait une grande sensation dans la ville, mais à nul autre autant qu^au cordonnier jacobin, dont Marat avait été le protecteur, le voisin et le modèle. Simon remonta ; il était dans une exaltation qui se traduisit bientôt en jurements et en coups. Il avait profité de sa sortie pour se faire envoyer par Lefèvre du vin et de Teaude-vie : il en but et en fit boire à sa femme, u C^est pourtant au* jourd*hui, s'écria-t-il , l'anniversaire de la prise de la Bastille! » Puis, ne pouvant rester en repos, la tête échauffée, la Hgure enluminée , la pipe à la bouche , il entraîna son élève et Marie-Jeanne sur la plate^forme de la tour, où il avait besoin de respirer et de chercher dans les rumeurs de la grande cité un écho des lamentations lointaines et des confus hommages donnés à son idole expirante. «Entends-tu, Capet, tous ces bruits là -bas? ce sont les gémissements du peuple autour du lit de mort de son ami. Je comptais te faire quitter tes habits noirs dès demain , mais tu les garderas encore. Capet portera le deuilde Marat, Sacrée vipère, tu n'as pas Tair affligé : tu te réjouis donc de sa mort! » Et ce disant, il appuyait violemment la main sur la tête du Prince , et la lui refoulait dans les épaules. — a Je ne connaissais pas celui qui est mort , répondit Tenfant; mais ne croyez pas que j'en sois bien aise. Nous ne désirons, nous, la mort de personne. — Oh! nous ne désirons, nous!... Est-ce que tu prétends nous parler comme les tyrans tes pères? — Je dis nous, au pluriel, dit Fenfant, pour ma famille et pour moi. " — Et, légèrement apaisé par cette excuse grammaticale qu'un maître doit au moins avoir l'air de comprendre devant son élève, le démagogue se promena un instant sans colère, écoutant les bruits de la ville tumultueuse et répétant plusieurs fois , avec un rire satanique , cette phrase qu'il était heureux d'avoir trouvée : u Capet portera le deuil de Marat. »
Je ne voudrais pas qu'on me reprochât d'abuser du détail et des anecdotes, des petits faits et des incidents jusqu'ici inconnus qui se passèrent en cette partie de la tour. Dans ce vaste tableau
de la révolution qui a usé ou dévoré nos pères , il se trouve un petit coin où, à force d'investigations et de rencontres presque miraculeuses, j*ai eu, seul peut-être, le triste et navrant bonheur de pénétrer. Ce peu de jour qui a éclairé pour moi le duel mystérieux entre un enfant et son geôlier, je regarde comme un acte de conscience de le faire luire aux yeux du public dans toute sa vérité. Un détail peu important donne quelquefois de la vie à Thistoire : c'est par les petites circonstances qu'on s'intéresse aux grandes ; et pendant que l'immense cité , en proie à des sentiments contraires , palpite tout entière au récit de ce meurtre d'une audace antique , qui vient de révéler au monde le nom de Charlotte Corday, le lecteur me pardonnera, je l'espère, de lui avoir montré la petite scène isolée qui se passait au sommet de la tour du Temple.
Le mercredi suivant, 16 juillet, eurent lieu avec pompe les funérailles de Marat , auxquelles assistaient en corps la Convention nationale, les autorités constituées et les sociétés populaires. Dans une circonstance si solennelle, ce fut pour Simon un regret poignant de ne pouvoir quitter son poste ; il ne cessait d'envier le bonheur de sa femme , qui , bien qu'elle eût déjà vu V exposition de Marat *, pouvait encore avoir la consolation d'assister à ses obsèques. Toute la journée, il allait et venait dans son appartement comme un tigre captif. Condamné par ses devoirs à demeurer étranger à la fête funèbre , il s'y
' On sait que les restes de Marat furent exposes dans l' église des Vieux- Cordeliers, et que cet homme fut, après sa mort, l'objet d'une espèce de culte parmi les démagogues. Le monstre fut assimilé au Sauveur du monde; des litanies furent imprimées oii se lisaient ces mots : « Cœur de Jésus , pries pour nous ! Cœur de Marat , priez pour nous , » etc. Cette pièce était l'œuvre du citoyen Brochet, qui fit don d'un vase précieux pour enfermer le cœur de tAmi du peuple et travailla en enthousiaste à son apothéose. Brochet était un ancien garde de la connétablie, un des membres les plus fougueux du club des Cordeliers, juré au tribunal révolutionnaire. Attaché à Robespierre, il fut mis en arrestation après le 9 thermidor, puis relâché , et réincarcérë sur la demande de sa section. Le 13 vendémiaire le rendit libre; il s'établit alors épicier. Compris dans le sénatus-consulte de déportation rendu à la suite du 3 nivôse an IX, il fut conduit à Oleron, puis embarqué en 1804; il mourut dans la traversée. II avait cinquante^eux ans.
usocia du moins par la pensée et par le costume , ayant mis ce jour-là son beau bonnet rouge à cocarde et son écharpe tricolore. Enfin , sa femme arriva et les narrations suivirent , mais elles ne le réconcilièrent point avec une cérémonie dont il avait été tenu éloigné, et qui, à ses yeux, ne payait pas suffisamment la dette de la gratitude populaire ; plusieurs fois dans la soirée il s'écria : u C^est bien étonnant que Ma rat soit déposé dans le souterrain des Cordeliers, tandis que Lepelletier est au Panthéon ! » Quelques jours après , le 22 ou le 23 juillet , en apprenant le terrible échec éprouvé le 18 par T armée républicaine près de Saumur, Simon entra dans une colère dont les effets retombèrent violemment sur le corps meurtri de son malheureux pupille. « Ce sont tes amis qui nous égorgent ! » Et les coups redoublaient encore. L^enfant avait beau dire : B Ce n^est pas ma faute ! » Fimpitoyable geôlier le prenait par les cheveux et lui secouait la tête à la disloquer. L^enfant étouffait ses plaintes , de grosses larmes lui ruisselaient le long des joues; mais aucun cri de détresse ne lui échappait, tant il avait peur que ce cri ne retentît ailleurs dans la tour, et n'y portât, une douleur aussi vive que la sienne. Oh! c^ est une louange que nous ne devons pas lui épargner. La crainte d'affliger sa famille lui donna un courage héroïque ; elle lui fit vaincre sa nature : emporté par caractère , il eut la gloire de devenir patient par réflexion.
U y avait déjà longtemps que la gaieté n'était plus dans son cœur, et que les roses de la santé avaient pâli sur ses joues ; son physique éprouvait autant de fatigue que son moral de découragement ; il dormait moins que par le passé , et il dépensait les forces de son corps et de son âme dans une lutte inégale et dans un chagrin inconsolable; mais l'instinct du juste et du bon ne dépérissait point encore en lui.
Simon le faisait descendre tous les jours au jardin , conformément aux ordres qu'avaient prescrits , lors de leur visite , le 7 juillet, les membres du Comité de sûreté générale ; il lui arrivait aussi quelquefois de le conduire sur la tour ; mais cette
dernière promenade, que le comilé n'avait pas prescrite, il ne la faisait que pour 3on plaisir personnel , alors qu'il était fatigué de sa vie prisonnière , et qu'il était désireux de prendre Fair et de fumer en liberté. L'enfant l'y suivait , comme le chien dompté à force de coups, la tête baissée, n'osant point rencontrer les yeux de son maître , certain d'y trouver la haine et la menace.
Je n'ai point dit encore que les livres et les plumes avaient été mis de côté sous le nouveau régime représenté par Simon ; mais on a compris que l'instruction ne devait plus entrer pour rien dans le nouveau mode d'éducation pratiqué par un tel instituteur. L'oisiveté à laquelle on condamnait les facultés si actives , l'intelligence si ouverte de l'enfant , devenait pour lui une source d'ennui et môme de chagrin , l'inaction le livrant incessamment aux pensées les plus douloureuses et aux souvenirs les plus pénibles. Le lendemain du jour où on lui avait enlevé son fils , la Reine , informée que du moins il ne devait pas quitter la tour, avait demanié qu'on lui portât ses livres de travail, ses cahiers et ses joujoux. Ses cahiers furent jetés pêle-mêle dans un coin , ses livres servirent à allumer la pipe de Simon, et ses joujoux, cassés ou devenus incomplets, restèrent dans la poussière, à l'exception du baguenaudier, auquel le Prince pouvait s'amuser tout seul, et du ballon, que d'ordinaire il emportait au jardin ; je ne parle point de la guimbarde, il n'avait jamais voulu y toucher. Avec les hymnes révolutionnaires ,' les refrains patriotiques , les plaisanteries sanguinaires et les beaux jurements à la mode, c'était autant qu'il en fallait pour occuper les heures d'étude et les heures de récréation du petit Capet. Le rudiment, l'écriture, l'histoire, la géographie, les Aventures de Télémaque, les Fables de la Fontaine, n'eussent pu servir qu'à la culture de l'esprit, et la culture de l'esprit qu'à l'ennoblissement du cœur.
La Reine, voilà quinze jours qu'elle n'a vu son fils, quinze jours que celui-ci n'a vu sa mère. Et la Reine ne sait pas encore dans quelles mains son enfant est tombé; elle ignore
qu^on ne le lui a enlevé que pour anéantir en lui, tout à la fois, et la force physique, et la beauté morale, et la vie intellectuelle. Ses douloureuses craintes à cet égard vont bien loin , mais elles ne vont pas jusqu^à T affreuse 'vérité ; elle ne soupronne pas qu^on veut amener son fils , par tous les degrés de Topprobre, à partager non-seulement les habitudes grossières, mais les opinions démagogiques, mais les ignobles sentiments, et jusqu*aux chants régicides de ses geôliers chargés de Tabrutir en Técrasant.
Simon , on Ta vu , se faisait servir par lui ; il l'obligeait, à force de coups, à descendre aux occupations les plus viles et aux détails du ménage les plus humiliants. Pressé de lui donner une mise à Tordre du jour, il lui ôta ses habits de deuil , auxquels il tenait doublement , car sa mère les avait touchés , et c'était sous ce costume qu'il avait passé ses derniers mois près d'elle; c*était encore un lambeau de son passé qui s'en allait, et qu'il troquait contre l'accoutrement révolutionnaire. £n effet, parmi les vêtements d'été commandés par Simon pour son élève se trouvait un petit habit de drap roux , fait en forme de carmagnole, et qui, avec le pantalon de même couleur et le bonnet rouge, devait constituer l'uniforme classique des Jacobins. « Si je te fais quitter le deuil de Marat , lui dit Simon , du moins tu porteras sa livrée , c'est encore honorer sa mémoire. » Cependant, à l'uniforme complet il manquait le bonnet écarlate. Dans l'autorisation qu'il avait demandée de faire faire un vêtement de drap fin pour son élève , le maître avait oublié la coiffure; il répara cet oubli importante Le bonnet arriva, et
' Mémoire pour le petit Capet, par ordre du conseil du Temple.
Par Bosquet, tailleur de Paris.
« An II de la République française 1793.
> Cinq aunes et demie de nankin pour veste, gilet et pantalon,
i 9 Uvres 49 liv. 10 s.
* Doublure de dos, manches de veste et de gilet et culotte. . 15 »
» Façon 16 •
> Septembre, 24. — Une aune et demie de drap de Louviers ,
pour redingote , à 90 liv 120 »
86 LOUIS XVIL
Simon voulut à Tinstant en orner la tête de son prisonnier ; mais il rencontra en cette circonstance une op{K)sition à laquelle il ne s'attendait pas ; la résistance de Fenfant fut inébranlable et les coups n'y firent rien. Il était devenu le domestique de ses geôliers , il avait accepté miUe affronts , enduré mille privations qui ne touchaient que lui; mais il ne voulait absolument pas mettre sur sa tête la coiffure des bourreaux de son père. Simon se résigna, fatigué de crier et de battre, et dé* sarmé par sa femme, qui lui disait : u Allons , laisse-le, Simon, il sera moins entêté une autre fois ; la raison lui viendra. » Ce n'est pas la seule fois que cette femme intervint dans les débats. Aussi avait-elle personnellement à se louer de l'enfant. Un jour, rendant compte à son ancienne maîtresse , madame Séjan , de ce qui se passait au Temple* : u Le petit est un bien
• Manches en soie» dos et poches lOliv. • s.
» Boutons 10 »
"• Façon et fonmitores 12 »
-> Une aune et demie de drap de Lonviers , pour petit habit ,
gilet et pantalon, et doublure des devants d'habit, à 90 liv. 135 >
> Dos. numches d'habit et poches 8 >
" DouUure du gilet 6 >
> Doublure de la culotte 8 *
» Façon 16 ■
" Boutons d'habit et gilet 10 »
- Total 415 Ut. 10 s.
> Vu bon, et reçu par les commissaires du conseil les effets désignes audit mémoire.
• Lblièvbb. commissaire de la Commune. > (Archives de l'Empire , carton E » n« 6207.)
* L'acte suivant indique la manière dont la femme Simon sortait ordinairement du Temple :
Commune de Paris. — Conseil du Temple.
30 prairial, l'an U* de h République (18 juin 1794.)
Ce jour s'est présenté le citoyen Lelièvre , économe , lequel a déclaré que le fib du citoyen Gagnié . chef de cuisine . est à Paris depuis environ quinze jours, de retour de l'armée, et qu'il vient journellement ches son père, sans que l'on sache s'il y &it domicile ; mais qu'il entre et sort avec une carte . le citoyen Lelièvre ignorant qui peut la lui procurer ;
A déclaré de plus que la mère ou la belle-mère du citoyen Gagnié, logeant
. LIVRE Xn. — SIMON. INSTITUTEUR DE LOUIS XVIL 87
umable et bien charmant enfant , dit-elle ; il me nettoie et me eire mes souliers , et il m'apporte ma chaufferette auprès de mon lit , quand je me lève. » Hélas ! vous vous rappelez pour qui étaient jadis ses attentions et ses prévenances : ce bouquet matinal, cueilli chaque jour dans le parterre de Versailles et 4éposé sur la toilette d'une mère^ la plus charmante des femmes , la plus majestueuse des Reines, le voici remplacé par la chaufferette déposée par le royal enfant aux pieds de la savetiëre Simon !
Aussi, dès qu'elle eut fait sa confidence : a Mais, Marie- Jeanne, s'écria la vieille madame Séjàn, vous êtes une infâme de vous laisser ainsi servir par le fils de votre Roi. »
au même endroit, an lieu de sortir par la porte ordinaire donnant sur la rue ia Temple, sort assez habituellement par la porte des ^écuries, laquelle dernit être fermée pour tout individu ; qu'il suffît, pour se iaire ouvrir cette porte des écuries , de frapper avec une pierre de grès , qui se trouve posée lar une penture de la porte à gauche, au bruit de laquelle le citoyen Piquet» portier, vient ouvrir aussitôt.
Les membres du conseil, pour s'assurer de ce &it, se sont transportés dans ladite cour, à la porte qui conduit aux écuries ; et cherchant à se iaire oa¥rir en firappant i la susdite porte , deux citoyennes leur ont dit : Il y a ■oe pierre à gauche, frappez avec, et l'on vous ouvrira; ce qu'ayant fiait, ils entendirent le citoyen Piquet venir en disant : C'est de nos gens, lequel ouvrit ladite porte.
Étant entrés dans la cour des écuries , nous avons observé qu'il y a une porte sur la gauche, qui procure une sortie sur l'enclos du Temple, et par laquelle la mère on belle-mère du citoyen Gagnié, ainsi que la citoyenne Simon , et d'autres personnes résidentes dans les mêmes lieux , se procurent le passage.
Avons demandé au portier pourquoi il laissait sortir par cet endroit; a répondu qu'anciennement on avait donné des cartes aux citoyens habitant les logements des susdites cours ; mais que depuis longtemps on n'en donaait plus, et qu'il n'avait point eu d'ordre d'empêcher les habitants de sortir par ce passage.
Les membres du conseil , considérant qu'au moyen de cette issue on pouvait éluder la surveillance , et mettre en défaut les mesures employées pour k sûreté du Temple ,
Arrêtent que de cet objet et autres mentionnés en la présente délibération, il sera fait part au citoyen maire et aux membres du parquet de la Conunune, pour être, par qui de droit, avisé aux moyens de prévenir les inconvénients qui pourraient résulter de ces défauts et abus dans les me- •ares de sûreté.
Lbclbbc. Lb«rv. Lorinbt.
ri*-
Marie-Jeanne, chez qui le sentiment de Tintérét était déve-' -' loppé plus que tout autre , trouvait qu'en lui constituant une' rente ses anciens maîtres avaient acheté le droit de tout lui ^-^ dire. Malgré cette remontrance, elle continua à venir voir ''^ madame Séjan ; seulement elle ne changea pas de conduite. ^^ Elle n'était pas féroce, mais elle était ignoble : elle ne voulait > pas qu'un enfant fût battu , mais elle voulait bien qu'il fût ^ abruti, u Laisse-le, Simon, la raison lui viendra. » '■"■
Oui , la raison lui viendra , elle lui viendra à force d'obses- ^ sions, de menaces , de tortures, et aussi, il faut le dire, à force ' de vin.
En attendant ce grand jour qui est proche, préparez bien' ^ son esprit et sa tête à recevoir dignement cet emblème d'une sanglante anarchie. Son esprit aimable et loyal est attaqué de toutes parts, embarrassé par les insinuations les plus perûdes, troublé par les influences les plus odieuses , façonné peu à peu aux expressions les pjus révoltantes, et sa tête charmante a perdu sa plus belle parure. La femme Simon vient de lui abattre cette admirable chevelure dont la douce nuance chatoyait, et dont les ondes perlées ruisselaient sur la blancheur de sa peau transparente. Ses cheveux du reste étaient bien coupables, car ils avaient été l'orgueil de sa mère, et ils étaient comme un dernier diadème qui restait à son front royal.
Au moment où le ciseau accomplissait ce sacrifice , le commissaire de service entra , suivi de Meunier et de Vandebourg, qui apportaient le dîner. Le commissaire regarda d'un œil satisfait ce qui se passait; mais le bon Meunier s'écria tout d'abord : a Oh ! pourquoi donc avez-vous haché ainsi ses cheveux, qui lui allaient si bien? — Tiens, répliqua la gouvernante, ne vois-tu pas, citoyen, que nous jouons au jeu du Roi dépouillé! n Et tous , à l'exception de Meunier, se prirent à rire autour de l'agneau tondu , qui baissait en silence sa tête esclave et déshonorée , comme celle des ces premiers Mérovingiens que l'on tondait pour les dégrader. L'enfant demeura triste et abattu le reste du jour. Je ne sais si les railleries dont
UVRE Xll. — SIMON, INSTITUTEUR DE LOUIS XVll. 89
onTaccablait, si Fétrange sensation qu^il éprouvait de se sentir rasé, si le besoin même de sommeil vinrent en aide aux deux verres de mauvais vin qu^on lui fit prendre dans la soirée; quoi quUl en soit, le malheureux, poussé à bout, se rendit enfin, et Simon célébra sa victoire en s^écriant : « Enfin, Capet, le Toilà jacobin ! » Et le bonnet rouge brilla sur le front du petit- fils de Louis XIV.
Le premier pas était fait. Le lendemain, la honte d^être tondu et quelques légers coups appliqués sur ses tempes nues suffirent pour lui faire accepter sa nouvelle coiffure, la seule qa^on lui eût laissée. Son sort était heureusement ignoré de sa mère. Sa pauvre mère ne cessait d^interroger geôliers, gardiens et municipaux, tous lui répondaient qu'elle ne devait pas s'inquiéter de son fils , qu'il était en bonnes mains , et qu'on en avait le plus grand soin. Ces assurances n'étaient pas faites pour tranquilliser pleinement un cœur de mère si tendre, si éprouve \ si justement ombrageux. Il fallait qu'elle vit son enfant. Elle le redemandait à tous avec des prières déchirantes. Us municipaux se bornaient k répondre que le gouvernement avait jugé la mesure nécessaire, et qu'il fallait s'y conformer. Lasse d'implorer la justice des commissaires, Marie-Antoinette s'adressa à la pitié de Tison. Que ne fait point une mère pour avoir des nouvelles de son enfant? Marie -Antoinette n'était pas encore mère, lorsque des courtisans, pour l'empêcher d'appuyer la requête d'une pauvre mère sollicitant la grâce de son fils condamné à mort pour un duel, lui représentèrent qu^elle s'était d'abord adressée à madame du Barry : u Elle a bien fait, répondit la Dauphine, rien n'humilie une mère; à sa place, j'aurais embrassé les genoux de Zamore. » Or, Zamore était an petit Indien qui portait la queue de la favorite. Maintenant que Marie-Antoinette est mère, ne vous étonnez pas que la Reine ait supplié Tison. Tison ne fut point sourd à ses plaintes. Placé comme espion auprès des Princesses , il avait à la longue été séduit par la grandeur de leur caractère et par leur résignalion. Leur ennemi au début, peu s'en fallut qu'il ne devint leur
complice. Sa femme, désavouant plus que lui encore, et plii(^^ tôt que lui , tout son passé , s^était un jour précipitée aux piedf<^^^ de là Reine, en s^écriant devant les municipaux et sans faice^Q^e attention à leur présence : u Madame , je demande pardon k-'-'^i Votre Majesté , je suis cause de votre mort et de celle de Madame Elisabeth. » Les Princesses la relevèrent avec bonté et tâchèrent a. de la calmer ; mais la crise nerveuse à laquelle elle était en -^z proie se prolongea. Dès lors, ce n'était plus seulement un pardon, :r c'étaient des soins que les Princesses lui prodiguaient. « Oui, .: je les plains , disait un jour la malade à Meunier ; c*est une --x famille généreuse que les pauvres ne remplaceront pas. Si vous tr pouviez comme moi les voir de près , vous diriez qu'il n*y a i rien d'aussi grand sur la terre. Qui les a vues comme vous aux ^ Tuileries n'a rien vu ; il faut les avoir vues comme moi au z Temple. »
Les remords de cette pauvre femme l'avaient rendue follet Elle tomba dans d'affreuses convulsions ; on lui donna une garde'; on la transporta dans une chambre du palais. Il fallait
' B Leg commissaires du Temple écrivent que la citoyenne Tison a la tête aliénée , ainsi qu'il est constaté par les certificats des médecins Thierry et Soupe.
a Le conseil général , d'après les observations du maire , et le procoreor de la Commune entendu , arrête :
• 1« Que la citoyenne Tison sera traitée dans l'enclos du Temple et hors de la tour;
» 29 Qu'elle aura une garde particulière ;
• 3** Le conseil renvoie à l'administration du Temple pour désigner le local. >
(Conseil général de la Commune, séance du 29 juin 1793.)
a Le conseil du Temple fait part des mesures qu'il a prises relativement i la maladie de la citoyenne Tison.
> Le conseil général en adopte les dispositions. •
(Séance du !•' juillet 1793.)
' Municipalité de Paris.
Extrait du registre de» délibérations du conseil du Temple.
« Et le 4néme jour, nous nous sommes informés sur-le-champ d'une garde pour l'installer provisoirement. L'on nous a enseigné la nommée Jeanne- Charlotte Gourlet, demeurant ordinairement au Temple. Nous l'avons acceptée , lui avons demanda de prêter le serment de discrétion , et de ne com-
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phisîears hommes pour la contenir ^ Sû( jours après, on la conèniità r Hôtel-Dieu*. Elle ne reparut plus au Temple. On mit auprès d*elle une femme de la police pour recueillir tout ce fie, dans son délire, elle pourrait laisser échapper sur la famille royale'.
Comme nous Tavons dit, la conversion de la femme avait èbk suivie de celle du mari. Espérant aussi se faire amnistier par les prisonnières , Tison essaya de racheter ses méfaits par me conduite toute nouvelle. Il se tint au courant de ce qui pou^ Tait intéresser la Reine; il lui donnait presque journellement èm nouvelles de son fils ; mais il se gardait bien de lui apprendre les indignes traitements qu'il avait à subir, et dont lui-même , Taon , avait horreur. Il parlait de Simon sans le dépeindre et fortoat sans rappeler aux Princesses que c'était ce même municipal qui avait toujours affecté devant elles et devant le Roi le langage le plus injurieux. Il leur rapportait que chaque jour Fenfant descendait au jardin, qu'il y jouait au ballon, que quelfnefois môme on le conduisait sur la plate-forme de la tour , fQ'il avait toutes les apparences de la santé ; mais comme les loyales confidentes cherchaient toujours à entrer dans des détails plus intimes de son éducation, Tison s'arrêtait prudem-
■Bniquer avec personne, ce qu'elle 4 promis et a fait à l'instant, et nous a iédarë ne M¥oir signer.
a Pour copie conforme ,
» Mbrgibr, Dupaumibr, Qobnbt. Mag^, commissaires.
> Vu et approuve par le conseil général de la Commune, ce 1*' juillet 1793, l'an II de la République une et indivisible.
» DORAT-CUBIÈRBS. •
(Archives de l'Empire , carton E , n« 6206.) ' Récit de Turgy.
' • On donne lecture d'une lettre des commissaires de service au Temple, accompagnée d'un certificat de chirurgiens et médecins , qui attestent que la citoyenne Tison , dont l'esprit est altéré , a besoin d'être transférée dans une maison particulière destinée pour le traitement de ce genre de maladie. Le conseil général arrête qu'elle sera transférée à l'Hôtel-Dieu et soignée aux frais de la Commune. >
(Conseil généra] de la Commune, séance du 6 juillet 1793.)
' Récit de Marie-Thérèse.
ment, alléguant qu'il ne pouvait savoir ce qui se passait daqi'^'"' l'intérieur de Tapparteraent. Ces renseignements si restreiriH':^'''' et si incomplets, on comprend pourtant avec quel bonheur elUf ''^'^'"^ les recueillaient, avec quelle avidité elles tâchaient de les étendrot'^ i^ La découverte de l'ascension sur la plate-forme fit naître ÙH *""' espoir auquel elles se livrèrent avec délire. D'abord, on monte '■^ par un petit escalier tournant pratiqué dans la garde-robe et^^'l conduisant aux combles. Au faîte de ce petit escalier un jour de <^"( souffrance était pratiqué dans l'épaisseur delà muraille, eth'^^ Reine et Madame Elisabeth apercevaient ainsi , de tourelle 1'- >^( tourelle, le pauvre enfant au moment où il paraissait sur là - fi plate-forme. C'était une vision, un éclair; on ne pouvait riait ;^ h distinguer, rien juger dans cette apparition aussi fugitive qoit' 4 le vol d'une idée qui traverse l'imagination, et il fallait dei- x\ yeux maternels pour reconnaître ainsi l'enfant. Madame Elisa-' '>i; belh, dans sa correspondance avec Turgy, fait mention de cette ' u circonstance. « Dites à Fidèle, écrivait-elle, ma sœur a voulu n que vous le sachiez, que nous voyons tous les jours le petit par' \\ la fenêtre de l'escalier de la garde-robe ; mais que cela ne vous -h empêche pas de nous en donner des nouvelles*. » Cette pre- v mière mais bien insuffisante consolation donna l'idée et l'espoir i^ d'un plus grand bonheur.
La promenade de la plate-forme se trouvait partagée, entre : les prisonniers des deux étages, par des séparations en bois \ disposées de telle manière qu'on ne pouvait se voir qu'à travers les fentes, et de loin, mais de plus près cependant que par l'escalier de la garde-robe, et surtout un peu plus longtemps. Dès lors, lanière, la tante et la sœur n'eurent qu'une pensée, faire coïncider leur promenade sur la tour avec celle du petit, comme elles l'appelaient dans leur doux langage. » Nous montions sur la tour bien souvent , dit Madame Royale dans son récit , parce que mon frère y allait de son côté, et que le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de loin par une petite fente. » Mais
' Ce billet, conservé par Turgy. a été publié dans ses Fragments hittoriqnes sur le Temple.
loix de Fheure de la promenade sur la plate-forme ne dépenpas des prisonnières : les municipaux marquaient le nent où la Reine, sa fille et sa sœur pouvaient y monter, et aprice de Simon décidait de Tinstant de la journée où Tent venait y prendre Tair. Il n*y avait donc qu'un hasard ireux, ou la pitié complaisante de commtssaires bien disposés ar la famille royale, qui pût faire coïncider la présence des isonniëres d^un côté de la cloison qui séparait la promenade ! la plate-forme avec celle de Fenfant de Tautre côté. Nlm- )rte : coname le dit Madame Royale , on montait toujours ; on était pas sur que le jeune Prince viendrait, mais il pouvait enir. Que de longues heures occupées à saisir le passage de enfant! L'oreille collée sur la cloison de planches, les pauvres écluses, attentives et muettes, épiaient le moindre mouvement |Qi se faisait daiis Tescalier, et Ton juge combien leur cœur lattait lorsqu'elles entendaient le bruit de quelques pas. Que ie fois elles furent trompées dans leur inquiète impatience ! Le bruit qui retentissait dans Tescalier en spirale, c'était celui que taisaient les sentinelles placées à chaque étage, ou bien quelques municipaux ou préposés qui faisaient leur ronde. Malgré tant de tentatives demeurées infructueuses , la Reine ne se décourageait pas : Tespérance., fût-elle toujours trompée, ne se retire jamais du cœur d'une mère. Enfin, le mardi 30 juillet, il fut donné à Marie-Antoinette d'entrevoir encore son enfant, mais cette ombre de bonheur qu'elle avait si longtemps épiée, qu'elle avait si ardemment demandée au Ciel , le Ciel ne la lui accor* dait que pour son supplice. Oui, son enfant passa, il passa sons les yeux de sa mère, qui put poser un moment sur lui un regard interrogateur : il avait quitté le deuil de son père, il avait le bonnet rouge sur la tête, il avait près de lui cet insolent municipal qui s'était signalé près d'elle et devant Louis XVI par les plus grossières injures. La fatalité voulait aussi que Simon, qui venait d'apprendre la prise de Valenciennes par le duc d'York, fût en ce moment dans un paroxysme de colère qiii s'épanchait, comme de coutume, sur le royal onfant, dont il
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harcelait la marche avec des jurements et des blasphëmaS! ^' Foudroyée de ce qu'elle a vu , Finfoiiuiiée Reine se jette , sanjp prononcer une seule parole, dans les bras de sa belle-sœiuy " témoin, comme elle, de ce cruel spectacle, et toutes dé entraînent la jeune Marie-Thérèse, qui accourait aussi à ii^ cloison , et dont elles épargnèrent la sensibilité en se donnatif toutes deux ensemble, et par un regard électrique, le mutuiff^' conseil de tout lui cacher, u II est inutile d'attendre plus loii^"!temps, dirent-elles tout haut, il ne passera pas. » £t Ton w^ dirigea de F autre côté de la plate-forme. Mais au bout de quel4^-'= ques minutes, les larmes avaient gagné la pauvre mère; ell^-~ se détourna pour les cacher..., et pour revenir épier son enfanî;'^^ Quelque temps après, effectivement, elle le vit : il passa doii-;>^ cément et la tête baissée; son maître ne jurait plus; elle'n'eii"''V'= tendit aucune parole. Il y eut pour elle dans ce silence presque*' Jautant de douleur que dans les outrages de Simon. Elle restai à la même place, muette et immobile : Tison Fy trouva. A soii '* approche, elle leva la tête qu'elle tenait penchée entre ses mains, ''et s'écria : a Ah ! vous m'avez trompée ! — Non , Madame , je ne vous ai point trompée; tout ce que je vous ai dit est vrai; ' seulement , par ménagement , je ne voulais pas tout vous dire.' Maintenant que je n'ai plus rien à vous cacher, je vous rap[>or» terai fidèlement, à l'avenir, ce que j'aurai découvert. »
La Reine et Madame Elisabeth connurent dès lors le déplo«rable état du Dauphin; elles apprirent qu'on ne lui parlait qu'en jurant, qu'on ne lui commandait qu'en le menaçant, et qu'on voulait le contraindre à chanter des couplets obscènes ou des chansons régicides; elles apprirent aussi que l'héroïque enfant résistait encore, et que les coups n'avaient rien obtenu de lui. Ces détails ne furent point connus de Madame Royale : Madame Elisabeth recommanda bien à Tison et à tous ceux qui, par pitié > donnaient des nouvelles du jeune Prince, de ne point dévoiler à sa sœur ce que ces nouvelles pouvaient avoir d'affligeant.
Ce fut peut-être ici la phase la plus douloureuse du long
Bartyre de Marie-Antoinette. Sentir son enfant malade et ne fooroir le soigner, le sentir malheureux et ne pouvoir le convier, le sentir en de tels dangers et ne pouvoir le secourir, liâas! et sentir faiblir peut-être son âme innocente, et ne pouvoir la soutenir ! Est-il pour une mère un supplice comparable 4 ce supplice ? Il lui semblait , à toute heure , qu*on lui arrachait son enfant, et elle ne pouvait le retenir; il lui semblait fi*on le lui empoisonnait, et elle ne pouvait le défendre. « Mes (ressentiments ne me trompaient pas, dit-elle à sa tendre sœur ; je Mvais bien quMl souffrait : il serait malheureux à cent lieues et moi que mon cœur me le dirait. Depuis deux jours, je souffrûs, je m'agitais, je tremblais; c'est que les larmes que mon ftBvre enfant répand loin de moi, je les sentais tomber sur BOB cœur. Je n'ai plus de goût à rien ; Dieu s'est retiré de nous : je n'ose plus prier. » Puis, tout à coup, se repentant de cette fanière parole : « Pardon , mon Dieu ! reprit-elle en joignant les mains, et vous aussi , ma sœur, pardon! Je crois en vous conune en moi-même ; mais je suis trop tourmentée pour ne pu être menacée de quelque nouveau malheur. Mon enfant, non enfant ! Je sens aux déchirements de mon cœur les défailhnces du sien ' ! »
Le soir, la jeune Marie^Thérèse dit à sa tante : u Mon Dieu ! tomme ma mère a été triste aujourd'hui ! » Madame Elisabeth chercha à la rassurer par quelques paroles. La jeune fille fit M prière et s'endormit profondément.
Hais sa mère et sa tante veillèrent, elles veillèrent longtemps ; des allaient et venaient, elles se racontaient tout le sombre passé, pour y retrouver avec amour les pensées, les paroles et ks actions de cœur de leur enfant; elles parcouraient cet knmble réduit où , pendant dé si longs jours , elles l'avaient ta, malgré les privations, les verrous et les injures^ si vif, si , iî^, si affectueux et parfois si riant, travaillant, chantant et
' • Ma tante , qui s'aperçut que je pouvais avoir entendu ces paroles , vint ^ consoler. Je fis ma prière et m'endormis. » (Récit de Madame la duchesse 'âigonléme i madame la marquise de Sainte*Maure.)
priant ! Elles se souvenaient que lorsqu^il les voyait tristes e^jr souffrantes, le pauvre enfant savait trouver, pour les égayer ei. les distraire, quelques étincelles de sa gentille humeur d*a»T,3 trefois. Et elles ne pouvaient plus contenir leur désespoir, e^^^ leurs larmes recommençaient à couler.
Le lendemain et le surlendemain elles remontèrent sur li ^ tour; elles y passèrent de longues heures : rien ne parut. Oh!,. pourquoi cette fatale révélation leur avait-elle été faite ! Marier Antoinette ne revit point son enfant ces jours-là, et elle m., devait plus le revoir; et elle allait emporter du Temple uni. source nouvelle, et la plus amère, de tourments, dUnquiétudai et de larmes plus cuisantes encore que toutes celles qu*eUi avait jusque-là répandues.
Vue vive agitation se manifestait depuis plusieurs jours ; le» passions s^enflammaient de plus en plus contre les prisonnier» du Temple, et venaient s'exprimer dans le sein du conseil général par des manifestations violentes. « Une députation àm la société des Cordelicrs ayant demandé que les membres dm conseil qui faisaient le service du Temple eussent toujours le chapeau sur la tête, le conseil passa à Tordre du jour, motivé sur ce que chacun de ses membres savait assez se respecter pour ne pas se découvrir devant des individus tels que ceux renfermés au Temple '. «
Le gouvernement était aux abois ^ : la disette était grande; . et la peine de mort décrétée par la Convention nationale contre*.
* Conseil général de la Commune , séance du 19 juillet 1793.
^ Depuis que la Convention était assemblée , le gouvernement se composait . de comités, à la tête desquels nous mentionnerons seulement les deux comité dirigeants :
1. Le comité de salut public, dont étaient membres Barère, Coutbon, Hérault, Saint-Just. Jean-Bon Saint-André, Prieur (de la Marne). Robert Lindet, Maximilien Robespierre, Carnot, Prieur (de la Côte-d'Or) , CoDot d'Herbois, Billaud-Varennes ;
2. Le comité de sûreté générale, qui se composait de GuCTroy, Vadier. Voulland , Panis , Lavicomtcrie , Moïse Bayle , David , Amar, Barbeau-Dubarran, Jagot, Louis (du Bas-Rhin). Ruhl.
Voir à la fin du volume, Documents et Pièces justificatives, n» VI, un tableau de \' intérieur de ces comités.