‹ Louis XVIIChapitre 67 sur 206 · LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT · texte numérisé non relu

LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT

eet enfants : je savais les vertus de l'une, Tinnocence des autres, les malheurs de tous... Il s'élevait un combat dans mon âme pour essayer de me cacher que moi-même je pouvais et devais les secourir.

» Il m'était donc impossible de régler mes sentiments et mes pensées de manière à les avouer sans restriction devant Dieu et devant ma conscience.

y» Mais la peur ne parvint pas toutefois à fausser mon jugement et à dénaturer mon cœur. Je fus prudent, mais je restai homme. Je serais devenu suspect, si Ton m'avait cru capable de faire le bien ; mais je serais devenu un monstre à mes yeux, si je n'eusse pas eu pour des malheureux tous les égards que ne défendaient point les devoirs de ma charge.

» Pourquoi Dieu m'a- 1- il donné une nature si disposée à compatir aux souffrances , et si peu de moyens pour faire le bien? L'affection que j'avais dans le cœur devenait un trésor de colère ; la pitié sans la bienfaisance est un cruel tourment.

» J'^ai en des regrets , presque des remords : ils se sont accrus avec le temps, car en s'éloignant de la révolution on en a senti beaucoup plus l'odieux. Dans sa clémence, Dieu voulait que ces regrets me profitassent ; il m'a donné cinquante ans & survivre à mon cher et innocent prisonnier, afin que je pusse paraître devant lui absous par la durée môme de mes regrets. »

Tels sont les sentiments que j'ai lus dans le cœur ou saisis sur les lèvres du bon et sensible Gomin. Lui-môme, après avoir reçu communication de toute la partie de ce travail empruntée à ses souvenirs ^ il m'a remercié par écrit de l'exactitude avec laquelle je les ai rapportés, et de la justice que je lui ai rendue. Et maintenant, je l'espère, le lecteur, pour qui Gomin n'est plus un inconnu , se fera une idée des mouvements intérieurs qui l'agitaient en se rendant, le dimanche 9 novembre 1794, de la section de police à la prison d'Etat du Temple. Il était accompagné d^un agent qui garda le silence pendant toute la route. Il se présenta avec sa nomination au commissaire, qui

inscrivit son entrée sur les registres, et à Laurent, qui le reçut comme son adjoint. Il était nuit. Les deux gardiens montèrent ensemble, accompagnés du commissaire (nommé Buisson jeune) , pour voir les prisonniers.

Gomin éprouvait une vive émotion en touchant pour la première fois cet escalier que le Roi avait descendu pour aller à Téchafaud , et les guichets et les portes de fer encore fermés sur ses enfants orphelins. Je ne dirai rien ici de sa première visite chez Madame Royale ; les nombreux détails que je tiens de lui et de Lasne sur la captivité de cette Princesse trouveront leur place plus tard. Entré au second étage, dont la première pièce, comme je Tai dit, servait d'antichambre, Laurent demanda à son collègue sUl avait vu autrefois le Prince Royal. « Je ne F ai jamais vu , répondit Gomin. — En ce cas , il se passera du temps avant qu'il vous dise une parole. » Ils ouvrirent la seconde pièce , qui avait été la chambre à coucher de Cléry. Sur un lit de fer placé dans le coin à gauche, était couché le royal enfant. Au premier bruit que fit l'arrivée des visiteurs, il leva sa petite tête coiffée d'un bonnet de coton blanc. Son premier aspect était triste à fendre le cœur : son teint plombé, son air languissant, révélaient ses longues misères; il y avait sur ses traits et jusque dans son regard comme un sceau de douleur et de mort imprimé par les tortures physiques et morales qu'il avait souffertes. Après avoir jeté un coup d'œil , les gardiens se retirèrent.

Gomin s'établit avec Laurent au rez-de-chaussée. Leur chambre, comme je l'ai dit, s'appelait la salle du conseil: elle avait trois lits , l'un pour Laurent, l'autre pour Gomin, et le troisième pour le membre du comité civil que chaque section de Paris envoyait tour à tour au Temple , pour y remplir pendant vingt-quatre heures les fonctions de commissaire.

Voici de quelle manière se faisait, à cette époque, l'installation de cet officier municipal. Arrivé à midi, il recevait de celui qu'il remplaçait les instructions des comités de la Convention relatives aux devoirs à remplir pour la surveillance de

Page 1