LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT
chacun des prisonniers , et Tinjonction de ne point laisser le frère et la sœur se rencontrer ou se promener en même temps.
Le commissaire sortant et les gardiens conduisaient le nouveau municipal pour reconnaître les prisonniers : il en était fait sur le registre du Temple une mention que signait celui qui entrait en fonction.
Toutes les clefs de la tour étaient enfermées dans une armoire de la salle du conseil. Cette armoire avait deux serrures de dimension différente , dont chaque gardien avait une clef. Us dépendaient donc Fun de F autre, et le porte-clefs de tous les deux.
Depuis la mort de Louis XVI , les postes du Temple ne se composaient que de cent quatre-vingt-quatorze hommes de la garde nationale et de quatorze de Fartillerie parisienne.
Afin de conserver la moitié des hommes de service, les gardiens ne donnaient jamais de cartes de sortie que pour la moitié du nombre. Personne ne pouvait entrer ni sortir sans être porteur d^une carte signée des deux préposés.
Indépendamment de la garde nationale commandée pour ce poste, il y avait quatre ou cinq gendarmes d'ordonnance. Tous les soirs, les gardiens envoyaient au comité de sûreté générale, section de la police, un bulletin de tout ce qui s'était passé pendant les vingt-quatre heures.
L'adjonction de Gomin fut très-profitable à Laurent , qui , jusqu'alors, presque aussi esclave que Favait été Simon, avait renoncé à ses goûts et à ses. habitudes : F arrivée d'un collègue lui rendait le moyen de retourner parfois à ses fleurs et à son club ; mais elle changea, du reste, peu de chose à Fordre établi. Le service continua à peu près comme par le passé. Tous les matins vers neuf heures , les deux gardiens et le commissaire montaient ordinairement ensemble dans la chambre du Dauphin ; Gourlet les accompagnait ; il habillait le Prince ; pendant que Fenfant déjeunait , il faisait son lit et balayait Fappartement en présence de ses chefs.
Le déjeuner, consistant en une tasse de lait ou des fruits, était apporté par Garon , garçon d* office.
La chambre faite et le déjeuner pris , on laissait le Prince seul jusqu'à Theure du dîner, c'est-à-dire jusque vers deux heures. Les gardiens remontaient alors avec le nouveau commissaire civil. Le diner consistait en une soupe, un petit morceau de bouilli et un plat de légumes secs , le plus ordinairement des lentilles.
Puis on laissait Tenfant seul jusqu'à huit heures du soir.
Quand le jour baissait, Fun des gardiens, le plus habituellement Gomin, montait soit avec Garon, soit avec Gourlet, pour allumer le réverbère, qui, placé dans la première pièce, éclairait , à travers un vitrage , la chambre à coucher.
A huit heures le souper.
Le souper ressemblait au dîner, moins le bouilli.
Après cela, on couchait l'enfant et on le laissait seul jusqu'au lendemain matin à neuf heures. On voit que, si le régime du Temple n'était pas sensiblement modifié, les rouages en étaient du moins très-simplifiés depuis le 9 thermidor.
Et tous les jours se succédaient ainsi. Quelques petits événements, quelques légers épisodes que nous allons rapporter d'après des notes fidèles S en variaient seulement la monotone et cruelle uniformité.
Gomin, comme nous l'avons dit, n'avait point désiré l'emploi qu'on lui donnait, et sa nomination était venue le sui^ prendre : il en fut bien autrement contrarié , quand il eut vu de près dans quel état se trouvait le royal orphelin. Introduit le soir dans sa chambre, il n'avait pu, à sa première visite, se faire une idée complète de son état réel ; mais le lendemain, il en fut bouleversé. Laurent lui dit qu'il l'avait pourtant trouvé dans une position bien autrement affreuse. Gomin, maître de
* Ces notes m'ont été communiquées par Gomin, dont la mémoire, trèssûre quant au fond des choses , n'a pu commettre que de légères inexactitudes dans l'ordre chronologique.