LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT
ses actions , aurait donné sa démission ; mais la peur d^être , pour cette démarche même, classé parmi les suspects, le retint dans une position où il voyait tant de mal , et o.ù il ne pouvait faire que si peu de bien.
Qnand le commissaire était un honnête homme, l^s gardiens en obten^ent toujours quelque petite concession favorable aux prisonniers : ils lui disaient par exemple qu'il était d'usage de les promener sur la plate-forme, ou de passer dans Taprèsmidi quelques instants avec le petit Capet.
C'est ainsi qu'ayant su que cet enfant avait toujours aimé les fleurs, Gomin, dès le troisième jour de son installation (le 21 brumaire an III, mardi II novembre 1794), profita du bon vouloir du municipal de service, du nom de Bresson ^ pour faire monter dans sa chambre quatre petits pots de fleurs qu'il avait choisis lui-même et qui étaient dans tout leur éclat. La vue des fleurs produisit sur la physionomie de l'enfant un effet magique : surpris d'un témoignage d'affection si nouveau pour lai, il pleura.
Des fleurs ! il y avait si longtemps qu'il en était privé ! Il tournait autour d'elles avec ivresse, il les prenait à deux mains pour en respirer les odeurs ! il les dévora des yeux toutes ensemble , il les examina les unes après les autres , et après avoir longtemps cherché, il finit par en cueillir une !..'. Puis il regarda Gomin d'un regard profondément mélancolique : une pensée filiale lui avait traversé le cœur. Pauvre enfant ! il n'y a plus de fleurs pour elle : il ne vous sera pas donné d'aller en porter une sur sa tombe !
Le 24 brumaire an III (14 novembre 1794), six jours après l'entrée de Gomin au 'femple, vint un commissaire du nom de Delboy '. Ses' allures étaient brusques, son ton tranchant. Il se fit tout ouvrir avec une exigence presque brutale; mais sous ces formes vives et hautaines se révéla bientôt une certaine élévation de sentiments qui surprit grandement les gardiens et
1 Demeurant rae Montorgueil , n<> 1 . section du Contrat-Social. s Demeurant rue de la Lune , n9 145 , fection de Ronne-Nouvelle.
les prisonniers. « Pourquoi ces mauvais aliments? S* ils étaient aux Tuileries, nous leur disputerions toute nourriture; mais ici en nos mains ! il faut envers eux se montrer cléments : la nation est généreuse. Pourquoi ces abat-jour? Sous le règne de Fégalité, le soleil luit pour tout le monde; il faut qu'ils en aient leur part. Pourquoi les empêcher de se voir sous le règne de la fraternité? »
A celte dernière exclamation , le Prince avait ouvert de grands yeux : il épiait chaque mouvement du fougueux visiteur. « N'est-ce pas , mon garçon , que tu serais bien aise de jouer avec ta sœur? Je ne vois pas pourquoi la nation se souviendrait de ton origine, si tu l'oublies? » Puis se tournant vers Laurent et Gomin : « Ce n'est pas sa faute s'il est fils de son père... Ce n'est plus là qu'un malheureux et qu'un enfant; ainsi, ne soyez pas durs envers lui : le malheureux appartient à l'humanité, et la patrie est la mère de tous ses enfants. »
Et comme pendant le dîner t)n parlait d'arrestations préven- : tives : u II y a des gens qui ne sont pas suspects, s'écria le , sentencieux commissaire, car ils ne peuvent faire que du mal; d'autres , qui sont hypocrites , qui font du mal sans faire de bruit : ils ont inventé le fusil à vent. »
Presque toute la soirée il fut absent. Le lendemain, en prenant congé des deux gardiens, il leur dit : « Conmaent nous rencontrer désormais? Nous suivons des routes qui ne se croisent pas : c'est égal, les bons patriotes se retrouvent toujours, les gens d'esprit changent d'opinion, les gens de cœur gardent leurs sentiments. Nous ne sommes pas septembriseurs : salut et fraternité. »
Rien ne peut donner une idée des sensations qu'excita chei les préposés du Temple l'apparition de cet étrange commissaire, qui avait du sans-culotte dans les manières, du chevaleresque dans les sentiments : espèce de bourru bienfaisant, qui avait quelque peu du cynisme de Diogène, et quelque peu de la charité de Fénelon ; qui semblait respecter tout ce qui est fort aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu ; qui