LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT
honorait la faiblesse comme la puissance, et le malheur comme le mérite.
Toujours aux aguets de toute occasion favorable qui s^ offrait d'améliorer le sort des captifs, Gomin demanda, ce jour-là, que le réverbère qui jetait la lumière dans la chambre du Dauphin fût allumé dès la brune, chose qu^on négligeait depuis longtemps, et à laquelle Tenfant attachait beaucoup de prix. A dater de ce moment, Téclairage eut lieu tous les jours à la tombée de la nuit.
Il était expressément défendu de laisser se rencontrer les enfants de Louis XVI. Mathieu avait signifié cette prohibition de la manière la plus formelle. Aussi on ne tint aucun compte de Inobservation philanthropique du philosophe Delboy. Depuis leur séparation, le 3 juillet, et leur confrontation, lé 7 octobre 1793, Madame Royale n* avait point vu une seule fois son frère. Aujourd'hui, 3 frimaire an III (23 novembre 1794), elle Ta aperçu par Fescalier au moment où elle rentrait dans sa chambre avec Laurent, et où Gomin, escorté du commissaire de service du nom d'Alavoine >, sortait de celle du Dauphin, emmenant Fenfant se promener avec lui sur la terrasse; mais il ne lui a été donné ni de F embrasser ni de lui parler.
L'événement avait justifié la prédiction de Laurent : Gomin, depuis son entrée au Temple , bien que des jours et des jours se fussent écoulés , n'avait pu obtenir encore une seule parole de son prisonnier. Le pauvre enfant avait eu tant à souffrir des hommes qu'il les craignait tous : son nouveau surveillant essayait de le réconcilier avec eux. Accoutumé à fouiller avec sensibilité dans les mystères de cette lamentable destinée, il ne faisait point , hélas ! pour lui tout ce qu'il aurait voulu faire , mais il faisait du moins tout ce qu'il pouvait. Aussi peu à peu Fenfant le regardait d'un œil moins inquiet, et finit même par devenir assez expansif. Le premier mot qui sortit de ses lèvres fut un mot de gratitude : c'était toujours une parole de cœur
1 De la section du Temple.
qui lui déliait la langue. « C'est vous qui m'avez donné deé ^ fleurs! je ne Tai pas oublié, w lui dit-il avec un air reconnaissant et des yeux pleins de douceur.
Depuis Tarrivée de Laurent, et surtout depuis celle de Gomin , une fugitive couleur semblait remonter à ses joues et lui rendre un peu de cette souriante beauté qui étincelle sur les jeunes fronts. On eût dit que le cœur du pauvre Prince commençait à s'ouvrir à Tespérance, au moment où ses amis recommençaient d'espérer en lui.
Le Courrier universel du 6 frimaire an 111 (26 novembre 1794), journal que rédigeaient Nicolle, Bertin l'aîné et Poujade, contenait ces lignes, que reproduisirent toutes les feuilles périodiques du temps :
tt Le fils de Louis XVI profitera aussi de la révolution du " 9 thermidor. On sait que cet enfant avait été abandonné aux soins du cordonnier Simon, digne acolyte de Robespieïre dont r il a partagé le supplice. Le comité de sûreté générale, persuadé *• que pour être fils d'un roi on ne doit pas être dégradé au- e dessous de l'humanité, vient de nommer trois commissaires, ). hommes probes et éclairés , pour remplacer le défunt Simon, t Deux sont chargés de l'éducation de cet orphelin , le troisième > doit veiller à ce qu'il ne manque pas du nécessaire comme par :le passé. »
Ce courageux article, conçu dans le dessein de raviver le fe parti royaliste, jeta l'alarme dans le camp des gouvernants; ik lancèrent un mandat d'amener contre les trois rédacteurs da } Courrier universel, et, dans la séance de la Convention du 12 frimaire (2 décembre), Mathieu, membre du comité de sûreté générale, lut le rapport suivant :
« Citoyens, je viens au nom du comité de sûreté générale donner le démenti le plus formel au récit calomnieux et royaliste inséré depuis plusieurs jours dans des feuilles publiques , . et répété avec une sorte d'affectation au moins très-répréhensible. Le comité y est présenté comme ayAit donné des instituteurs aux enfants de Capet enfermés an Temple, et porté