LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT
guerre? N^ est-ce pas donner un centre et un point de ralliement aux lâches déserteurs de la patrie?... Si le hasard des événements ou le succès de nos armes eût remis dans vos mains le fils et rhéritier du dernier des rois , qu*auriez<-vous fait de ce rejeton? L'auriez-vous rendu?... Non, sans doute. (Non! non! crie-t-on de toutes parts.) Un ennemi est bien moins dangereux lorsqu^il est en notre puissance que lorsqu'il passe aux mains de ceux qui soutiennent sa cause ou qui ont embrassé son parti. Supposons que T héritier de Gapet se trouve placé au milieu de nos ennemis, bientôt vous apprendrez qu'il est présent sur tous les points où nos légions auront des ennemis à combattre ; lors même qu'il aura cessé d'exister, on le retrouvera partout, et cette chimère servira longtemps à nourrir les coupables espérances des Français traîtres à leur pays... La calomnie cherchera toujours à vous atteindre, soit que les restes de Gapet soient bannis , ou que vous les gardiez en captivité ; on pourra également dire que vous conservez les rejetons des rois pour relever le trône , ou que vous les livrez aux ennemis pour leur fournir un moyen nouveau d'attaquer la République. Suivez donc la route que vous prescrivent la sagesse et Ténergie. La sagesse vous ordonne la défiance, Ténergie veut que vous frappiez tous les ennemis de la liberté... Dites à vos concitoyens que la révolution du 9 thermidor a été faite pour affermir la République , en rétablissant sur les bases immortelles de toutes les vertus... C'est donc sur la raison autant que sur l'intérêt public qu'est fondé l'avis de vos comités. Il y a peu de danger à tenir en captivité les individus de la famille Gapet ; il y en a beaucoup à les expulser. L'expulsion des tyrans a presque toujours préparé leur rétablissement , et si Rome eût retenu les Tarquins , elle n'aurait pas eu à les combattre... »
L'avis du gouvernement fut adopté sans discussion. Les habiles des comités savaient que c'était la mort du Dauphin que la Convention venait de voter.
Laurent et Gomin eurent connaissance par les feuilles publiques de cette décision , qui , bien qu'elle assurât le maintien
de leurs fonctions , ne leur aj^portait qu^une médiocre satisfaction, tous les deux ayant de quoi vivre, et tous les deux se trouvant dans une position quUls n^ avaient point ambitionnée : F un l'avait prise pour ne pas déplaire à Barras, Fautre pour ne pas se compromettre ; le premier Foccupait par dévouement , et le second la gardait par peur.
Les jours s'écoulaient pou^ eux et pour leur prisonnier sans amener aucun incident nouveau. Quelques visites domiciliaires, chose trop ordinaire pour qu'on y fit beaucoup d'attention, avaient seules rompu la monotone uniformité de leur vie. »
Le 6 pluviôse an III (dimanche 25 janvier 1795), il faisait un temps affreux; le vent s'engouffrait avec violence dans les cheminées des étages supérieurs ; une fumée épaisse remplissait les appartements du frère et de la sœur, u II vaut mieux qu'ils aient froid que d'être asph3pdés, » avait dit Laurent ^ et le feu fut éteint. Gomin avait ajouté : « Si le citoyea commissaire n'y voyait pas d'inconvénient, ne pourrions*nous faire descendre aujourd'hui le petit dans la chambre que nous habitons? — Je ne m'y oppose pas, » répondit le sieur Cazeaux'. Et pour la première fois depuis sa détention, Forphelin put s'asseoir ailleurs que dans sa prison ; il passa la moitié de la journée dans la salle du conseil, et dîna avec le triumvirat commis à sa garde. Les enfants et les malheureux aiment le changement : le fils des rois devait jouir à double titre de la faveur qui lui ^tait faite de partager le repas- de ses geôliers. Il y apporta d'abord la tranquille sérénité qui, dans ses infortunes, n'avait jamais cessé de l'environner comme d'une auréole. Rien ne me plaît, chez Fêtre qui souffre, comme cette douce fierté d'âme, cette vaillante franchise et cette inaltérable mansuétude , qui semblent un reflet anticipé de l'esprit des élus.
Le voyant ainsi, Gazeaux parla en ces termes : « Vous me disiez qu'il était bien malade; il n'y parait pas. Est-ce pour appeler Fintérét sur lui que vous me Faviez représenté comme presque agonisant? — Agonisant, non, répondit Gomin; mais
> Rue de la Boucherie, n« 1292, de la section de la Fontaine de GreneHe.