‹ Louis XVIIChapitre 76 sur 206 · LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT · texte numérisé non relu

LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT

morceau de frangipane, qu'il lui laissa sur sa table en se retirant.

Le lendemain , ce fragment de gâteau était encore dans son entier ; et le gardien faisant à Fenfant un bienveillaftit reproche de n*y avoir pas touché : « Je l'aurais accepté de vous avec grand plaisir, dit-il; mais cet homme avait découpé cette pâtisserie, elle provenait de son dîner, et je ne veux rien de lui, pas plus cela que son vin ! » Ces détails , je les tiens de la bouche même de Gomin , et je les transmets tels que je les ai reçus. Avant de dire que c^est faire descendre ce récit jusqu* aux enfantillages, on se souviendra qu'il s'agit d'un enfant qui pendant six mois avait subi l'effroyable tyrannie M Simon, pendant sept mois une solitude plus effroyable encore que cette tyrannie, et qui, au bout de ses souffrances, retrouvait encore de l'indignation pour ressentir un affront, de la fermeté pour le repousser.

Le passage de ce commissaire démagogue avait du reste laissé une trace profonde dans l'imagination du Prince ; et, deux jours après , Gomin fut péniblement surpris de l'entendre répéter tout bas cette phrase : Il y en a tant qui meurent et qui sont plus nécessaires! — Le malheureux petit être avait -il vu dans ces paroles une sorte d'anathëme et de fatale prophétie? Ce qu'il y a de certain , c'est qu'à dater de ce jour, quelques accès de fièvre lui reprirent , sa convalescence sembla arrêtée , l'enflure de ses'poignets et de ses genoux augmenta. Frappés de cette disposition rachitique, ses gardiens craignirent qu'il ne se nouât : ils sollicitèrent l'autorisation de le conduire au jardin pour Y prendre un peu d'exercice ; ils ne purent l'obtenir.

Ils 4ie négligeaient rien de ce qui pouvait faire du bien à leur prisonnier ; mais il fallait avant tout que la bonne volonté des municipaux répondît à la leur : encore craignaient-ils les dénonciations dont quelques employés subalternes les avaient plus d'une fois menacés. Ils n'osaient donc rien prendre sur eux isolément, et ils ne montraient quelque peu de hardiesse dans leurs soins que lorsqu'ils s'étaient au moins assurés de la complicité du commissaire.

Pour arracher T enfant à une solitude fatale à son âme comme à son corps, ils le firent quelquefois descendre dans la salle du conseil , où il pouvait du moins trouver un peu de distraction. Il fut facile de voir, à Fair préoccupé et craintif qu^il y apporta la première fois que cette faveur lui fut accordée de nouveau, que le souvenir de Cazeaux vivait encore dans son imagination. Plein de sympathie pour ses gardiens, et surtout pour Gomin , auquel il livrait maintenant volontiers la confidence de ses peines, rien ne pouvait vaincre son ombrageuse répugnance pour tous les visitturs du dehors, qu^ils vinssent au nom de la Convention ou au nom de la municipalité. Mandataires du peuple souverain ou mandataires de la Commune , leur abord lui causait déjà de vives appréhensions, et leur voix, grossière, ou seulement impérieuse , le remplissait de terreur. Jamais ils n'obtinrent un mot de lui. Quelques-uns, plus d'une fois, employèrent la prière pour lui arracher une réponse : il les regardait d'un œil fixe et ne répondait pas. D'autres souvent eurent recours à la menace.... Oh! pour ceux-là, il n^avait même pas un regard : sa tête, baissée ou détournée, n'avait pourceux que la manifestation tacite de l'indifférence ou du mépris. Que de fois ils se retirèrent en jurant contre ce lionceau qui, tout blessé qu'il était et abattu, gardait encore du moins le sentiment de ce sang royal qui coulait de toutes ses plaies !

Je comprends et j'honore les hommes qui Anbrassèrent la révolution dans la seule vue du bien public, qui voulurent la garder pure de tout excès, et qui, sous la hache même du bourreau, croyaient encore au triomphe de la liberté : j'estime la conviction et le courage qui m'apparaissent dans l'Aistoire comme la compensation de l'injustice et de la cruauté. Des philosophes ont pu se tromper de bonne foi : imais comment appeler les misérables qu'ils eurent à leur suite (non pas certes à leurs gages) et dont l'instinct stupide ou féroce dénaturait leurs principes en voulant les interpréter? C'est que la philosophie, seule et en divorce avec la religion, a'est pas un frein pour les passions de la masse, et que ses plus belles maximes deviennent

Page 1