‹ Louis XVIIChapitre 77 sur 206 · LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT · texte numérisé non relu

LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT

dangereuses , brutales et sanguinaires , lorsqu'elles sont traduites dans la rue par la populace.

Le 5 ventôse an III (23 février 1795), apparut à la tour un commissaire civil , homme replet , le cou très-court et le teint fort coloré; il avait nom Leroux* : c'était un terroriste arriéré, qui vivait dans le regret de Tincorruptible Robespierre et dans Fespérance de voir le boyau du dernier prêtre serrer le cou du dernier roi. Aussitôt installé, il demanda à faire une revue complète de tout Tédifice du Temple, u J'y suis venu une fois alors que le tyran vivait encore , mais je n'|ii rien pu voir en détail , et je veux savoir quelle mine les roitelets plumés font dans leur cage. » On le conduisit jusqu'au sommet de la tour; et, en descendant, on le fit entrer d'abord dans l'appartement de Madame Royale. La Princesse était occupée à coudre : elle ne quitta point son ouvrage, sur lequel ses yeux restèrent fixés. — tt Est-ce qu'on ne se lève pas ici devant le peuple? » s'écria Leroux. La Lrusque question du mandataire de la Commune n'altéra point l'attitude calme et digne de la jeune fille, qui, immobile sur son siège, continua son œuvre en silence. Leroux chercha à se dédommager sur les meubles, qu'il affecta de soumettre au plus minutieux examen. Marie-Thérèse ne fit aucune attention à tout ce manège inquisitorifd , ce qui dépita le susceptible démocrate , qui murmura en se retirant : u Elle est fière comme l'Autrichienne ! »

Entré chez le Dauphin, il n'est sorte d'épithètes injurieuses qu'il n'employât en parlant de lui et.de ses parents. L'expression de Jils du tyran revenait surtout à chaque instant sur ses lèvres , et avec une dureté qui fit même rompre le silence au pauvre Gomin : o C'est le fils du tyran , si vous youlez , ditil, mais il est malade et malheureux. — Malade! répondit Leroux, qu'est-ce que cela fait? Voyez le mal! Est-ce que les fils des tyrans ne sont pas malades comme tout le monde? Malheureux, dites-vous? quant à cela, citoyens, ne dirait-on pas qu'il ne l'a pas mérité? — Il ne l'a pas mérité par lui-

* Rue VieUle-MoBDoye, n* 21, section des Lombards.

même, dit Laurent; il porte la peine de sa naissance; mais soyons justes, son origine n'est pas sa faute. — Vous avez les mœurs fièrement relâchées , vous autres , pour des républicains ! Ah ! ce n'est pas sa faute d'être né exprès pour dévorer les sueurs et le sang du peuple ! Il n'en résulte pas moins que les monstres doivent être étouffés au berceau. Laissons donc faire la révolution , et il n'y aura bientôt ni pauvreté, ni deuil, ni esclavage sur la terre ! »

On se tut, mais Gomin répondait au fond de son cœur : u Et pourtant , quand je vois un pauvre dans la rue , je me dis : C'est la révolution qui lui a mis ces haillons sur le dos ; quand je vois un enfant en deuil, je me dis : C'est la révolution qui l'a fait orphelin; quand je vois une église en ruines, je me dis : C'est la révolution qui en a chassé Dieu ! » —

tt On est bien dans ce fauteuil, dit le gros Leroux, qui, fatigué de son exploration, s'était emparé du meuble le plus large de l'appartement. — Voulez-vous que nous restions ici? dit alors Laurent, empressé de faire une proposition qui, acceptée , serait une distraction pour le détenu. — Très-volontiers, mais il nous faut du vin et des cartes. »

Cartes et vin furent apportés : les cartes servirent à jouer au piquet, et le vin à boire à la mort des tyrans. A la fin de chaque partie, la libation recommençait. Chaque fois que Leroux avait à compter les rois : u Trois tyrans, quatorze de tyrans ou congrès de tyrans, disait-il, c'est le seul jeu où les tyrans valent quelque chose. » Puis , en poursuivant son insipide plaisanterie , il appelait la dame la citoyenne et le valet LE courtisan. Le pauvre Gomin n'avait pas demandé que l'on restât dans la chambre du Prince , tant il redoutait pour son malade les allures et les propos du commissaire jacobin ; mais il vit avec plaisir que non-seulement l'enfant avait fini par s'accoutumer aux sottes expressions du joueur démagogue, mais encore qu'il prétait une attention soutenue à la partie, portant tous ses vœux du côté de ses gardiens. Toutes ces petites figures enluminées qui passaient sous leurs doigts sem-«

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