LIVRE XVÏ. — GOMIN ADJOINT A LAURENT
» Le Prince était assis auprès d*une petite table carrée sur laquelle étaient éparses beaucoup de cartes à jouer ; quelquesunes étaient pliées en forme de boîtes et de caisses, d* autres élefées en château. Il était occupé de ces cartes lorsque nous entrâmes, et il ne quitta pas son jeu.
n II était couvert d^un habit neuf à la matelot, d*un drap couleur ardoise ; sa tête était nue , la chambre propre et bien éclairée. Le lit se composait d^une couchette en bois, sans rideaux; le coucher et lé linge nous parurent beaux et bons. Ce lit était derrière la porte , à gauche en entrant ; plus loin , du môme côté, était un autre bois de lit sans coucher, placé au pied du premier ; une porte fermée entre les deux communiquait à une autre pièce que nous n* avons pas vue.
» Les commissaires nous dirent que ce lit ' avait été celui d*un savetier nommé Simon, que la municipalité de Paris, avant la mort de Robespierre , avait établi dans la chambre du jeune Prince pour le servir et le garder. On sait assez avec quelle atroce barbarie ce monstre s*^st acquitté de ces deux fonctions.
» On sait que ce scélérat se jouait cruellement du sommeil de son prisonnier; que, sans égard pour son âge, pour lequel le sommeil est un besoin si impérieux, il l'appelait à diverses reprises pendant la nuit, en lui criant : «Capet!... Capet !... » Le Prince répondait : « Me voilà, citoyen... — Approche que je te touche, » répliquait le tigre. L'agneau approchait... L'exécrable bourreau sortait une jambe du lit, et, d'un coup de pied lancé partout où il pouvait atteindre, il étendait sa victime par terre en lui criant : « Va te coucher, louveteau! » 0 ciel! et la vengeance divine se bornerait à la vie que ce monstre a perdue atec Robespierre !
D Ceci a déjà été écrit; mais je le rapporte parce que les
> « Il y .avait longtemps que ce lit avait été enlevé; je ne l'ai jamais vu. Laurent et d'autres employés dirent aux puissants visiteurs qu'effectivement Simon couchait dans la même chambre que le Prince , et leur montrèrent la place que son lit avait occupée. Voilà tout. » — Goui.v.
•>7i LOUIS XVII.
commissaires nous en Rrent un récit dont le souvenir me fait frissonner chaque fois que j*y pense. Après ces affreux pré^ liminaires, je m'approchai du Prince. Nos mouvements ne semblaient faire aucune impression sur lui. Je lui dis que le gouvernement , instruit trop tard du mauvais état de sa santé et du refus qu'il faisait de prendre de Fexercice et de répondre aux questions qu'on lui adressait à cet égard, ainsi qu'aux pro* positions qu'on lui avait faites d'employer quelques remèdes et de recevoir la visite d'un médecin, nous avait envoyés près de lui pour nous assurer de tous ces faits et lui renouveler nous-mêmes, en son nom, toutes ces propositions; que nous désirions qu'elles lui fussent agréables; mais que nous nous permettrions d'y ajouter le conseil , et le reproche même , s'il persistait à garder le silence et à ne vouloir point prendre d'exercice; que nous étions autorisés à lui procurer les moyens d'étendre ses promenades et à lui offrir les objets de distraction et de délassement qu'il pourrait désirer, et que je le priais de vouloir bien me répondre si cela lui convenait.
}) Pendant que je lui adressais cette petite harangue , il me regardait fixement sans changer de position et il m' écoutait avec l'apparence de la plus grande attention , mais pas un mot de réponse.
» Alors je repris mes propositions comme si j'eusse pensé qu'il ne m'avait pas entendu, et je les lui particularisai à peu près de cette manière :
tt Je me suis peut-être mal expliqué, ou peut-être ne m'avezvous pas entendu, Monsieur; mais j'ai l'honneur de vous demander si vous désirez un cheval, un chien, des oiseaux, des joujoux de quelque espèce que ce soit , un ou plusieurs compagnons de votre âge , que nous vous présenterons avant de les installer près de vous *, Voulez-vous dans ce moment descendre dans le jardin ou monter sur les tours? désirez-vous des bonbons, des gâteaux? etc., etc. » J'épuisai en vain toute la nomenclature des choses qu'on peut désirer à cet âge; je n'en
' ■ Pas un mot de cela n'a été dit. a — Gohï\.