LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT
d'étoimement, et nous allions nous communiquer nos réflexions, ]orsqn*on apporta le dîner du Prince.
y> Nouvelle scène de douleur ; il faut F avoir vue et éprouvée pour s'en faire une idée : une écuelle de terre rouge contenait un potage noir, couvert de quelques lentilles ; dans une assiette de la même espèce était un petit morceau de bouilli, noir aussi et retiré , et dont la qualité était assez marquée par ces attributs ; une seconde assiette, dont le fond était rempli de lentilles, et une troisième dans laquelle étaient six châtaignes, plutôt brûlées que rôties; un couvert d'étain, point de couteau, point de vin. Les commissaires nous dirent que c* était Tordre du conseil de la Commune.
» Tel était le dîner du fils de Louis XVI, de Fhéritier de soixante- six rois ! tel était le traitement fait à Finnocence. Eh ! qui pourrait tenir à ce spectacle et à ce souvenir du fils d'un roi, d'un roi lui-même, d'un innocent enfin, forcé par la violence à se nourrir comme le plus malheureux de ses sujets?
» Pendant que Fillustre prisonnier faisait cet indigne repas ^ mes collègues et moi nous exprimâmes par nos regards, aux commissaires de la municipalité, notre étonnement et notre indignation; et pour leur épargner en présence du Prince les reproches qu'ils méritaient , je leur fis signe de sortir dans l'antichambre. Là nous nous expliquâmes comme nous sen^ tiens \ ils nous répétèrent que c'était Fordre de la municipalité, et que c'était encore pis avant eux.
i) Dans l'antichambre, nous ordonnâmes que cet exécrable ordre de choses serait changé à l'avenir, et que Fon commeu'* cerait à Fînstaht même à ajouter à son dîner quelques frian-* dises, et surtout du fruit* Je voulus qu'on lui procurât du rai* sin, qui était rare alors. L'ordre «ayant été, donné pour cela» tlous réntrâmeîi. Le Prince avait totit mangé. Je lui démandai s'il était contefat de ëOn dirlér : poiilt de réponse; s'il désirait du fruit : point de réponse; s'il aimait le raisin : point de réponse. Un instant après, le raisin arriva v on le plaça sur la
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table, et il le mangea sans rien dire. « En désirei-voos encore? » Point de réponse * .
» 11 ne nous fut plus permis de douter, alors , que toutes les i tentatives de notre part pour en obtenir une réponse seraient inutiles : je lui fis part de notre détermination , et je lui dis ' qu'elle était d'autant plus pénible pour nous, que nous ne poo- ~ vions attribuer son silence à notre égard qu'au malheur de loi ' avoir déplu; que nous proposerions, en conséquence, au gon- : vernement de lui envoyer des commissaires qui lui seraient ' plus agréables. Même regard; mais point de réponse, u Vou- ' lez-vous bien , Monsieur, que nous nous retirions ? » Point de t réponse. *
» Cela dit , nous sortîmes ; la première porte étant fermée, !f nous restâmes un quart d'heure dans l'antichambre à nous § interroger mutuellement sur ce que nous venions de voir et ^ d'entendre, et à nous communiquer nos réflexions et les observations que chacun de nous avait faites à cet égard , ainsi qae sur le moral et le physique du jeune Prince.
» D'après le récit que je viens de faire, récit exact et dont j'ai plutôt abrégé qu'étendu les détails , tout le monde peut faire et fera sans doute les mêmes réflexions et les mêmes observations que nous; ainsi, je ne les répéterai pas. J'ai dit les motifs auxquels les commissaires attribuaient le silence opiniâtre du Prince. Je leur demandai dans l'antichambre si ce silence datait réellement du jour où la plus barbare violence lui avait été faite pour signer l'odieuse et absurde déposition... Us renouvelèrent leur assertion à cet égard '.
» Après avoir présenté cette anecdote à l'éternelle douleur des âmes sensibles, je la livre aux observateurs de la nature. Est-il possible qu'à l'âge de neuf ans, un enfant puisse former
* « On parla de fruits pour son dessert , mais on ne demanda pas de raisûi . et il n'en fut point apporté. On n'en eût d'ailleurs , à cette époque , probablement point trouvé dans le quartier. » — Gohin.
^ « Nous n'aurions pu rien affirmer à cet égard , Laurent n'étant entré aa Temple que neuf mois après la scène dû 7 octobre 1793. et moi quatre mois après Laurent. • — Gomin.