‹ Louis XVIIChapitre 5 sur 13 · PRESCRITS PAR LA LOI · texte numérisé non relu

PRESCRITS PAR LA LOI

u Je crois que dans peu de cas on peut rejeter tant de « preuves concluantes, qui deviendraient bientôt une cer- « titude inaltérable, si l'on voulait permettre la publication « de la biographie ; mais il paraît que des raisons politi- « ques s'y opposent....

« Je prie donc Votre Excellence de donner les ordres « nécessaires pour que le manuscrit des mémoires, qui « se trouve encore dans les mains de M. Albrecht, soit « examiné rigoureusement, et que la permission de le faire « imprimer ne soit pas plus longtemps ajournée ; car c'est « le seul et unique moyen pour le moment de procurer w quelque secours à mon mandant et à sa famille.

« J'ai l'honneur

« Pbzold. » .

Eh bien I Messieurs, si tout est imposture et chimère, le ministre de l'intérieur de Prusse a dû recevoir, en lisant une pareille lettre d'un de ses obscurs subordonnés, une désagréable impression !... Elle devait le conduire à le destituer immédiatement ; c'est tout ce qu'il méritait, en effet, cet homme qui, prenant sous sa tutelle un repris do justice, fatiguait ses supérieurs de ses obsessions. Eh bien I rien de tout cela n'arrive.

Le noinistre de l'intérieur semble, comme les autres, vouloir éluder la question, et, en répondant au magistrat prussien, il ne lui parle que de la biographie qui est entre les mains du conseiller, M. Albrecht :

« A M. Pezold, commissaire royal de justice, à Grossen.

« En réponse à votre requête du 22 de ce mois, je vous « informe que, si vous désirez le renvoi du manuscrit « qui contient la vie de l'horloger Naundorff, de Grossen, « il faut que vous le redemandiez au magistrat, M. Albrecht, « conseiller secret du cabinet, auquel vous Tavez remis. « Quant à l'impression de ce manuscrit, vous n'avez qu'à <c vous adresser à l'autorité de la censure.

« Berlin, ce 24 juillet 1831.

« Lé ministre de V intérieur et de la police : « Brenn, »

Au reste, pas un mot des prétentions du mandant de Pezold... De l'importance trop grande que leur donne son défenseur? Rien ! Le ministre de l'intérieur demeure indifférent à toutes ces choses. Evidemment, il a une raison quelconque pour ne pas s'expliquer.

Pezold ne se lasse pas. J'ai dit qu'il s'était adressé au roi ; voici sa requête, respectueuse, pleine de l'affection que tout Allemand porte à son souverain, mais en même temps témoignant une conviction profonde des droits de son mandant. Il réclame le dossier de la condamnation, afin de pouvoir en poursuivre la révision et faire éclater l'innocence de Naundorff :

« Grossen, 24 septembre 1831.

« Supplique de M. Pezold en révision du procès DE Louis XVII.

A Sa Majesté le roi de Prusse, à Berlin, i< Sire, •

« Le duc de Normandie, Louis- Charles, fils de Louis XVI, « habitant Grossen souë le nom de Naundorff, avait eu le

« malheur d'être placé deux fois sous le poids d'une accu- « sation criminelle. Il fut acquitté sur le premier fait et « condamné extraordinairement la seconde fois comme « suspect d'être faux monnayeur.

« Un tissu d'astuce et de méchanceté, qu'il ne pouvait « pas détruire plus tard, d'autant moins qu'il avait tou- « jours été fort du sentiment de son innocence, avait « assuré facilement le triomphe de ses adversaires, pres- « ses de réaliser tous leurs coupables projets. C'est ainsi « qu'ils voulurent flétrir mon mandant par des accusations « aussi insolentes que criminelles; c'est ainsi que les « vrais coupables, pour se soustraire à un châtiment bien « mérité, cherchèrent à jeter sur lui le soupçon du crime « commis. Le succès de cette machination odieuse s'ap- « puya sur le concours de plusieurs circonstances, sur « l'audace de faux témoins, qui déposèrent contre lui, et « dont deicœ furent convaincus plus tard de parjure.

« Enfin le préjugé défavorable et la partialité du juge « instructeur, que, fort. du sentiment de l'injustice dont « il était l'objet, il avait hautement récusé, et qui estima « si peu sa réputation de juge qu'au lieu de se retir>er de u cette instruction, afin de ne pas se charger de l'appa- « rence de l'imputation alléguée, il la continua à dessein « jusqu'à la fin ; ~ toutes ces circonstances, d'après ses « déclarations, ont eu pour résultat d'amener sur lui l'af- « freux malheur de l'accusation d'un crime dont il n'aurait « jamais pensé pouvoir être déclaré coupable, ni condamné « à souffrir la peine infligée en pareil cas.

« Pendant sa captivité, et postérieurement encore, des « communications lui ont été faites de vive voix et par « écrit, dont il résulte qu'il était la victime d'une cabale « qui' protégeait les coupables du crime commis ^ et eœer- « çait une grande influence; qu'il était ainsi dangereux '< de témoigner en sa faveur, bien que tout le monde à « Brandebourg fût convaincu de son innocence.

« Je fus chargé, il y a déjà plus d'un an, de provoquer « par les voies de droit la rescision contre les deux sen- « tences, afin d'établir, dans le cours de la nouvelle instruc-

« tîoD, rentière innocence de Naundorff, par des preuves « qui n'avaient pas été admises dans la première, et d'en « faire la révision nécessaire.

« Sous la date du 16 juillet, je communiquai d'une manière « circonstanciée, au conseiller privé, la vraie situation de « l'affaire, l'informant en même temps que j'avais annoncé « au ministère de la justice la poursuite eu révision, avec « l'offre de produire, selon les prescriptions légales, la u démonstration de l'entière innocence de mon mandant « par la manifestation de preuves directes à cet égard. <t J'exppsai encore que je réclamais qu'il me fût remis, « par la justice locale, les actes requis pour former la « demande en révision ; on a refusé de faire droit à ma « demande...

« Je suis en conséquence chargé de prier très humble- « ment Votre Majesté de daigner ordonner que, en ma « qualité de défenseur élu, le tribunal de cette ville re- M mette à mon inspection les actes concernant l'instruc- « tion, afin que je sois en état de former légalement le « recours en restitution ; pour que, soumis ensuite hum- « blement à l'examen de Sa Majesté, elle en ordonne la « continuation.

'< Je suis avec le plus profond respect, de Votre Majesté...

« PE20LD. w

Ce que Pezold réclame, c'est la possibilité d'obtenir ce qu'il appelle une œuvre de justice, c'est-à-dire la révision.

Sur l'intervention personnelle du roi, le dossier fut envoyé à Grossen. Il n'y resta que quelques heures et bientôt, en vertu d'un nouvel ordre, il reprit le chemin de Berlin. Ce fut justement pendant ces quelques heures, ainsi que je le disais hier, que Pezold put copier les motifs que j'ai mis sous vos yeux.

Mais écartons les détails... Je m'attache au fond des choses, à'ieur moralité ; je cherche la vérité, vous la cherchez avec moi...; tâchons qu'elle ne s'égare pas dans toutes ces circonstances minutieuses I... Ne la voyez-vous déjà pas luire à travers ce dédale ?

Repoussé ainsi, ne pouvant obtenir que la communication des pièces lui permît de se livrer au travail de révision projeté, Pezold fait ce que font toutes les personnes qui n'ont plus de confiance dans les pouvoirs officiels : il s'adresse à la presse. La Gazette de Leipsick insère quelques-unes de ses annonces ; mais quand il en envoie à un journal de Hambourg, Tambassadeur de France fait connaître au cabinet de Berlin que son gouvernement serait contrarié de semblables publications.

Voici à ce sujet une lettre écrite à Pezold par un de ses correspondants, le libraire Schrœder, à Hambourg :

« Nous avons remis l'annonce qui nous a été envoyée à « la rédaction du Correspondant hambourgeois, qui nous a « répondu que ladite annonce ne pouvait être insérée dans « cette feuille, l'ambassadeur français ayant fait opposition. « Nous avons l'honneur de vous saluer avec la plus par- « faite considération.

« Signé : Schrœder. »

« Hambourg, 12 août 1831.

« A Monsieur le commissaire, notaire et syndic, Pezold, à Crossen. »

Eh quoi ! un ambassadeur de France s'occupe de telles choses I Un insensé, un maniaque, un repris de justice, un indigne a l'audace de se dire fils de Louis XVI, et le cabinet français s'en émeut, et des correspondances s'échangent, et le représentant de la France prend la peine de compromettre son caractère à disputer le passage à de telles inepties I

Mais prétendre arrêter la voix de la réclame est une entreprise au-dessus des forces humaines, et tous les dieux de la fable n'auraient pu en venir à bout.

Qu'arrive*t-il, en effet? Tandis que notre ambassadeur s'inquiète de ce qui se publie à Hambourg, il ne voit pas ce qui se publie à Paris dans le vénérable Constitutionnel, qui, le 7 août 1831, reproduit en ces termes l'annonce de la Gazette de Leipsick :

« — La Gazette de Leipsick publie dans ses annoDces « l'avis suivant qui ne laisse pas d'être curieux :

(c A Grossen, à peu de distance de Francfort-sur-l'Oder, « réside, sous un nom supposé, le fils du roi Louis XVI, « Louis-Charles, duc de Normandie, et, après la mort de « son frère aîné, Dauphin de France. Pour bien asseoir « Topinion sur son compte, il a écrit l'histoire de sa vie, « de ses souffrances. Forcé par les circonstances de la « faire imprimer, il cherche un éditeur pour les conditions. « On pourra s'adresser franc de port à son mandataire spé- « cial, le commissaire de la justice Pezold, à Grossen. »

Assurément, Messieurs, cette annonce n'a rien de bien digne; elle ressemble plutôt à une réclame de librairie qu'à une prétention d'Etat. Mais enfin, comme disait le Constitutionnel, elle ne laissait pas que d'être curieuse ; elle pouvait éveiller certaines susceptibilités, d'autant plus que pendant ce temps Naundorff continuait ses instances auprès de sa sœur et des membres de sa famille ; et, entre autres pièces qui ont échappé à des destructions naturelles, nous trouvons à la date de 1832 un reçu de la poste de Grossen qui constate l'existence d'une lettre envoyée par Naundorff à la duchesse d'Angoulême.

« Reçu du bureau de poste de Grossen.

« L'autorité certifie par ce reçu qu'une lettre pesant deux « onces, à l'adresse de M"^® la princesse royale de France, « M™* la duchesse d'Angoulême, a été remise pour être « expédiée par la poste.

« Grossen, 25 mars 1832.

« (Bureau de la poste royale de Prusse.) « Signature illisible. »

La persistance des réclamations, des démarches, deô imporlunités, si vous le voulez, est donc hors de doute.

Quant à Pezold, il en avait vainement fatigué l'administration et la justice do son pays. 11 commençait, comme je

l'ai dit, à en entretenir la presse, lorsqu'il mourut subitement.

Quel est le secret de ce trépas ? Dieu seul le sait, mais vous concevrez facilement que les persécutés et le frèrci de Pezold l'aient attribué à une cause peu naturelle.

Laissons leurs inductions ; nous n'avons pas le droit, nous, de soulever le voile qui couvre ce mystère.

Notre tâche est assez lourde sans en augmenter le fardeau par des investigations secondaires.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Pezold disparaît subitement dans la force de l'âge, sans que rien ait expliqué sa mort.

U est tout simple que les membres de sa famille et les parties intéressées aient attribué ce trépas au poison.

Quoi qu'il en soit, voilà Naundorff seul ; son surveillant des premiers jours, devenu son ami, son soutien, son défenseur, a succombé. Le voilà seul I II ne se décourage pas. Il continue la lutte, et lorsqu'en 1832 paraît, dans un journal très autorisé de Leipsick, la Comète, un article violent contre lui, contenant toutes les calomnies et toutes les absurdités qui n'ont cessé de se dresser contre lui, il prend la plume, et dans une lettre adressée au directeur du journal il explique sa situation.

Voici cette lettre, datée du 26 juillet 1832 :

« Si je suis celui que je prétends être, mes longs mal- « heurs méritent au moins quelques égards; si je ne le « suis pas, pourquoi me persécuter sourdement et ne pas « me faire publiquement mon procès ? Pourquoi m'a-t-on « calomnié dans les gazettes de Hambourg ? Hélas I si je « n'étais que le fils d'un pauvre ouvrier, peut-être n'aurais- « je pas été si malheureux I Craint-on que je vienne à « réclamer une couronne qu'on a dérobée à ma naissance w et à mes droits ? Je ne désire que la tranquillité et rien « de plus.

« Que celui qui croit mon esï)rit aliéné revienne de son « erreur ; que celui qui me considère comme un méchant « vienne à moi ; il se persuadera facilement que je ne con-

« nais d'autre vengeance que Toubli et le pardon, et que «je voudrais faire k mes ennemis autant de bien qu'ils « m.'ont fait de mal.

« En arrivant à Berlin en 1810, f avouai qui fêtais à M. Lç <( Coq, président de police. Celui-ci mit quelque argent « à ma disposition, en me faisant observer qu'il me fallait « garder un silence absolu sur le secret de ma naissance, « si je tenais à la vie.

« En 1824, je fus accusé dC avoir pris un faux nom pence dant le procès que j'eus à soutenir. Pressé par le juge « d'instruction de déclarer mon véritable nom, sans cepenc< dant vouloir y consentir, je m'écriai, l'âme froissée de « douleur et d'indignation : Eh bien I Je suis prince natif, « et par cette raison je ne me crois pas obligé de vous (( dire ici mon nom. Alors le président me dit : Gomment « prétendez'Vous nous prouver cela ? Je proposai comme « témoin de ce que f avançais, M, Le Coq, Le président me « regarda avec étonnement et ajouta : « Alors nous devons « prendre des ordres supérieurs » ; et les choses en reste-' i< rent là,

« Dans une autre occasion, pressé de nouveau de four- « nir de semblables preuves, je m'en rapportai encore au « même témoin, M. Le Coq, auquel, je crois Vavoir dit, « j'avais remis les papiers qui m* étaient restés : deux écrits, « Vun de mon père, Vautre de ma mère,

ce Le référendaire de Renne dit à cette occasion : M. Le « Coq ne peut plus donner de renseignements à ce sujet, « il est mort l Alors le juge lui répondit brusquement : « Qui vous a chargé de le lui apprendre ?... »

« Jamais depuis ce temps on ne m'a demandé des preuves « de mon origine. Cependant la sentence par laquelle je « fus condamné portait en substance : « Bien que les indi- « ces qui s'élèvent contre V accusé Naundorffne soient pas « suffisants pour le condamner , une condamnation devient « cependant nécessaire dans ce cas, parce qu'il s^est con- « duit, pendant le cours du procès, comme un menteur « impudent, se disant prince natif, et laissant supposer

« qu'il appartient a la famille des BOURBONS.

« Mais d*oii vient cette conclusion? Ai-je décliné mon « nom ? Est-ce que fai dit que f appartenais à cette fa- « mille? Si on me veut punir d'une prétention à laquelle « je ne renoncerai qu'avec la vie, je demanderai à mon « tour de quel droit et avec quelle loi?...

• Crossen, 2Q juillet 1832.

« Louis-Gharlbs, duc de Normandie, »

Cette lettre dont je n'ai lu qu'un fragment est très longue ; elle est écrite en entier de la main du Prince. Le journal la Comète l'a insérée sans en rien retrancher. Le journaliste l'a même fait précéder de quelques lignes qui la recommandent à l'intérêt de ses lecteurs. Le gouvernement poursuit-il ? Il est cependant directement mis en cause. Et vous voyez dans quels termes, si clairs, si honnêtes, si sages, si raisonnables.

Voici un homme qui se prétend le fils de Louis XVI, qui dit que ses papiers ont été par lui confiés au cabinet de Berlin, qui ajoute qu'au moment où, soupçonné de crime, il s'est trouvé en face d'un magistrat instructeur, il lui a fait connaître qu'il était prince natif... et qu'on a faussement inséré dans la sentence qu'il s'était dit fils de Guillaume Naundorff, alors qu'il ne l'avait pas dit !

Tout cela est écrit dans une gazette, et personne ne se lève pour rechercher la vérité. Je me trompe, quelqu'un recherche la vérité, c'est le journaliste! Ils sont assez souvent attaqués pour qu'au moins on les défende quelquefois, et qu'on constate qu'ils cherchent à se rendre compte des mystères devant lesquels s'inclinent les pouvoirs publics.

Le journaliste de Leipsick envoie donc un reporter qui fait exprès le voyage de Crossen. Il voit le pauvre horloger, et par suite de cet enchantement dont nous rencontrons tant d'exemples dans la cause, d'antagoniste il devient son défenseur !

C'est toujours la même conversion... je suis obligé de

-elle répéter, et si cette répétition e^t fatigante, elle est cependant instructive.

Dans le numéro de la Comète qui parut après le retour du reporter, voici comment s'exprimait le rédacteur du journal :

<i II existe à Grossen un homme dont on ne connaît pas « la famille, et qui est regardé par les gens bien informés « comme le fils de Louis XVJ et de Marie-Antoinette. Je « n'ai pu résister au violent désir de voir un homme qui « a dû éprouver des vicissitudes aussi étranges. Je me « rendis donc à Grossen, et lui demandai une entrevue, t< qu'il voulut bien m'accorder. Malgré les traces bien « visibles du malheur dont sa physionomie mélancolique « portait l'empreinte, Je ne pus m'empêcher de reconnaître « dans ses y eux attristés par la souffrance, et dans tout « son air, une grande analogie avec la race des Bourbons, « H fut d'abord silencieux et réservé; mais bientôt il s'aper- « çut de X émotion dont je n'étais pas maître, et, rassuré sur « le but de ma visite, il s'écria ; « Oui I je suis le fils du « malheureux Louis XVI et de Marie-Antoinette, plus mal- (c heureuse encore, qui ont péri sous la hache révolu- « tionnaire... Mais je donnerais volontiers dix années de « mon existence pour être né le fils d'un pauvre artisan : « je n'aurais pas été en proie à des persécutions odieuses, \i à des souffrances aussi amères. »

« Ce discours était empreint d'une profonde mélancolie, « et portait tous les caractères de la vérité, et f acquis la « conviction intime qu'il était sincère ; car on peut bien « feindre la joie, mais jamais la douleur,

« Je ne pus me défendre d'une impression profonde en « voyant qu'un prince, à qui la belle France était promise « dès sa plus tendre jeunesse, était obligé do se résigner « à des chagrins aussi violents.

« Il me raconta diverses parlicularités de sa vie privée ; « mais quelle que fût ma curiosité, un sentiment de convecc nance et la crainte de réveiller des souvenirs cruels « m'empêchèrent d'entrer avec lui dans des détails qui M l'auraient trop vivement affecté.

«< En le quittant, je cherchais à m'expliquer quels avaient « pu être les desseins de la Providence en conservant ce « rejeton des rois, et je garde encore une bien vive im- « pression de cette entrevue. »

Ainsi donc, cet homme que la veille on attaquait, et Dieu sait si les prétextes abondaient, on va le voir ! on entre en communication avec lui, et le correspondant du journal la <^omète revient de son voyage persuadé qu'il s'est trouvé en face du Ûls de Louis XVI !

Il était difficile, vous le compreaez, que de semblables faits s'emparassent de la publicité sans causer en Allemagne une émotion quelconque, je dirai, pour ma part, profonde. Il était difficile aussi que la France ne la partageât pas, au moins dans une certaine mesure.

Il existait, en effet, dans notre pays, un groupe de personnes restées attachées à l'ancienne maison de Bourbon, ayant dans le cœur toutes les faiblesses d'une affection respectable. Parmi ce groupe de fidèles, il s'était établi une sorte de notorité de l'évasion du Dauphin des prisons du Temple. On ne savait pas ce qu'il était devenu ; mais dans ces âmes loyales, la conviction de son existence subsistait inébranlable. On se communiquait tout cela discrètement, car il n'était pas prudent de parler tout haut... mais c'étaient là des souvenirs conservés religieusement comme des traditions de famille.

On comprend quel effet dut produire sur ce petit groupe de fidèles l'annonce des faits que je viens de relater. Et comment en aurait-il été autrement?

Permettez-moi, à cet endroit de ma cause, de résumer d'un mot l'ensemble des événements qui se sont produits dans celte période de 1810 à 1832... Est-ce que cet ensemble de circonstances est conforme à ce qui se passe ordinairement ? Est-ce qu'il n'y a pas une offense permanente au bon sens, au respect de la loi et à la sécurité de tous dans l'existence merveilleuse de cet homme sans cesse soupçonné et protégé sans cesse ; et qui, placé dans ces étranges conditions vis-à-vis de l'autorité publique, ftappe

vainqment à toutes les portes officielles, sans qu'aucune s'ouvre pour lui laisser entrevoir un rayon de vérité?

Je disais qu'aucun exemple semblable ne s'était jamais rencontré dans l'histoire. Me suis-je trompé? Je demande à ceux qui ont le droit de parler avec plus d'autorité que moi qu'ils me reprennent et qu'ils me disent où ils découvriront celte complicité de l'autorité publique pour entretenir la crédulité de tous dans une erreur condamnable?...

Et ce n'est pas tout. Si la conduite des autorités et des agents de la loi est incompréhensible, ce qui l'est plus encore, c'est la persistance de cet homme, qui, pendant vingt-trois ans, du fond de l'Allemagne, où il exerce une profession qu'il aime, engagé dans les liens d'un mariage qui le sépare à jamais de toute prétention politique, ne cesse cependant, malgré toutes les invraisemblances qu'on lui reproche, malgré l'inanité de «es plaintes, de se dire le fils de Louis XVI et de Marie -Antoinette!

Il faut toujours en revenir à ce soupçon de monomauie, le seul raisonnable. Et cependant, l'homme dont il s'agit a toujours été traité comme un homme sain d'esprit; cherchant à tromper, a-t-on dit, mais ne pouvant l'être lui-même par aucune illusion. Néanmoins, pendant vingt-trois ans il a persisté. Toujours bafoué, toujours écarté, toujours dédaigné, il n'en a pas moins toujours continué à faire entendre ses plaintes et ses revendications.

Assurément, Messieurs, je ne veux pas vous présenter ces faits comme une démonstration de la vérité juridique: Seulement, j'ai le droit de vous les signaler comme la rendant probable, comme n'étant pas un obstacle à ce qu'elle se puisse produire, comme étant enfin ce qu'il y a de plus singulier et de plus instructif. Et c'est à cet enseignement que je m'attache pour trouver le chemin de vos consciences.

Voilà cet homme qui réclame depuis vingt-trois ans sans rien obtenir ! Le voilà qui Va venir en France 1 Car ce que je disais tout à l'heure de l'état des esprits dans notre pays dans une classepeunombreuse, j'en conviens, cette pensée

que j'exprimais va me servir de transition pour arriver aux événements de France.

Au nombre de ceux qui croyaient à Tévasion du Dauphin se trouvait un ancien magistrat très honorable, nommé M. Albouys. Il avait été pendant longtemps juge d'instruction à Cahors, fonction qui ne prédispose pas à une grande crédulité.

En 1830, il avait donné,8a démission et s'était honoré par cet acte d'indépendance.

Il vivait dans la retraite à la campagne, entouré d'une belle et nombreuse famille et ne demandant à Dieu que la continuation d'une existence si douce.

Un jour son attention fut attirée par la publication dans le Constitutionnel de l'annonce dont j'ai déjà parlé.

La lecture du Constitutionnel était peut-être pour lui une lecture téméraire ; mais enfin il se l'était permise!... Frappé par la rédaction de cette annonce, il écrivait à M. Pezold. Une correspondance s'engagea entre eux ; elle est volumineuse. Je ne veux pas en infliger la lecture à la cour; qu'elle me permette seulement de mettre sous ses yeux la lettre que, le 12 janvier 1832, deux mois avant sa mort, M. Pezold adressait à M. Albouys :

c< ... Relativement aux observations faites dans votre let- « tre, je me permets de vous faire remarquer quelque peu, « à l'égard de mon constituant :

« Pour prouver son existence ou que la démonstration « de sa mort ne s'ensuivît pas au Temple, il y revient « que sa sœur le sait exactement,

« Voulez- vous encore d'autre témoignage dont vous pouce vez vous informer le plus vite ? Ayez la bonté de vous « adresser à M. le Tort, ex-officier, à Paris, rue des Mathu- <c rins, n° 26, près l'Ecole de Médecine. Celui-ci a connais- « sance exacte que le fils de Louis XVI a été enlevé du « Temple, Il demanda entre autres Vexplication sur un « objet que mon client hésita de donner au premier abord, « c'est-à-dire à Végard des sceaux qui se trouvent sur les « papiers déjà nommés.

t( Gomme j'ai Thonneur de parler à un homme qui connaît « les lois ot qui en est au fait, il suffit de dire que le Gode « criminel chez nous inflige les peines les jplus sévères à « toute diffamation incompétente, et, enquête faite, les u exécute rigoureusement et sans délai : aussi l'étranger « a déjà puni une telle fraude,...

« Une négative se résout quelquefois dans une affir- « mation, et le cas actuel en paraît exiger Tapplication. « L'usurpation d'un attribut, que le gouvernement révoque « en doiUe, imposerait à celui-ci Vobligation de prouver « qu'il s'agit ici d'une imposture...

« Pourquoi à lui seul (le mandant de M. Pezold), accorder « une indulgence qu'il ne demande pas et qu'il n'a jamais w recherchée ?

« QtÀant à ses papiers, qui pour sa légitimation sont de ii poids, ie vous en rapporterai sitôt que je les aurai reçus...

« Ce qu'il désire le plus ardemment, c'est que ses parents a voudraient bien lui envoyer un confident, à qui il pouri< rait prouver çm'î7 est réellement celui qu'il se dit, et qu'il « mérite autant de foi que de pitié...

w Signé : Pezold. »

J'ai pris la liberté de mettre cette lettre sous vos yçux, mafgré son mauvais français, peut-être à cause de cela, pour vous prouver que la législation prussienne ne tolérait pas des actes semblables à ceux que Naundorff aurait commis, s'il eût été un imposteur. G'est Pezold qui le dit : ces actes sont poursuivis rigoureusement ; à plus forte raison devaient-ils l'être alors qu'il s'agissait d'un repris de justice I Et Pezold, lui aussi, faisait ce raisonnement, dont je vous fatigue assurément, mais qui est une des bases les plus solides de mon argumentation : Gomment le gouvernement prussien, s'il n'avait pas eu la preuve certaine de l'identité de ce personnage, lui aurait-il laissé commettre un délit 'si sévèrement puni par la loi?

Là était le mystère, et ce fut pour l'éclaircir que le malheureux prince entreprit le long et pénible voyage qui le conduisait à Paris le ^6 mai 1833,

Certes, Messieurs, si on ne consultait que les données de la sagesse humaine, ce dernier acte de sa folie était de beaucoup le plus dangereux.

Ce qu'il venait chercher à Pa»s, c'était le châtiment de son imposture ; c'était la démonstration de ses mensonges, et au lieu d'un trône, la société devait lui assurer le gibet. Il ne méritait pas autre chose.

Avant de partir, il avait écrit à M. Albouys pour lui annoncer que, fatigué des résistances de sa famille, il venait lui-même pour s'entretenir avec ceux qui avaient pu connaître son père et sa mère. Tel était son dessein ; il lui fallut un courage surhumain pour l'accomplir. 11 arrive ! vous savez dans quelles conditions, il n'en était pas de plus périlleuses.

Cependant M. Albouys, prévenu de son arrivée, sans en savoir le jour, le fait rechercher. Il eut quelque peine à le découvrir, malgré le dévouement et le grand cœur de M"»û Albouys, sa belle-sœur, qu'il avait chargée de cette mission. M™® Albouys vivait à Paris dans une certaine aisance. Elle trouva Naundorff dans la petite maison qu'il habitait rue Ménilmontant et l'amena chez elle.

Elle avait un appartement assez grand, situé carrefour Bussy ; elle l'y installe et on attend... L'étranger réclame avec instance la présence des personnes qui ont pu connaître son père et sa mère, et auxquelles il se propose de faire des révélations ; car c'était là un trait particulier du caractère de cet homme, de se tenir dans la plus étroite réserve vis-à-vis des inconnus. Il refusait de se livrer avant de connaître ceux avec qui il avait affaire. Il attend donc avec impatience le moment d'être mis en relations avec des personnes ayant connu sa famille. M. Albouys ne peut lui être d'un grand secours à cet égard, car il habite le midi. Mais vous allez voir quel concours de circonstances fortuites vient en aide à ses espérances si difficiles à réaliser.

On parle souvent de la Providence I... Peut-être n'y pense-t-on pas suffisamment; mais ceux qui ont étudié l'histoire et qui, repliés sur eux-mêmes, cherchent dans

leur coDScie;îce et dans les actes de leur vie les motifs d'élever leur âme vers l'auteur de toutes choses, ceux-là reconnaissent l'action de la Providence qui se manifeste dans toutes les circonstances pour témoigner ses desseins supérieurs à notre faiblesse.

Eh bien! Messieurs, il faut reconnaître que dans les coïncidences fortuites dont il va être question, il y a eu quelque chose de vraiment providentiel.

Cet homme vivait modestement chez M™° Albouys, errant parfois à travers les rues et cherchant à s'orienter dans ce Paris qu'il ne connaissait presque plus. Cela durait depuis quelque temps, lorsqu'un jour du mois d'août 1833, un libraire, M. Bricon, homme d'affaires très intelligent, mais peu crédule, qui avait eu l'occasion de' voir Naundorff chez M™« Albouys, qui n'y croyait pas d'abord, mais avait été ensuite impressionné par une foule d'indices, un jour, disje, du mois d'août 1833, M. Bricon rencontra dans la rue un de ses meilleurs amis, un savant qui, lui non plus, n'était pas facile à surprendre.

Il existe encore, grâce à Dieu, et il pourra déposer dans Tenquête que la cour ordonnera, je l'espère. C'était M. Geoffrojj archiviste paléographe à la préfecture de Niort ; il avait passé sa vie dans les livres et il faisait partie, à la suite d'études profondes et attentives de documents historiques, du groupe de ceux qui étaient convaincus que le Dauphin n'était pas mort au Temple. Lors de sa rencontre avec M. Bricon, M. Geoffroy était venu à Paris pour soutenir certaines prétentions de religieuses de son pays. M. Bricon le trouvant au moment où il traversait le carrefour Bussy, l'arrête et lui dit...

Mais, Messieurs, je préfère mettre sous vos yeux le récit de M. Geoffroy lui-même. Il l'a écrit, après ma plaidoirie de 1851, afin de bien préciser ses souvenirs, et a bien voulu me l'envoyer :

« ... Le jour de mon arrivée à Paris (8 août), je rencon- « trai au carrefour Bussy un de mes amis, M. Bricon, alors « libraire. — Vous à Paris! me dit-il; eh bien I je vais vous

« apprendre une nouvelle. Vous m'avez parié plusieurs fois c< de vos motifs de croire à Texistence du ûls de Louis XVI : « il est ici, ou du moins il y en a un... tenez, je ne plai- « santé pas ; vous voyez cet entresol dont les persiennes « sont baissées , il doit être là en ce moment. C'est un « M. Albouys, ancien magistrat, homme très honorable, qui « m'a fait connaître le personnage.-.. J'ai lu des lettres « d'Allemagne vraiment très curieuses, et M. Albouys me « presse de faire imprimer son mémoire. Mais il faudrait, u pour ajouter aux preuves, la connaissance de quelques « anciens serviteurs ; n'en connaissez-vous point, vous qui « étiez dans la maison de Charles X? Venez chez moi ce « soir, M. Albouys s'y trouvera, et vous en causerez.

« Je fus exact au i*endez-vous. On me communiqua, « en effet, des lettres fort imposantes d'un M. Pezold, « notaire, et commissaire de justice à Crossen, en Prusse, u dont la mort subite avait donné lieu à bien des conjoncw tures, mais qui avait eu le temps de léguer ses rensei- « gnements et sa conviction au magistrat français que je « voyais devant moi. J'acceptai d'aller le soir même rue « de Bussy, et je vis M. Charles (c'est ainsi qu'on le nom- « mait); son accent était étranger, le mot manquait parfois, (* mais l'élévation des sentiments se faisait jour. Le mainte tien était noble, et les traits frappants de ressemblance « avec ceux qu'on cherchait.

« Rentré à ma chambre, j'avais besoin de repos à la an « d'une telle journée, et le sommeil me fuyait presque. <<• Ai-je rêvé, me disais-je ? Cette main qui a pressé la « mienne, quelle est-elle ? d'où vient mon émotion? — Je <( ne l'ai point cherché et je n'y pensais pas,

<c Cinq jours s'écoulèrent après l'étonnante rencontre, et « je ne m'occupai que du but de mon voyage. Mais le 14, au u soir, je fus à Versailles m'acquitter d'une commission près « de M™^ de Saint-Hilaire, dame fort distinguée, autrefois « de la maison de M™*' Victoire, tante de Louis XVI, attachée « ensuite à l'impératrice Joséphine. — Cette dame écouta t< avec étonnement et beaucoup d'intérêt ce que je lui dis de t< l'horloger prussien, et de son unique appui. M, Albouys,

« M, Marco de Sainl-Hilaire, son mari, ancien huissier « de la chambre de Louis XVI, m'entendit aussi et fut extrê- « mement surpris.

« — Vous allez passer la fête avec nous, monsieur Geof- « froy, me dit M°^® de Saint-Hilaire avec sa grâce accoutumée ; « c'est un beau jour pour réfléchir aune chose aussi grave.

« Le lendemain, 15 août, en sortant de l'église, M™^ de « Saint-Hilaire me dit :

« — Il m'est venu une pensée que je crois bonne : je con- « nais à Paris M™«de Rambaud, ancienne femme de cham- « bre attachée au berceau du Dauphin ; je la connais assez « pour lui écrire ; à peine si elle croit à l'existence du Prince, «mais vous serez porteur du billet, mon cher monsieur « Geoffroy, et sur un mot de moi, elle n'hésitera pas aller « où vous la conduirez. — Si c'est lui, la Providence vien- « dra à notre secours et fera jaillir la lumière de cette « entrevue ; sinon, cela aidera à rompre l'intrigue, et à « débarrasser ce bon monsieur de Gahors.

« Je ne nommai point à M. Albouys la personne que j'al- « lais accompagner chez lui. Je m'assurai seulement d'une « heure... »

' Je m'arrête un instant, Messieurs, pour faire cette réflexion que, malgré sa légitime sévérité, M. l'avocat général ne démentira pas, j'en suis convaincu.

C'est que nous sommes en présence de gens très sérieux, très respectables et très honnêtes. Il ne- s'agit pas ici de visionnaires, encore moins d'intrigants.

G* est l'archiviste de la préfecture de Niort rencontrant son ami Bricon à Paris ; mis en rapport, à peu près malgré lui, avec un homme sur l'identité duquel il. est peu édiflé ; allant faire une visite de politesse à sa vieille amie, ^mo Marco de Saint-Hilaire, que tout le-monde a connue et estimée. Et cet homme, qui est de très bonne foi, va, sous l'égide de Mm« Marco de Saint-Hilaire, auprès d'une autre dame très respectable, Mme de Rambaud.

Je continue le récit de M. Geoffroy :

« Ce fut donc le 17 août, à huit heures du matin, que je #

« me présentai chez Mme de Rambaud qui habitait alors le « quartier Bonne- Nouvelle, — Très surprise, à la lecture «du billet de Mme de Saint-Hilaire, elle se remit bieutôt et « écouta avec attention le court exposé que j'eus Thonneur « de lui faire. « Eh bien, Monsieur, nous allons prendre une « voiture... Mais je pense à une chose : j*ai quelque part' « un habit que le Prince a porté à cinq ou six ans. » — « Mme de Rambaud le retrouva. Elle eut aussi l'idée de « décrocher un cadre représentant Marie- Antoinette, en « buste, vêtue de deuil... et nous voilà partis.

« Arrivés à la maison, rue de Bussy, nous montâmes « dans un salon du premier au-dessus de Tentresol que j'ai « cité. Quelques minutes après. M, Charles y entra. — « Mme-de Rambaud était seule causeuse ; elle se lève et se «rassied, sans émotion apparente, malgré les traits de « ressemblance et la pose du personnage qui était devant « elle. Elle ne lui dit pas son nom, mais seulement qu'elle « était attachée fort jeune à la reine et au berceau du « dauphin. « Fort jeune... Voies seriez Afme de Rambaud? « Ah !... je suis bien heureux ! « — Ce nom deviné ne prou- « vait pas, car il est facile de graver dans sa mémoire tout « un personnel. Alors M™« de Rambaud, toujours avec une « réserve mêlée de doute et de curiosité, lui adressa plu- « sieurs questions sur M"^« de Tourzel, ses petits mots « d'amitié, et les habitudes d'intérieur ; sur M. l'abbé Da- « vaux, le précepteur. — A tout, ses réponses satisfaisaient « complètement, ou bien il avouait le souvenir perdu ; rien « à demi, ni hasardé. — Au sujet de l'abbé Davaux, il se « rappela parfaitement avoir marché sur son petit man- « teau, par espièglerie, ce qui causa sa chute dans un «• escalier.

« 11 fixe le tableau de la reine, qu'il reçoit des mains de « M"»® de Rambaud; des pleurs le gagnent; il veut me « remettre le cadre pour atteindre son foulard ; il l'avait « laissé à l'entresol ; je sors vivement, et comme je le lui « remettais : « Mon ami, dit-il en pressant ma main, il mo « semble que vous m'avez amené une mère î... »

« La conversation reprit ; Mme de Rambaud observait

« encore et gardait ses impressions ; elle lui dit : « J'avais « conservé un petit vêlement pour me rappeler mon cher « Prince, puisqu'on ne voulait pas m'admettre au Temple « avec M"*« de Tourzel; peut-être vous souviendrez-vous de « l'avoir mis, et dans quelle circonstance, aviœ Tuileries? » «t — Dès que cet habit bleu ciel fut déployé sous ses yeux, « le Prince, élevant la voix : « Oh I je le reconnais bien ; « ce n* était pas aux Tuileries^ mais à Versailles , pour une <ifête,„; et je ne l'ai plus porté, je crois, depuis la fête^ « car il me gênait. »

« A ce moment M™« de Rambaud cède à son émotion ; « elle se rapproche vivement et pose un genoux devant « lui : n rCy a que mon Prince », s'écria-t-elle, « qui puisse (f me dire cela I... » Et elle pressait ses mains..., des larmes « coulaient de tous les yeux.

« Non, jamais je n'oublierai cette scène si louchante d*un « drame si extraordinaire. M^ne de Rambaud n'a pas varié « depuis dans sa conviction. Les soins qu'elle donna au « Prince peu de jours après, dans une indisposition qui « nécessita une application de sangsues au cou, lui permi- « rent des remarques qu'elle seule pouvait faire, et qui « augmentèrent encore la certitude de sa consolante dé- « couverte.

M Cette reconnaissance de M™« de Rambaud fut bientôt « suivie de celle de M. et M™® de Saint-Hilaire ; et la belle- « sœur du digne M. Albouys partit immédiatement pour « Crossen, pour porter des secours à la pauvre famille. « C'était la grande préoccupation de Charles-Louis ; aussi « fut-il très heureux de ce départ.

« Trois ans après il pensait encore au bonheur que mon « voyage si providentiel lui avait apporté, et m'en récom- « pensait par la lettre dont voici la copie. En me la remet- « tant il m'a dit : « Mon ami, je suis la vérité... » Cet « autographe en porte en effet le cachet. Un homme politi- « que, après l'avoir lu, me dit avec emportement :

« — De quoi vous mêliez -vousï ... Raison de plus pour « vous taire l ! ! »

« Et je ramassai ma lettre. Dieu merci I je l'ai encore :

« Paris, le 12 mai 1836.

« Mon cher Geoffroy, votre ami que vous m'avez amené « aujourd'hui m'a demandé un souvenir. Il est Français et « père de famille ; en voilà assez pour que je ne refuse pas « sa demande. Mais depuis longtemps je vous connais et « vous ne m'avez rien demandé. Vous aussi êtes père de « famille, et moi si pauvre que je ne peux pas récompèn- « ser votre attachement. Je vous prie donc d'àcdèpter la « médaille qui m'a sauvé la vie. Vous savez d'où elle vient. « Gonservez-la ; et si je ne puis moi-même récompenser <( votre zèle, dites à vos enfants que les miens, un jour, « ne manqueront pas à dégager cette lettre d'obligation « du plus infortuné, mais du meilleur ami des Français.

« Gharles-Louis,. duc de Normandie. »

« Signé : Geoffroy. »

Cette pièce n'a pas besoin de commentaires, et il faudrait n'avoir pas de cœur pour ne pas comprendre ce qui dut se passer dans celui des personnages en scène.

Mine de Rambaud, attachée à la personne du Prince jusqu'au jour odieux et cruel où il fut transporté au Temple, Mme de Rambaud qui avait vécu dans la religion de son souvenir, supposant que Dieu avait retiré à lui le malheureux Dauphin, ia voici enlevée à ses préoccupations si touchantes, la voici conduite par la main du hasard, je dis par la main de Dieu I jusqu'à cet appartement modeste où vient de se réfugier un inconnu !

Vous avez vu avec quelle réserve, quelle prudence, quelle défiance même, elle l'interroge.

Mais bientôt, à la vue du vêtement qui lui rappelle cette scène de son enfance, le Prince lui indique dans quelle circonstance ce vêtement lui a servi. Et alors, touchée enfin par celte épreuve décisive, elle s'écrie : Vous êtes mon Roi!.,, .et elle lui rend les hommages que ce titre lui impose.

Est-ce que cette scène touchante n'éveille pas les souvenirs de notre jeunesse? Est-ce qu'elle n'est pas la repro-

duction presque textuelle de rimmortel récit du retour d'Ulysse dans son île bien-aimée dltaque ? Il recherche pour les immoler les prétendants de sa femme... Lui aussi est inconnu : vingt ans se sont écoulés depuis son départ... Il ne veut pas qu'on puisse le reconnaître sous les haillons de mendiant qui le recouvrent. Minerve lui est venue en aide pour vieillir son visage. Bientôt, après une conversation avec sa femme, il repousse ses soins et ne veut accepter que ceux d'une vieille servante ; c'est sa nourrice I Elle s'approche pour lui laver les pieds. Et lorsque sa main, effleurant son genou, touche sa blessure, elle le reconnaît. Elle laisse échapper le pied qu'elle tenait, l'airain retentit, le vase est renversé, toute l'eau s'écoule, ses yeux se remplissent de larmes, sa faible voix est arrêtée dans sa gorge... Enfin, portant la main jusqu'au menton du héros : Oui, s'écrie-t-elle, vous êtes Ulysse, vous êtes mon enfant chéri ! mais je ne pouvais vous reconnaître avant d'avoir touché cette blessure qui prouve que vous êtes mon roi 1 »

Et c'est ainsi qu'à travers les âges retentit le cri de la nature. C'est ainsi que la vérité éclate I c'est ainsi que, pour se dégager des obscurités qui l'enveloppent, elle sait emprunter les fictions sublimes de la poésie, comme le hasard, de la réalité I Et nous qui avons nourri notre premier âge de l'admiration de ces leçons sublimes, nous en trouvons ici l'application saisissante et nous ne pouvons dérober notre esprit et notre cœur à leur autorité souveraine î

Voici la gouvernante du Dauphin de France conduite dans la maison de l'inconnu, elle y apporte ce signe qui lui fait reconnaître son ancien maître I Et elle est tellement convaincue, qu'elle en veut déposer le témoignage dans un acte qui lui survivra.

Elle était âgée ; elle redoutait les années. Et voici comment, le 15 décembre 1834, elle s'exprime, dans cette déclaration qu'elle a voulu laisser dans l'intérêt de la vérité (elle a cependant aussi été entendue par la justice) :

« Dans le cas où je viendrais à mourir avant la reconnais- « sance du Prince, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette,

u Je crois devoir affirmer ici par serment, devant Dieu et w devant les hommes, qrxe j'ai retrouvé^ le 17 août 1833, u monseigneur duc de Normandie, auquel j'eus l'honneur « dêtre attachée depuis sa naissance jusqu'au 10 août 170'^, t( et comme il était de mon devoir d'en donner connaissance u à S. A. R. M"^^ la duchesse d'Ângouléme^ je lui écrivis u dans le courant de la même année. Je joins ici la copie « de ma lettre^

« Les remarques que j'avais faites dans son enfance sur i< sa personne ne pouvaient me laisser aucun doute sur son « identité partout où je Teusse retrouvé.

ce Le Prince avait, dans son enfance, le col court et ridé <( d'une manière extraordinaire. J'avais toujours dit, que si « jamais je le retrouvais ce serait un indice irrécusable « pour moi. D'après son embonpoint^ son col ayant pris « une forte dimension est resté tel qu'il était, aussi flexible.

« Sa tête était forte, son iVont large et découvert, ses « yeux bleus, ses sourcils arqués, ses cheveux d'un blond n cendré, bouclant naturellement. Il avait la même boUche « que la reine et portait une petite foêsette au menton. Sa « poitrine était élevée ;fy ai reconnu plusieurs signes alors c< très peu saillants^ et un particulièrement au seih droite

« La taille d'alors était très cambrée et sa démarche n remarquable,

u C'est enfin identiquement le même personnage que j*ài u revu, à l'âge près.

« Le prince fût inoculé au château de Saînt-Cloud, à l'âge « de deux ans et quatre mois, en présence de la reine, par « le docteur Joubertou, inoculateur des Enfants de France ; « et de la Faculté, les docteurs Brunier et Loustonneau. « L'inoculation eut lieu pendant son sommeil, entre dix et « onze heures du soir, pour prévenir une irritation qui « aurait pu donner à l'enfant des convulsions, ce qu'on « craignait toujours. Témoin de celte inoculation, j'affirme « aujourd'hui que ce sont les mêmes marques que j'ai « retrouvées, auxquelles on donna la forme d'un triangle,

« Enfin j'avais conservé, comme une chose d'un grand « prix pour moi, un habit bleu que le prince n'avait porté

« qu'une fois. Je le lui présentai en lui disant, pour voir « s'il se tromperait, qu'il l'avait porté à Paris. — « Non, « Madame, je ne l'ai porté qu'à Versailles» à telle époitue. » a Nous avons fait ensemble des échanges de souvenirs « qui, seuls, auraient été pour moi une preuve irrécusable « que le Prince actuel est véritablement ce qu'il dit être : « l'orphelin dU Temple.

« M. VBUVB DB Rambaub, attdchéê au ser- (( vice du Dauphin, duc de Normandie, « dq^uis U jour de m naismncé jus* <( qu'au 10 août 1792. »

Mme de Rambaud parle dans cette déclaration d'une lettre qu'elle a envoyée à Madame laDauphine. Voici dans quels termes respectueux et fermes tiette pièce importante est conçue :

« A Son Altesse Royale Madame, duchesse d'Angoulême,

tf Madame,

« Celle qui aurait donné sa vie pour vos illttstres parents « prend aigourd'hui, î)ar devoir de conscience, la reepec- « tueuse liberté de vous écrire pour vous assurer de Texis- « tence de votre auguste fjfère. Mes yeux l'ont vu, reconnu ; « des heures passées avec lui m'en ont donné la plus entière « conviction. Une si précieuse conservation vient de la « toute-puissance de Dieu ; c'est à genoux que je lui en <( rends grâce, en me disant sans cesse que, s'il a bien « voulu le conserver par sa volonté même, c'est pour en « faire un être de pacification générale et de bonheur pour « tous. Cette conviction^ comme l'espérance, vient de lui « seul.

« Ses longs malheurs, sa résignation aux volontés de la « Providence et sa bonté sont au delà de tout.

« Celle de Votre Altesse Royale ne m'est pas moins néces- « flaire pour m'assurer que je n'ai point trop osé en expri- « mant ce que mon cœur sent si bien pour ses souverains

u si légitimemeut aimés de tous ceux qui out conservé un « cœur Adèle.

« C'est avec respect que je suis,

« de Votre Altesse Royale, « la très humble et très obéissante servante,

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