ÉGALITÉ. HUMANITÉ
€f J.-P. Chazal, représentant du peuple, délégué par la a Convention nationale dans les départements du Puy-de- « Dôme, de la Haute-Loire, du Cantal, de TAveyron et de « la Lozère, au procureur- syndic du district de Thiers :
« J'ai entendu Ojardias ; il a justifié de sa conduite ; le fait « qui lui était imputé est faux, je vous autorise à lever les « ordres qui retenaient Venfant dans la maison de Barge-Réal,
a ainsi que ceux qu'on attrait pu donner contre la liberté « d'Ojardias.
« Salut et fraternité.
« Signé : J.-P. Chacal.
« Certifié conforme :
« Le procureur du district de Thiers^ « Signé : Bruyère-Barante. »
Ainsi, en juillet 1795, la Convention croyait à l'existence de Louis XVII, puisqu'elle donnait des ordres pour son arrestation.
Quel est donc ce mystère > et comment l'expliquer si nous refusons d'admettre la possibilité de l'évasion que nous vous demandons à prouver par une enquête régulière ?
J'ai les mains pleines de documents, que je passe, car je crains de fatiguer la Cour... Mais enfin, ils sont là!... Et de toutes parts se pressent des personnes prêtes à faire des révélations. Jusqu'ici elles se sont tues, par crainte des persécutions, qui, en effet, n'ont été épargnées à aucune de celles qui ont voulu parler... Quand la Cour étendra sur elles sa main protectrice; quand elles comprendront que nous sommes sortis de l'arbitraire pour rentrer dans le domaine de la loi, elles s'empresseront de venir témoigner sous votre égide, et alors la vérité sera connue.
Tous les jours, je reçois des lettres nombreuses...; je ne les apporte pas à la Cour, mais en voici une que j'ai reçue d'Angers, Elle émane d'un ouvrier peintre qui déclare ceci :
« Angers, 8 février 1874.
« Monsieur Jules Favre,
« Je viens de lire, aujourd'hui, un article sur le Petit « Journal à propos du procès que vous avez à soutenir vis-à- « vis du descendant de Louis XVI.
c On se demande bien des choses, j'en ai été frappé. Ça
«f m'a donné à réfléchir. Je me suis rappelé qu'il y a dix ans « une dame m*a confié, et en secret, la disparition du fils de « Louis XVI opérée par son père qui était M. Castel de a Grand'Maisons, dont la tête était mise à prix moyennant la «r somme de dix mille francs.
a Et, Monsieur, d'après l'article du journal, ça se conforme « parfaitement a^ec ce que je n'ai jamais divulgué à qui que « ce soit, car il n'y a que moi qui aie entendu de pareilles a révélations. Je ne vous donne pas de détails. Je tiens ces « secrets depuis l'âge de quinze ans. S'il vous faut quelques a éclaircissements, je puis vous les donner tels que je les sus « à cette époque par la fille de celui qui a eu l'honneur de « sauver Sa Majesté Louis XVII.
« Je puis répéter publiquement ce que je ne puis vous « écrire, parce que je ne vous livrerai pas tout ce qui s'est « passé pour l'accomplissement de cette œuvre. Je suis un « pauvre ouvrier peintre..., mais qui pourrait dire tout ce « qu'il connaît et qui pourrait rendre service à vous, « Monsieur Favre, et à M. Tofiicier hollandais, duc de Nor- « mandie...
« Recevez les respects de votre dévoué seryîteur.
« Signé ; Edouard HoBi. »
Voici encore la lettre d'une respectable dame qui m'écrit ce matin pour me dire qu'elle est prête à faire connaître, y étant autorisée, le nom d'une personne qui, par ordre d'un ministre de Louis-Philippe, s'est rendue en Angleterre pour surveiller les démarches de NaundorfF, qu'on savait être le fils de Louis XVI.
Et en présence de ces révélations, vous voulez qu'un généreux pays comme le nôtre reste indifférent à ces débats 1... Les couronnes peuvent passer d'une tête sur une autre. C'est là l'œuvre de la politique... Mais ce qui est l'œuvre de la justice , ce que nous réclamons d'elle, c'est la transmission du nom, l'honneur de la famille, la réhabilitation d'un père vénéré 1
Ce sont ces biens précieux, bien plus précieux que les
avantages du pouvoir, que je revendique à votre barre au nom de ceux qui y ont un droit légitime !
Et ce droit, je vous demande la permission de le mettre sous la protection d'une libre discussion et d'un examen qui ne soit plus gânë par Ité entraves de la politique !
£st*>il possible de se refuser à reconnaître œ qu'il y a de puissant dans dépareilles considérations?... £tne comprenez» vous pas , même à la lecture de tous ces documents que )t m'excuse, auprès de vous, d'avoir fait passer sous vos yeux.,., quel a dû être l'état de l'opinion publique jusqu'au jour où i'ai parlé devant vous?
N'y avait^il pas comme un sceau posé sur toutes les lèvres?... Ne sentait«on pas que parler de ces choses consti-* tuait un danger?
Et si, partant de cette appréciation si juste, nous nous reportons â l'époque de l'évasion, aurons^nous beaucoup de peine à nous faire une idée de la situation dans laquelle devaient se trouver les personnes qui y avaient coopéré ?**< Et lui-même, l'évadé, ce malheureux Dauphin, persécuté partout et ne trouvant asile nulle part t
Mais laissons le passé 1... j'ai à m'occuper du Prince.i. Son identité sera établie par l'enquête.. . Pour le moment, H est prouvé qu'il n'est pas mort au Temple et qu*il en a été arraehé par des amis dévoués*
A côté, Messieurs, des attestations et des documents que j'ai fait passer sous vos yeux, je vous demanderai la permis*sien de vous montrer ce que j'appellerai des témoins muets, mais qui peuvent avoir dans la cause une certaine impor-» tance.
Voici d'abord un cachet ancien qui a été remis au Prince quelques années après son retour en France, par une vieille dame dont le mari, M. Tort de la Sonde, neveu de l'ambas* sadeur de Suède à la cour de Louis XVI, avait coopéré & l'évasion du Dauphin. Vous verrez par son témoignage que la pièce constatant cette évasion avait été scellée par un cachet particulier.
Assurément, Messieurs, il est facile aux malveillants de dire que nous l'avons Êdt fabriquer pour les besoins de la
cause, mais je ne redoute rien. Je sais que nous sommes en fkce de juges intègres...
Sur ce cachet, de forme ovale, on lit les noms suivants :
Hoche — de Frotté — Pichegru — Joséphine, Placés les uns sous les autres, ils se trouvent réunis dans un encadrement ressemblant à un cénotaphe qui est surmonté d'un Dauphin couronné. Il y a un exergue qui dit : Respect aux mânes !
D*où vient cet objet? Je n'en veux pas exagérer la valeur,.. Il est entre nos mains ; il m*a été remis par des personnes très-dignes qui ne demandent qu*à se faire entendre... Il est donc un indice qu'il ne fallait pas dédaigner.
Voici d'autres documents du même genre. Ce sont deux méda'dles en cuivre représentant : Tune, sur la première face, le Dauphin et Madame Royale ; sur l'autre face, est une toile abaissée, au bas de laquelle on lit : « Quand sera-t-elle levée? »
La seconde médaille représente le Dauphin seul ; sur la seconde face, un génie assis sur un cercueil, gravant sur la muraille, au-dessous de la toile relevée : fi Redevenu libre le 8 juin 1795 I »
Assurément, ici encore, on peut nous dire que nous avons des graveurs à notre disposition, et qu'afin de produire un effet d'audience, nous avons songé à cette exhibition ridicule. Mais, heureusement, ces médailles ont leur origine 1
Au nombre des amis du Prince se trouvait un homme très-considérable...; et à ce propos, laissez-moi vous dire qu'un des plus grands regrets que j'éprouve après celui de vous fatiguer si longtemps, est celui non moins vif de ne pouvoir le faire davantage... Car si je pouvais dire tout ce que je sais...; si je pouvais verser mon cœur dans le vôtre et vous faire assister aux études que j'ai faites, ma cause tCy perdrait rien.
Au nombre des amis du Prince, dis-je, se trouvait un homme des plus honorables I... un docteur éminent, c'est-àdire un homme peu disposé à la crédulité, M. le chevalier de Carro, le médecin particulier, aux eaux de Carlsbad, de
— 24» -- M"** la duchesse d'Angoulême. Il *vait pour elle un grand dévouement, et ce n'est qu'à son corps défendant, vaincu par la vérité, qu'il a cru à Texistence de Louis XVII, qui lui avait été fort indifférente jusqu'au voyage de M"»« de Rambaud, à Prague, en 1834.
Les médailles que j'ai fait passer sous vos yeux ont été vérifiées par lui, et voici comment elles ont été envoyées.
Un autre savant, M. Sauquère de Souligné, dont la famille est royaliste depuis des générations, habitait Perpignan et y vivait tranquillement, quand son repos fut troublé par Thistoire de NaundorfF. Il nous fit alors connaître qu'il avait un médailler de six médailles, et que l'une d'elles avait été gravée en mémoire de l'évasion du Dauphin. Nous en saurons, du reste, bien d'autres, lorsqu earrivera l'enquête que vous ne pouvez pas ne pas ordonner. Les autres représentaient Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth, Philippe- Égalité.
Possesseur de ces médailles, nous en avons recherché l'origine. Pour cela, nous ne pouvions mieux noua adresser qu'au docteur de Csrro. Il est allé aux informations, et tout d'abord il a su, - et ceci donne peut-être à ces petits morceaux de cuivre une valeur, un caractère un peu moins dérisoires que celui que nos adversaires seraient tentés de leur attribuer, — il a, dis-je, su que les six médailles existaient dans le cabinet numismatique de Berlin et de Vienne. C'était quelque chose 1 Continuant ses investigations, il a appris ensuite que ces médailles avaient été frappées en 1795 ou 1796, par un graveur nommé Loos, habitant Berlin, et mort depuis longtemps. Son fils ne voulut pas faire connaître la personne qui s'était rendue auprès de son père pour commander ces médailles; il essaya même de soutenir que c'était de son propre mouvement que son père les avait livrées au public... Mais cette version est peu probable. J'ai dit, en effet, et nous e savions, que ces médailles existaient dans le cabinet numismatique de Paris.
En 1826, on fit un catalogue de toutes les médailles du Icabinet numismatique. Arrivé à celles-ci, savez-vous comment on traduisit ces mots : « Redevenu libre le S juin 1796? »
« Mort au Temple le 8 juin 1795! » Il faut convenir que les commentateurs en- prennent à leur aise. Si on avait mis : « Devenu libre, » je concevrais qu'à la rigueur on eût pu hasarder cette interprétation; mais : « Redevenu libre! » Je ne sache pas qu'on meure deux fois; on ne remeurt pas. « Redevenu libre » veut évidemment dire qu'il est sorti de prison^ et non pas qu'il est mort. C'est ce que confirme M. de Carro dans la lettre suivante, du 19 lévrier 1841, adressée à Londres au duc de Normandie :
« Monseigneur,
€t M"® Forest aura probablement communiqué à Votre Al- « tesse Royale le présent qui lui a été fait de deux médailles « d'argent relatives à votre évasion du Temple. Mais ce « qu'elle ne peut vous avoir mandé, ce sont les observations « et les recherches numismatiques que ces médailles m'ont « fait faire. N'ayant vu dans la description qu'elle m'en a « envoyée qu'une nouvelle mais imposante confirmation de « votre évasion du Temple, j'ai désiré vivement d'apprendre « quand, à quelle occasion, et aux frais de qui, elles furent et gravées et frappées. J'ai fait prendre des renseignements « là-dessus dans les musées numismatiques de Vienne, de « Dresde et de Berlin; mais mes propres recherches, sans « sortir de Prague, ont devancé celles que j'ai mises en train « dans les trois autres capitales. J'ai donc appris ce à quoi je « m'attendais le moins.
« Notre bibliothèque impériale de PUniversité possède « VHistoire numismatique de la Révolution française ^ ou des- « cription raisonnée des médailles, monnaies et autres mo- « numents numismatiques relatifs aux affaires de la France, « depuis l'ouverture des États-Généraux jusqu'à l'établisse- « ment du gouvernement consulaire.
« L'une des médailles constate si manifestement votre évatt sion du Temple le 8 juin 1795, que son importance est « grandement rehaussée par les soins qu'on a pris, sous la « Restauration, d'en dénaturer le sens, en expliquant votre « retour à la liberté comme synonyme de la, mon; quoique
« cette explication paraîtrait tout aussi absurde à un Hotten- « tôt ou à un Iroquois qu'elle doit l'être à un Français ou à a un Anglais. L'Histoire numismatique fut publiée à Paris « en 1826, donc sous Charles X. Votre Altesse Royale sera, « j'en suis sûr, touchée de l'intérêt qu'attachent à la décou- « verte de ces deux médailles deux grands personnages, à « qui j'en avais envoyé la description, et auxquels j'avais dit « que je remuerais ciel et terre pour découvrir à quelle occa- « sion et à l'instigation de qui l'événement avait été transmis a à la postérité par Loos. Il paraît, dis-je, que Tun de ces « bienveillants personnages a mis du prix à me devancer, « attendu que, sans que je l'en eusse prié et à mon insu il a « fait faire à Berlin des recherches directes, dont le résultat « a été aussi prompt qu'intéressant. J'ignore qui est l'ami, « également grand seigneur, auquel il s'est adressé; mais le « fait est que ce dernier s'est si bien acquitté de sa commis- €c sion que le présent G. Loos, essayeur général de la mon- « naie à Berlin, lui a fait cadeau des six médailles en bronze « que feu son père, sans suggestion étrangère, du temps de « la Révolution française, a fait paraître sur le sort malheu- « reux de la famille royale de France. Ce sont les propres « paroles de Loos, dans sa réponse, dont j'ai en mains Tori- « ginal. Sans parler de l'idée de chacune d'elles, les légendes, « dont les unes sont en vers, les autres en prose, ont un caa ractèrè si éminemment français qu'il me paraît absolument « impossible qu'elles aient été imaginées et composées par un c médailleur allemand; et si le père Loos revenait au monde «f pour me dire, avec son fils, qu'il les mit au monde sans a suggestion étrangère, je ne pourrais, ne leur en déplaise, « que leur rire au nez et n'en pas croire un mot. L'auteur « de l'idée et des légendes doit avoir été Français et avoir « dirigé le burin de l'habile graveur allemand. Passons-les en « revue...
« Le commentateur de ces médailles, c'est-à-dire fauteur « de /'Histoire numismatique, déjà citée, les nomme les six « victimes, expression par laquelle il est manifeste qu'il n'en- « tend pas seulement les victimes immolées, mais aussi les « victimes vivantes... Je ne doute point que le défunt Loos,
« puisque son nom y est et que son fils l'atteste, ait gravé les « six victimes ; suais si les idées, les légendes, et même les « )eux de mots, comme dans celle d*égaUt^^ si éminemment « français, sont de lui, sans avoir eu de souffleur, je consens « à être la septième, en laissant mime à l'exécuteur des hautes « œuvres, chargé de me victimer tout de bon, le choix du « glaive ou de la guillotine.
« D'ailleurs le présent G. Loos n'est tenu envers personne « de nommer ceux qui firent travailler feu son père, c'est-à- « dire qui lui suggérèrent ridée ou les idées de ces six raé- « dailles ; et si nous réfléchissons qu'elles furent gravées et f probablement frappées en 1795, c'està dire il y a quaiante- 9 sixftns, il se peut fort bien que le fils ignore qui étaient les « personnes à la suggestion desquelles ces médailles furent « publiées. N'est -il pas de plus très-probable que, pour un « monument numismatique de cette importance, et si opposé « à la conduite politique de son gouvernement, il ait reçu les « instructions les plus positives.., »
Le même ami écrivait en même temps à M"« Forest ?
a Vous vous étonnerez sans doute, Madame, qu'en 1826, « sous le règne de Charles X, on ait fait connaître au monde « deux médailles, dont l'une annonçait que Vorphelin du « Temple était redevenu libre le 8 juin iSyS; et par consé- « quent l'usurpation de Louis XVIIJ et de Charles X. C'eût u été en effet une inconcevable maladresse. 'Mais qu'a-t-on « fait pour se tirer de ce mauvais pas? Omettre tout à fait « l'insertion des médailles, dans un ouvrage qui contenait H toutes celles de la Révolution, c'était s'exposer à les voir « publier et commenter dans leur vrai sens, dans quelque « autre ouvrage à l'étranger, où elles furent gravées et frap- « pées, ou même en France. C'est pourquoi, je pense, on « prit le parti de les faire graver telles qu'elles sont, mais « d'en dénaturer entièrement le sens, probablement dans « l'espoir que les lecteurs superficiels et inattentifs ne se « donneraient pas la peine de coUationner les gravures avec n leur commentaire; et cçla d'autant plus ^m'o« a eu soin de
« mettra à côté des médailles en question^ une autre sur Ia« a quelle on lit ; Mort au Temple au même jour.
« Ou ne s'attendait pas alors qu'une vraie amie de Tinfor- « tuné Prince recevrait ce présent quinze ans plus tard; et « qu'elle en ferait part à un autre ami, également zélé, à un (( vieux Docteur qui n'examine pas les choses à moitié, mais « à fond. Sans être moi-même particulièrement savant en a numismatique, il ne faut qu'un brin de sens commun pour a y voir, aussi clair que le jour, une fraude^ ou plutôt une « impudence politique, qui s'explique d'elle-même par la date if du livre sus-mentionné, en 1826, sous la -Restauration*
tt Eh bien 1 Madame, vous le croirez à peine, les mots « redevenu lilfrele 8 juin 1795, sont expliqués comme syno« « nymes de mort îe 8 juin. Dans aucune langue, ni d'après a aucune règle de bon sens, on n*a dit, ni pu dire d'un H. homme mort qu'il est KKdevenu libre. Si cette métaphore « était reçue, elle serait synonyme de REmownV, ou de mou-* « rir pour la seconde fois! Le même graveur qui s'était servi « du simple mot : né le 27 mars 1785, ne devait-il pas tout « aussi simplement graver : mort ou décédé le 8 juin 1795? ff Quoi qu'il en soit, Madame, de cette épouvantable absur» « dite, vous pouvez vous en convaincre en parlant è M, le « conseiller aulique Hase...
« Trois savants gardiens de notre bibliothèque impériale, « auxquels j'ai expliqué l'objet de la recherche que j'y faisais, a ont unanimement partagé mon opinion; ils ont même ri de « bon cceur en lisant le commentaire...
«c Le Chevalier de Carro. »
Il est donc constant que les médailles ont été frappées à Berlin en 1795 ou 179Ô, et que Loos les a gravées par ordre supérieur. 11 est également évident que ces mots : «Redevenu libre » signifient sprti de prison; et, en conséquence, voici l'évasion constatée de nouveau, et cette nouvelle preuve $ ajoute à toutes les autres, ^our les corroborer et les compléter, Mais si cependant vous n'êtes pas convaincus, perïwettez-aou§ dç feirç Ven^uêi^l Permettez-nous de dissioef
les ténèbres qui régnent autour de cette affaire... ténèbres que, jusqu'ici, on a volontairement refusé d'éclaircir.
J'ai dit, Messieurs, que tout était mystérieux... Il y a cependant des lueurs étranges brillant à travers cette obscurité officielle.
Ainsi j'emprunte à M. de Beauchesne un détail bien signifia catif, et en tous points conforme aux explications données par le duc de Normandie :
« Quelques voix s'étaient élevées disant que le convoi et les « obsèques de Louis XVII, dans le cimetière de Sainte-Mar- « guérite, n'étaient que simulées^ et que ses restes étaient enm fouis au pied de la tour où s'était accomplie sa déplorable « destinée, »
Dans le second tome de la cinquième édition, page 355, il ajoute :
« Ce n'est pas tout.
« Le général comte d'Andigné, prisonnier au Temple au « mois de juin 1801, a, dans des mémoires inédits, exprimé « cette opinion. Après avoir parlé d'un nouveau fossé creusé « pour établir un second mur d'enceinte du côté du nord et « de l'est, dans l'enclos du Temple, il rapporte ce qui suit :
a Les terres extraites de ce fossé étaient jetées négligem- « ment des deux côtés de la tranchée, en sorte que la cour « aride, seule promenade qui nous fût permise, semblait réelle ment environnée de décombres. Autant pour s'occuper que « pour embellir leur prison, plusieurs détenus imaginèrent « de convertir en jardin les terres du fossé qui avaient été a jetées de notre côté, et Fauconnier, concierge du Temple, <t approuva leur projet. D'après cela, nous nous partageâmes « les terrains, et nous nous mîmes sur-le-champ à l'œuvre, «f La terre mise à notre disposition était mauvaise; pour « l'améliorer, nous pelâmes les gazons de la cour, et nous « cherchâmes de la bonne terre dans tous les lieux où nous « pûmes en trouver. Un détenu crut en apercevoir de conve- « nable dans le fond du fossé ; il Creusa pour la retirer, et ne
« fut pas médiocrement étonné d'apercevoir le corps d*un « grand enfant qui avait été enterré dans de la chaux vive.
Un corps isolé, enseveli dans ce lieu, et avec des précau- « tions aussi inusitées, nous donna à penser que nous avion «c trouvé les restes de Monseigneur le Dauphin^ mort dans la « tour du Temple. Les chairs étaient entièrement détruites; fc il ne restait plus que le squelette. Un de nous détacha un « petit os, qu'il désira conserver comme une relique. Le corps a fut recouvert respectueusement, et nous évitâmes d'en apm procher davantage. Fauconnier se trouvait près de là au « moment où j allai visiter le squelette. « C'est là nécessaire « menty Monsieur^ lui dis-je, le corps de Monseigneur le Dau^ « phin, » Il parut un peu embarrassé de ma question, mais « me répondit sans hésiter : « Oi/i, Monsieur. »
« J'ai souvent regretté que Ton n'ait pas fait constater par a une enquête le fait que je rapporte ici, et que tous mes « compagnons de prison ont connu comme moi. Sous la Res- « tauration, j'en parlai au cardinal de la Fare, archevêque de « Sens ; il me répondit que Madame la Dauphine était per^ « suadée que son malheureux frère n'était pas mort au a Temple, et qu'ainsi nous ne pourrions que renouveler ses m douleurs sans la convaincre, »
Évidemment, Messieurs, ce n'est pas le Dauphin qui avait été enseveli au Temple, cela est incontestable. Ses funérailles nous apprennent-elles quelque chose sur cet épisode si grave?
Il semble, en effet, que la Convention, qui avait mis si peu de façon pour faire procéder à la constatation de la mort du Dauphin et à son autopsie, devait pour elle-même, par décence, et pour sa plus grande sécurité, entourer son inhumation d'une grande publicité I... Or, nous savons par des documents irrécusables, et notamment par les Mémoires de Peuchet^ que cette inhumation s'est faite sans pompe et dans Tombre de la nuit.
Il y a eu, du reste, à cet égard, sous la Restauration, une véritable enquête administrative que vous pourriez consulter. On a entendu, le comn^ssaire de police qui avait été préposé à
cette cérémonie. Il a voulu affirmer qu'on avait appelé les hommes de garde; que le convoi avait quitté la tour du Temple h huit heures et demie du soir; et qu'au mois de juin, à cette heure-là, il fait encore jour!,,, Mais lorsqu'on a demandé à ce commissaire de citer un témoignage à l'appui de ses allégations, il n'a pu le faire.
Or, le fossoyeur Valentin a déclaré, lui, qu'il n'y avait personne pour accompagner çç tristeconvoi^ qu'onavait placé le cercueil dans la fosse commune et qu'il en avait été ensuite retiré pour être placé dans un lieu spécial.
Napoléon a fait faire des recherches, et il est constaté dans ses mémoires, qu'à la suite des fouilles opérées, la bière du Prince avait été trouvée vide.
Voici, en effet, ce que nous lisons dan§ ces mémoires, tome I, page 211 !
« Ce n'est point qu'au tnomçnt de la mort de Louis XV2J m un autre bruit ne se soit propagé ; on prétendit que le « Dauphin avait été enlevé de sa prison, du consentement « des comités; qu'un autre enfant, mis à sa place, avait été « promptement sacrifié, victime d'une politique odieuse, afin « que Ton pût nier la remise du roi de France à ses servi- « teurs; et, bien que la parole eût été tenue, en annuler « l'effçt par le bruit de cette mort.
« Joséphine, dés l'époque de notre mariage, me parut con' tt vaincue de l'exactitude de ce second récit; elle se croyait <f très-avant dans cette intrigue, et m'en parla avec bonne rt foi, me désignant à qui le Prince avait été remis, en quel « lieu on le cachait, et en quel temps on le ferait reparaître j « je levais les épaules, et, dans ce récit, je ne pouvais voir « que la simplicité d'une femme crédule ; plus tard, je voulus ft savoir ce qu'il en était réellement. Je me fis d'abord pré- « senter le procès-verbal des hommes de l'art ; je fus surprix « de cette phrase : Qn nous a présenté un corps qu'on nous a « dit être celui du fils de Capet; ce qui ne voulait pas dirç r positivement que c'était celui du Dauphin; d'ailleurs
« aucune autre pièce ne constatait Videntité Je fis faire des
« fouillei au cimetière de S^iRte'Elispbetb, au lieu indiqué
— a49 - « de la sépulture du cadavre... Là bière ^ encore assez bien « conservée, ayant été ouverte en présence de Fouché et de « Savary, se trouva vide, »
Ceci confirme exactement les détails rapportés par Peuckei^ l'archiviste de la police, où je lis :
« ,. La perspicacité populaire découvre qu'on a omis
« à dessein d'ordonner un service funèbre le 8 juin en « l'honneur de Louis XVII, et de marquer dans le calendrier « le 8 juin comme un jour de deuil aussi bien que le ai jana vier.
« Dono, Louis XVIII et toute sa famille savaient que le « Dauphin n'était pas mort. Il était évident qu'on n'avait pas « voulu faire dire pour un vivant des prières qui ne sont dues « qu*aux morts. Tous les membres de la famille étaient par» a faitement instruits de ce qu'était devenu Louis XVII; mais « chacun d'eux tenait à l'éloigner de la couronne; Louis XVI II, « parce qu'il l'avait placée sur sa tête ; les autres, parce qu'ils « avaient l'espoir de la placer un jour sur la leur. Quant à « Madame, elle ne voulait pas renoncer à la perspective « d'être reine un jour; enfin, il y avait un complot flagrant « d'usurpation, dont le malheureux Louis XVII était la
« victime Les conjectures étaient è perte de vue dans un
« certain monde..,,..
« Parmi ceux qui se targuent de ee que sa dépouille n'a pas « été retrouvée, il y en a qui supposent qu'on a fait un simua lacre de recherches.,..
« Au mois de février i8i6, S» M, Louis XVIII ordonna « qu'il serait fait des recherches afin de découvrir le lieu de
m la sépulture du roi, son auguste neveu et précjécesseur
« Le pféfet de police, comte. Angles, fut chargé de prendre « toutes les mesures nécessaires pour la prompte exécution « de cet ordre
« Il n'y avait plus de vivant que Dusser^ qui, en sa qualité « de commissaire de section, avait dû présider à l'inhuma- « tion. Voici sa déclaration :
a Le a4 Prairial de l'ïin III, je fus requis par le Comité de
« sûreté générale de me transporter à la Tour du Temple, «t pour constater le décès de la jeune et intéressante victime « qui venait d'expirer. Je fus également requis de surveiller « son inhumation au cimetière de Sainte-Marguerite, faubourg « Saint-Antoine.
« Cette cérémonie funèbre avait attiré un grand concours a de monde devant la porte du Palais du Temple, et Ton « voulait faire sortir secrètement et sans appareil le corps de « ce malheureux enfant, par une petite porte qui donnait « dans Tenclos du Temple. Moi seul me rendis opposant à « cette mesure peu décente. Le cortège sortit donc par la « grande porte ; la commisération et la tristesse qu'on aurait « voulu éviter étaient peintes sur tous les visages; mais a Tordre, ainsi que je Tavais prévu, ne fut point troublé.
« Arrivé au lieu de la sépulture, je pris sur moi d'ordonner « que le corps de cet enfant fût inhumé dans une/osse séparée a et non dans la fosse commune ; et cet ordre fut exécuté en tt présence des sieurs Briard et Goddet, commissaires civils a de la section du Temple, qui étaient animés des mêmes « sentiments que moi »
« Le sieur Dusser ajouta qu'il ne pouvait indiquer, même « à peu près, dans quel endroit du cimetière il avait fait « creuser la fosse particulière. Ce défaut de mémoire locale « parut d'autant plus extraordinaire, que le sieur Dusser se a rappelait on ne peut mieux une foule de particularités « très-insignifiantes, d'une époque antérieure à la circonstance « pour laquelle son ministère avait été requis. De tout ce qu'il « avait vu, il n'avait rien oublié, si ce n'est l'emplacement « où il avait fait déposer le corps de Louis XVII. On fut « d'autant plus porté à douter de la vérité de la déclaration « de Dusser, que le désir de se faire. auprès de la Êimille du « défunt un mérite de la manière dont.il s'était* comporté « dans cette occasion s'y faisait beaucoup trop remarquer. Il « insistait beaucoup trop sur l'énergie qu'il avait déployée « pour contrecarrer le vœu de l'autorité supérieure, et sur la « grandeur du péril auquel il s'était exposé.
« On fut porté à douter de la vérité de la déclaration de « Dusser, qui commit en outre une erreur de date en disant
• que ie 24 il fut appelé pour constater le décès. C'était le 22, « le lendemain de Touverture du corps et le surlendemain de « la mort du Prince ; c'est ce qui résulte de Vacte mortuaire « qu'on ne saurait arguer de faux.
ff II y a vice de rédaction, et la date du 24 ne s'applique « qu'à l'inhumation, dortt Vinexplicable retard donna nais« « sance dans le temps à une foule de conjectures et de ver- « sions singulières, adoptées comme articles de foi par ceux « qui supposent une évasion déguisée au moyen d'un enterre- « ment, et ingéniée par la secte des croyants au Dauphin « vivant.
« En somme, cette fusion de deux dates n'aurait pas i^it a que le dire du sieur Dusser fût moins digne de confiance, si « plusieurs faits qu'il avait avancés n'eussent été reconnus « faux, et si d'autres témoignages fussent venus le corroborer. « Mais loin de là; l'affirmation du sieur Dusser se trouve a formellement contredite^ excepté pourtant par Briard et tt Goddet, avec lesquels il s'était probablement concerté, et « par Voisin, le conducteur des convois funèbres, à qui il avait « sans doute aussi fait la leçon »
€c Le concierge du cimetière, qui occupe cette place depuis « vingt-huit ans, a affirmé que le cortège arriva le soir vers « les neuf heures; qu'on alla déposer le corps dans la fosse « commune; qu'il en fût lui-même témoin.
« La veuve d'un fossoyeur surnommé Valentin, dit r « On « l'enterra à la brune ; il ne faisait pas encore tout à fait nuit ; « il y avait très-peu de monde. Je pus facilement m'appro- « cher; je vis le cercueil comme je vous vois; on le mit dans u la fosse commune,, . Son mari lui dit qu'il l'avait retiré de « la fosse commune la nuit même de l'enterrement et déposé il dans une fosse à part, dont elle ne sait pas l'endroit... »
« Les commissaires de police Petit et Simon, chargés des « instructions du préfet de police Angles, stigmatisèrent la « déclaration de Dusser qui avait parlé d'un grand concours de « monde à la porte du Temple, lorsqu'il était au contraire jc de notoriété publique que l'enterrement, qui n'était nullea ment une cérémonie, avait eu lieu presque dans la solitude^
« en quelque sorte clandestinement ^ partant, sans cortège de « commisération et de tristesse,..
« Bien que le rapport des commissaires fût de nature à « motiver une fouille dans le cimetière de Sainte-Marguerite, « on ne s*était pas encore mis à l'œuvre lorsque, au commen- « cément de juin 1816, on apprit à la préfecture de police « qu*un sieur Toussaint Charpentier, jardinier en chef du a Luxembourg, pouvait donner des détails de visu sur Tinhu- . « mation de Louis XVIL Mandé le 11 juin à la préfecture, « cet homme y fut interrogé par M. le chevalier de Ghancy, « chef de la première division.
« Il résulte de sa déclaration que le cercueil fut enlevé « mystérieusement pendant la nuit et transporté dans un « autre cimetière.
(t A la question, s*il n'avait pas fait déjà quelques démarches « pour porter à la connaissance de la famille royale les faits « dont il était instruit, Charpentier répondît que, dès le « mois de décembre, il avait raconté ces faits à M"» la maru quise de Soucy^ qui lui avait promis d'en faire part à « M™^ la duchesse d'Angoulême; que dans le mois de jan- « vier 181 5 il fut conduit par M""* la comtesse de Riault « auprès d'un ecclésiastique qui était secrétaire du ministre de « l'intérieur ; qu'il s'était entretenu avec cet ecclésiastique, a qui lui avait promis d'appeler l'attention du ministre jiur « l'objet dont il était venu lui parler.
tt II était impossible de suspecter la sincérité d^une telle « déclaration...
« M. Duclos de Valmer, d'après la déclaration d'un fos- « soyeur, le 9 janvier 1804, assure que le corps du Dauphin, « déposé dans la fosse commune y en a été retiré secrètement « la nuit, et placé dans un trou séparé dont il désigne l'em- « placement...
«... Dès que eette note eut été adressée à M. Decazes, on « ne sut plus à quoi s'en tenir, et les fouilles qu'on avait « résolues/wrewf définitivement ajournées.,^ Je ne m'explique a pas comment on a négligé de faire vérifier matériellement « les différentes indications accueillies* . f 11 ne faut pas perdre de vue (^ue le déç^s dç Louis XVII
« est annoncé dans Tacte mortuaire comme ayant eu lieu « el 20, et que Tenterrement ne s'effectua que quatre jours « après. On s'inquiète de la raison de ce délai. Est-ce pour « laisser ';le temps de procéder à Tautopsie? Elle fut terminée M dans la journée du 21 . Dans quelle intention cet:e attente de « trois jours encore? Sans doute, pour préparer un semblant a de funérailles. Pour justifier l'annonce officielle de cette o mort, on éprouve plus d'embarras qu'on ne l'avait imaginé « d'abord; et c'est de là que provient le retard; les obstacles a ne sont levés que le quatrième jour. Quelle devait être en « pareille occurence et en présence d'un tel événement la « conduite du Comité de sûreté générale? Le simple bon a sens l'indique. La guerre de la Vendée n'était pas éteinte ; « elles donnait de vives inquiétudes au gouvernement; ilfalc lait donc que les Vendéens fussent sûrement convaincus « que la mort de Louis XVII leur enlevait leur principal « espoir; il fallait ôter à jamais à la politique royaliste la « possibilité de ranimer l'enthousiasme, par l'apparition sou- « daine d un Dauphin supposé au milieu des armées cathp- « liques et royales...
o Dans ces conjonctures, pour tout convaincre et pour tout « déjouer, pour éviter enfin les résurrections, Pexpositton « publique du Prince défunt, et son convoi fait au grand jour, « non avec quelques témoins, mais avec des spectateurs^ « étaient également des mesures indispensables... »
Ahl on comprend maintenant pourquoi, dans la déposition de Lasne, il a été question d'exposition publique. Il était nécessaire de combler une lacune. Quant à moi, je la constate. Peuchet dit avec raison :
« On aurait dû appeler la foule, et lui ouvrir le Temple et
« le cimetière Que fit-on? On se cacha sous l'épaisseur des
« murailles, et Von évita la clarté du jour. De bonne foi, tout « cela pouvait donner à penser, à soupçonner du mystère ; « mais ce n'est pas moi qui l'éclaircirai
« Précisément, en raison de ces irrégularités et de cette « clandestinité, le gouvernement, pour couper court à une
«r multitude de bruits préjudiciables à sa réputation de mora- « litéy aurait dû presser les fouilles jusqu'à ce qu'elles offris-
« sent une solution J'ignore pour quel motif elles rC ont pas
« été commencées. »
Mais, Messieurs, ce que nous ne sommes pas réduits à ignorer, c'est la conduite de Louis XVIII et de sa famille!... Ce que nous savons, c'est qu'on s'est absolument refusé à rendre à la mémoire de Louis XVII les hommages funèbres, exigés non-seulement par les nécessités politiques, mais encore par les plus saintes inspirations du cœurl Cependant on ne l'a jamais fait, et M. Sosthène de Larochefoucauld, dans ses mémoires, tome V, page ii8, résume ainsi cette partie du débat, en disant :
a Parfois on a cru en France que le fils de l'infortuné ft Louis XVI avait été soustrait à la rage de ses bourreaux. « Depuis cette époque, comme alors, sa mort n'a point paru « assez authentiquement prouvée pour que la conscience « scrupuleuse de Louis XVIII ait consenti à ce qu'il en fut « fait mention lors de la translation, dans les tombes de « Saint-Denis, des dépouilles mortelles de sa famille. »
Cette opinion d'un serviteur fidèle à la royauté légitime tranche ledébat.ElIe établit nettement que le roi Louis XVIIl et sa cour n'ont jamais cru à la mort du Dauphin au Temple. Elle est,, du reste, justifiée par des pièces existant aux Archives, et desquelles il résulte : qu'on a fait des démarches de plus d'un genre, tantôt pour simuler, tantôt potir arrêter des vérifications sur ce point!... Il y a eu des ordres et des contre-ordres... Les ministres, pour essayer de donner le change au sentiment public, ayant parlé de la. nécessité de faire célébrer un service funèbre, on dut y renoncer en présence de l'opposition du clergé, inspiré par la cour de Rome... Enfin, le cœur de l'enfant royal, précieusement conservé par le docteur Pelletan, et offert par lui au roi et à la duchesse d'Angoulême, fut refusé I Cependant on avait fait un simulacre destiné à détourner l'attention des malveillants. Le 2 septembre 1S17, le ministre de l'intérieur semblait
comprendre 411e 1« dépouille du Dauptûo, et notamment ton
cœur, pieusement recueilli, ne pouvaient être privés des honneurs qui leur étaient dus. Il écrivait à son collègue de la justice ;
c Paris^ 2 septembre 1817.
c Monseigneur»
« J*ai reçu les pièces que Votre Orandenr m'a fidt l'honte neur de me communiquer , relatives à la eonseryatiùn du « cœur de S. Af. Louis XVIt et à Tendroit où le corps du « jeune Prince a été inhumé. L'intention du roi étant que le
« cœur de ce f rince... soit transporté à Saint*Denis , je
« viens de âiire , conformément à l'ordre que Sa Majesté « m'en a donné, renvoi de toutes les pièces à M. le grand c( maître des cérémonies...
c Le ministre de l'intérieur, a
Il écrit aussi dans les termes suivants :
VL A M. le marquis de Dreux ^Bréjé^ grand maître des « cirémonies de France.
« Monsieur»
« Conformément aux ordres que m'en a donnés te roi, j'ai « rhonneur de vous transmettre deux liasses de pièces rela^ « tives à S. M. Louis XVII. Les pièces» au nombre de neuf» « renfermées dans la prenûèrc liasse» sont relatives à la eom^ « servatioH du cœur du jeum Prince^. '
«( Dans Tautre liasse se tronvent, au nombrv de onae» les « pièces tendantes à constater et à certifier tendrait aà sas « corps a été inhumé, a
Le 4 septembre 181 7 , M. le marquis de DreuE-Bré«e
écrit à M. le ministre de l'intérieur pour lui accuser réception des pièces constatant que le cœur de Sa Majesté Louis XVII a été rédlement conservé et existe encore aujwtr» jhui.
Au nombre des pièces qu'il lui envoie se trouve en première ligne :
a i« Procès-verbal de l'audition des témoins, d'où il résulte « que le cœur conservé ches[ le sieur Pelletan est effectivement « le cœur de Sa Majesté Louis XV IL., »
Pourquoi cette manière d'agir? Que sont devenus ces ordres? Pourquoi ne les a-t-on pas exécutés? Et pourquoi la majesté royale, dans ce qu'elle a de plus auguste, l'enfance et le martyre, a-t-elle été dédaigneusement laissée à la porte de la maison de Dieu, restée fermée pour elle ?
A tout cela, il n'y a qu'une explication, la seule, la vraie : c'est que la famille royale savait que Louis XVII n'était pas mort au Temple, et qu'il était caché ou emprisonné en Prusse.
On ne pouvait pas livrer un pareil ^ecret d'État, qui aurait été l'anéantissement politique du pouvoir, et Ton a mieux aimé sacrifier les droits légitimes de l'absent que de s'exposer à une compétition légitime, faisant descendre du trône ceu» qui voulaient l'occupera tout prix.'
Je m'étonne* que ces faits n'aient pas eu l'honneur d'une discussion quelconque dans l'ordonnance de non-lieu de 1 841.
Je m'étonne que cette ordonnance n'ait pas même mentionné les témoignages recueillis en iSSy, alors que le juge d'instruction s'étend si longuement sur les dépositions de Lasne et de Gomin...
Je ne veux pas, en effet, supposer que ce soit aux témoignages des personnes respectables entendues dans l'instruction, que s'appliquent les violentes incriminations dirigées contre les intrigants ou les crédules qui auraient épousé la cause du Prince.
On parle longuement des dépositions de Lasne et de Gomin... Mais quant aux autres, devant lesquelles on s'était cependant arrêté en 1837, on ne leur £ait pas, dans l'ordonnance, l'honneur de les examiner, et l'on se contente d'y répondre par le dédain et l'outrage, dans les termes que voici :
« Le seul récit de ces faits suffit pour établir la vérité, et « rend inutile l'examen détaillé de toutes les soi-disant pré^ « somptions qu'ont successivement invoquées les nombreux cr intrigants qui ont cherché à faire revivre en eux le jeune « Prince,dontlaJinavait été si déplorable. Ainsi croule le roman « laborieusement échafaudé par Naundorff et ses partisans ; «r ainsi se. trouve établi et l'esprit astucieux de l'un, et la cré- •c dulité incompréhensible des autres »
Des intrigants 1... Le mot y est 1 Intrigants? M"» de Rambaudl M. et M«>« Marco de Saint-Hilaire I M. de Jolyl M. Morel de Saint-Didier! M. Brémond!..
Vous allez entendre comment parlent ces intrigants ! Je ne veux pas vous fatiguer par de longues lectures... J'ai hâte d'arriver au terme ; mais, cependant, il est nécessaire de s'arrêter un instant ici, pour mesurer la distance qui sépare le jugement porté par la Chambre du conseil, du caractère vénérable de ceux qu'on prétend flétrir 1
M"« de Rambaud est appelée, en iSSy, devant le juge, et vous allez voir avec quelle fermeté grave s'exprime cette vaillante femme que f ai connue^ et dont j'ai plus à cœur que qui que ce soi de venger la mémoire d'une indigne insinuation !
Ecoutez bon langage, il est la meilleure réfutation de Tinsulte qu'elle ne mérite pas : elle dépose le 12 juillet 1837 :
« J'étais attachée au berceau du Prince Charles-Louis, duc a de Normandie, depuis sa naissance, jusqu'au 10 août 1792, « où je l'ai quitté aux Tuileries, n'ayant pu le suivre aux a Feuillants. J'étais tous les jours avec le Prince, je suis a même toujours sortie avec lui, et je ne l'ai jamais perdu de « vue. »
Ceci est un peu plus sûr que la déposition de Lasne qui prétend avoir vu jouer le Prince dans le jardin des Tuileries. Lasne n'a vu l'enfant qu'une fois; M"« de Rambaud Ta vu jusqu'au 10 août...
« Je l'ai cru mort jusqu'en i833. Mais à cette époque, le
« Prince m'a été présenté par une dame de ma connaissance « sous le nom de NaundorfF; au moins j'ai" su depuis que
c'était ainsi qu'on l'appelait à l'étranger. Je n'ai pùînt le • moindre dcutesur l'identité du Prince ou de celui quej'api pelle ainsi^ et que je crois être le véritable fils de Louis XVI. « Ses traits^ des marques particulières dont il est porteur, et « notamment celle de t inoculation que j'ai vu faire y son port, « sa ressemblance avec le roi Louis XV ï et la reine Mariea Antoinette, sont les motifs qui me 4éterminent très-cons- « ciencieusement à penser quHl est le véritable fils de « Louis XVI.
« Je dois dire aussi qu'ayant connu mieux que personne « tous les souvenirs de son enfance, j'ai pu m'en entretenir « avec lui, et j'ai été frappée de Vexactitude de ses souvenirs, « des détails dans lesquels il est entré, et de la fidélité avec « laquelle il me les a sans cesse reproduits. Dans la crainte « d'être surprise par la mort, j'ai cru devoir consigner dans « un acte de dernière volonté l'expression de ma conviction. « Cet acte a été saisi chef moi, le 1 5 juin dernier^ lors d'une m perquisition qui y a en lieu, »
En eflfet, Messieurs, le juge d'instruction avait lancé des mandats d*amener contre toutes ces respectables personnes... Leur domicile a été violé par des agents de police. Elles ne s'en plaignent pas..., prêtes qu'elles sont à souffrir davantage pour le triomphe de la vérité 1
« Xai voulu que mon opinion sur son identité fût bien connue « et bien constatée, et qu'elle pût aussi lui servir dans le cas « oà son état serait discuté devant les Tribunaux.,,.
« Je dois dire que M. de Joly, dernier ministre de la jus- « tice, ne faisait point de doute sur l'identité du Prince. Il « lui avait trouvé dans la démarche, dans la voix et jusque « dans les inflexions de cet organe, des rapports avec « Louis XVI, qui l'avaient profondément frappé »
Je retiens de cette déposition que M"*« de Rambaud savait qu'une marque particulière avait été faite sur le bras du
— %Sg —
îeune Dauphin au moment de Tinoculation. En t834, elle déclarait que cette marque, de forme triangulaire, avait été faite exprès, afin que plus tard on pût reconnaître lldentité du jeune Prince.
Nous pouvons rapprocher de cette déclaration celle de ^me Marco de Saint- Hilaire devant le juge d'instruction du Mans, le 19 juillet iS3y :
a M. Bricon, imprimeur à Paris, avait été chargé d'impri- « mer des mémoires de M. Naundorff. Il en parla à M. Geof- « froy, archiviste de la préfecture de Niort. Celui-ci, qui « savait que j'avais été attachée à la maison de Louis XVI, « pensa que je pourrais donner des renseignements utiles sur « ridentité du sieur Naundorff, et vint m'en parler. Je lui « répondis que je ne me souciais pas de voir M. Naundorff; « que M"^^ de Rambaud était bien plus à même que moi de « le reconnaître, puisqu'elle appartenait à sa personne. Je lui « donnai une lettre pour cette dame. M°*« de Rambaud fut « voir M. Naundorff, et resta convaincue, d'après l'entretien « qu'elle eut avec lui, qu'il était le duc de Normandie. Le « 19 août i833, elle l'amena chez moi. Lorsqu'il y entra, je a fus frappée de sa ressemblance avec Louis XVI et la reine. « Ce jour et depuis j j'ai eu avec lui des conversations sur cer- « tains détails qui nCont donné la conviction qu'il était bien le « duc de Normandie. Il me désigna^ avec la plus grande pré-^ « cision^ les instruments de musique dont se servait ordinaire- « ment sa mère; il m'indiqua même leur couleur et la place « qu'ils occupaient. Il m'a aussi rappelé le genre de service de a sa mère et les noms des dou^e femmes qui étaient à son ser- « vice. Pendant trois ans il a fréquenté ma maison, il y a « mangé et couché ; ses relations n'ont fait que me confirmer « de plus en plus qu'il était le fils de Louis XVI.
<i Du reste, tout ce que je viens de déclarer et tous les dé- « tails qui me concernent ont été consignés dans une bro- « chure que vous avez saisie, et dans les notes de mon mari « qui font partie aussi des papiers que vous avez saisis. »
J'ai là les lettres écrites, à l'occasion de cette saisie, par
4. et M"« Marco de Saint-Hilaire, qui s'étonnent des igueurs déployées contre eux.
J'ai là également la déclaration de Marcoux, ancien huisier de la chapelle du roi, qui dit :
c Je, soussigné, déclare que les faits relatés ci-après sont « de la plus rigoureuse exactitude :
« Je connaissais M"« la comtesse de Mauvoir qui, si je ne « me trompe, demeurait dans la rue des Augustins, à Paris. « Ayant eu l'occasion de la voir, è une date que je ne saurais n préciser aujourd'hui, je lui parlai de ma conviction et de « mes rapports avec le duc de Normandie. Elle fut fort éton- K née de mon langage et me déclara qu'elle ne pouvait par- « tager mes sentiments. Nous nous vîmes plusieurs fois; je « lui donnais tous les renseignements qui parvenaient à ma a connaissance. Tous ces détails excitaient vivement son « émotion, et elle finit par me dire : « Serait-il bien possible « que le Prince ne fût pas mort? J'avoue que ce que vous « me dites me porte à croire que vous avez raison d'y croire, » (c Et elle fondait en larmes en me faisant cet aveu. « J'en « atteste Dieu 1 Madame, lui répondis-je ; le fils de Louis XVI a existe. »
« Alors elle me dit : « Je connais M. de Joly, dernier mi- « nistre de la justice sous Louis XVI; peut-être pourrait-il « appuyer les réclamations du Prince et concourir à le faire « reconnaître. Je lui en parlerai. »
« Quelque temps après, M™ de Mauvoir me rapporta « qu'elle avait vu M. de Joly; qu'elle lui avait parlé du duc « de Normandie; que la convefsation avait été fort animée, « et que ce ministre lui avait dit avec une grande colère : « Comment! vous aussi. Madame, vous voulez proclamer « dans la société une erreur déplorable, pour diviser le parti « légitimiste, quand tout le monde sait que le fils de « Louis XVI est malheureusement bien mort? Envoyez-moi « l'homme qui vous égare, et je l'aurai bientôt détrompé. »
« Quel fut mon étonnement lorsque M"* la comtesse me « fit part de cette conversation! J'habitais Versailles; avant <( de retourner chez moi, je me présentai aussitôt à la de-
« meure de M. de Joly. Ce fut lui qui me reçut. Ne le con- « naissant pas, je lui demandai si je ne pourrais pas parler à (c M. de Joly. cf C'est moi, Monsieur, me répondit-il; que « me voulez-vous? » Je m'annonçai comme venant de la part « de M"* la comtesse de Mauvoir; il me fit entrer dans son ff cabinet et renvoya son secrétaire. Quand nous fûmes seuls, ce il me dit : « M"« de Mauvoir m'a assuré que vous croyiez à a l'existence du fils de Louis XVI ? — C'est vrai, Monsieur, c répliquai-je. — Mais, ajouta-t-il, on ne peut pas sans dé- « mence croire à pareille chose. Personne ne doute de la « mort du Dauphin. J'ai de nombreux fragments d'hisioire « de divers auteurs qui ont écrit l'histoire de la Révolution, « et tous prouvent qu'il est mort. — Ils n'ont pas plus que « moi été témoins de son décès, repartis -je ; ils ont écrit sur « des on^dit, » Je ne puis reproduire en détail toutes les parce ticularités de notre entretien. Je lui racontai tous les faits « dont j'étayais ma croyance. Il insista pour me démontrer « que j'étais la dupe d'une intrigue qui avait pour but de H semer la division dans le parti légitimiste. Je lui répondis « que si j'étais dans l'erreur, c'était de la meilleure foi du « monde; que s'il pouvait m'en convaincre, je ne résisterais cr pas à l'évidence. La discussion que nous eûmes ensemble u nous laissa chacun dans notre opinion, et nous nous quita tâmes brusquement, probablement, pensais-je, pour ne « plus nous revoir.
« Je fus donc excessivement surpris, lorsque, dans un a nouveau voyage à Paris, au bout de quelque temps, ayant « revu M"« de Mauvoir, elle me prévint que M. de Joly défi sirait encore causer avec moi, pour me prouver jusqu'à <x l'évidence que j'étais dans Terreur en croyant que le fils a de Louis XVI était vivant. Je lui répondis que je ne de- « mandais pas mieux que d'être éclairé et que j'irais chez « M. de Joly. Quand il me vit, il me dit : « Je vous ai fait prier « de venir; parce que vous me semblez de bonne foi, et je « veux vous désabuser. Pourrais-je voir votre prétendu « Prince ? « Sur ma réponse affirmative et l'assurance que je
lui donnai que le Prince recevait tout le monde, et partia culièrement les Français, il fut convenu que j'irais m'in-
« former si le personnage était visible ce jour-là même et à « quelle heure. M 'étant rendu chez le Prince, il fut enchanté « de savoir qu'il allait se trouver en présence d*un ancien « ministre de Louis XVI, et me dit de le lui amener à quatre « heures, ajoutant : Vous serez présent à l'entrevue; je veux « que vous soyez témoin de ce qui va se passer.
« A l'heure fixée, M. de Joly et moi nous allâmes trouver c le Prince. Arrivés dans la maison où il logeait, on nous « fit entrer au salon et on le prévint que nous étions là. Un « instant après, il se présenta accompagné de quelques per- « sonnes dont j'ai oublié le nom. Je me lève et j'annonce le « Prince à M. de Joly. Il se lève et regarde attentivement le « personnage qui s'avançait vers lui, et lui dit : « On m*a « informé que vous aviez servi mon père, mon ami? » Le « Prince qualifiait ainsi du nom d'ami toutes les personnes «I qui l'abordaient. M. de Joly lui répondit : « C*est possible, « Monsieur. » Le Prince lui dit de s'asseoir et s'assit lui- « même en face de lui. Aussitôt la conversation s'engagea sur « le fait de l'existence du fils de Louis XVI. Afin de s'assurer « si le personnage avait des souvenirs exacts sur des faits que « sa mémoire avait pu conserver, M. de Joly prenait à tâche « de lui en signaler, en les rapportant tous à rebours de la a vérité. Mais le Prince le contredisait aussitôt en rectifiant « les erreurs volontaires du ministre. Je ne me rappelle pas « précisément aujourd'hui, avec détail, toutes les circon- « stances de cette intéressante entrevue, dont le résultat fut «[ tout à l'avantage du Prince. Il me parut que ses souvenirs « ne lui faisaient pas défaut; car M. de Joly les écouta atten- « tivement et ne fit pas la moindre observation pour en con- « tester la réalité. Il fut particulièrement question du transfert <t de la famille royale des Tuileries à l'Assemblée nationale. « Je me rappelle parfaitement que M. de Joly expliqua au «c Prince intentionnellement contre la vérité, comment la n salle était éclairée; et que le Prince lui répondit aussitôt: « Vous vous trompez, mon ami, je me souviens qu'il y avait « de grandes fenêtres. » Je crois même, sans être trop sûr, ^ qu'il ajouta qu'elles étaient grillées. Je n'ai point non plus « oublié que M. de Joly lui dit ensuite : « Vous vous êtes
« presque toujours promené,» et que le Prince lui répliqua: « Non, mon ami, j'étais sur les genoux de ma mère; je m'y « suis même endormi. » Enfin, j'ai encore la certitude que « M. de Joly dit : « Vous avez demandé un morceau de pain « à manger ; » et que le Prince lui répondit : « Je ne me « rappelle pas avoir tenu ce propos; mais je sais que je me « suis plaint de la faim et que j'ai mangé de la soupe. »
« M. de Joly, en se retirant, dit au Prince : «;j'ignorequi « vous êtes ; tout ce que je puis attester, c'est que vous res- « semblés à une personne que j'ai bien connue. » « Parce « que je suis la vérité, » répliqua le Prince. « Ce n'est pas « là toujours une raison, repartit M. de Joly; car j'ai troi» « enfants, dont deux me ressemblent beaucoup, et l'autre ne « me ressemble pas; quoique je crois en être le père, j»
« Ce fut un lundi que cela se passait. C'est de cette ma^ « nière que la conversation s'était longtemps prolongée entre « les deux interlocuteurs. On se donna rendez-vous pour le « mercredi suivant. Je n'assistai pas à. cette conférence. Ayant « reconduit M. de Joly chez lui, je lui demandai : « France chement, que pensez-vous du personnage que vous venez « de voir? — Je ne suis pas convaincu, me répondit-il; « mais ce que je puis vous dire, c'est qu'il a le verbe, les « gestes et la démarche de Louis XVI, et ce sont de ces € choses qui ne s'imitent pas. — £h bien, lui dis-je, vous me « faites plaisir de me dire cela. « Nous nous quittâmes avec « promesse de nous revoir. Peu de temps après, étant allé à « Paris, je fus voir M. de Joly. Quelle fut ma surprise quand, « lui ayant demandé s'il avait revu le Prince, il me répondit: c Oui, et c'est bien le fils de Louis XVI. » Et moi je lui dis iro* « niquement : « Comment, Monsieur de Joly, et vous aussi, « vous voulez diviser le parti légitimiste !•» Ah I me répondit- « il, vous avez le droit de rire de moi; car, si je n'avais pas « entendu de mes oreilles et vu de mes yeux, je n'aurais « jamais cru. Mais maintenant, rien au monde ne pourrait « détruire, dans mon esprit, son identité avec le fils de « Louis XVI; car tout ce qu'il m'a dit était à ma connais- « sance, et ne pouvait être su que du Dauphin et de moi* »
c Bredi, ce i" octobre i8b6.
« J*ai lu cette déclaration, dictée par moi, et en tout vé- « ritable.
« Signé : Marcoux,
« Ancien huissier de la chapelle du palais « et honoraire de la chambre du roi, demeurant « à Versailles, rue des Hôtels, n* i. •
Je pourrais citer bien d'autres témoignages conformes, mais je dois avant tout m'arrêter sur k déposition de M . Brémond, à laquelle sa haute situation, son noble caractère et son grand âge donnent une autorité particulière. On Ta bien senti. Aussi a-t-on cherché à l'affaiblir en présentant dans le réquisitoire de première instance M. Brémond comme un idiot fanatique... un rêveur... un illuminé qui croyait aux prédictions de Martin... qui s'était associé aux idées de Fourier, et aurait voulu établir un phalansthère gouverné par des Trappistes.
J'écarte, Messieurs, toutes ces choses indignes de votre audience, aussi contraires aux bienséances qu'à la vérité. M. Brémond était un ferme croyant, adversaire résolu de toutes les idées et de tous les faits de la Révolution. Il était bien plus l'homme de l'histoire universelle de Bossuet que le fils de Voltaire.
Mais faut-il le flétrir à cause de cette foi ardente qui lui faisait placer le salut de son pays dans la restauration de la monarchie légitime ?
Je rencontre dans sa déposition et surtout dans le curieux mémoire qui l'accompagne et. la complète, la trace de ces dispositions et de la fermeté inébranlable de ce vétéran du royalisme.
Il le prend de très-haut, même avec la justice française.
Retiré en Suisse, depuis les événements révolutionnaires qui l'avaient forcé d'y chercher un asile, il avait vécu dans le commerce de nobles et intelligentes aiflitiés. Il habitait après avoir quitté Semsales, le château de la Tour du Peylz, près Vevey, acceptant sans murmure les rigueurs du sort qui l'avait condamné à l'exil.
En 1788, il était député aux Etats de Provence, il étrtv
devenu le secrétaire intime du roi Louis XVI et son ami particulier. Il avait conçu pour ce monarque un dévouement sans bornes et n'avait quitté la France qu'après s'être assuré qu'on etTectuerait l'évasion de Louis XVII. Lui aussi, en effet, avait été sinon un des auteurs, du moins un des confidents de cette évasion. Il en a vu le procès-verbal. Il a su que le Dauphin avait été conduit en Suisse, puis en Autriche. Voilà ce que dépose cet homme de bien contre la parole vénérable duquel s'useront les railleries et les insultes, quelle que soit leur source.
Il est vrai qu'il croyait aux prédictions de Martin*
Je ne veux pas toucher ce fait : j'ai essayé de l'étudier, c'est un problème difficile à résoudre! Quelle est la relation qui unit l'homme à Dieu ? N y a-t-il pas dans la vie des peuples comme dans celle des individus des événements inexplicables devant lesquels nous devons avouer l'incurable infirmité de notre raison, qu'on ne peut comparer qu'à l'insolence de notre orgueil?
Encore une fois, c'est un problème difficile à résoudre et qui nous mènerait trop loin si nous le voulions approfondir.
Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'en 1816, un cultivateur vint trouver Louis XVIII et qu'il eut avec lui plusieurs conférences secrètes. Les mémoires du temps et de M"* du Cayla témoignent du trouble qu'éprouvait Louis XVIII après ces conversations.
Ce cultivateur, en efTet, reprochait au monarque de France de n'être qu'un usurpateur.
Je me contente de rappeler ces faits, irrécusables d'ailleurs, et j'ajoute que les esprits qui se croient assez fermes pour condamner sur un pareil incident un vieillard vénérable comme M. Brémond et rejeter sa déposition, s'arrogent une autorité que je ne leur envie pas.
Ceci dit, je vais examiner rapidement ce qui a été révélé par M. Brémond, entendu en vertu d'une commission rogatoire.
Interrogé par le Tribunal tout entier de Vevey, siégeant en audience publique, il a tenu à ce que trois expéditions fussent aites de son témoignage. J'en ai une^ la seconde se trouve
dans les pièces de la procédure criminelle et k troisième est déposée au greffe du Tribunal de Vevey.
M. Brémond a voulu également que les renseignements qu'il pouvait donner fussent consignés dans un mémoire.
Je ne veux mettre sous vos yeux que quelques passages du mémoire de M. Brémond, les premiers entre autres,
M. Brémondj après lecture à lui faite du rogatoire inséré au protocole, s'exprime ainsi :
« Je regrette que le gouvernement français ait choisi la c voie qu'il prend pour éclairer sa justice. Je lui avais insinué, « dans une lettre à M"« de Générés, celle que je croyais « convenable pour obtenir un résultat véritablement utile, cr Je déplore surtout que le magistrat français invoque mon a témoignage pour éclairer sa justice, dans une cause qu'il « dit être chargé d'instruire contre M. Naundorff, se disant « fils de Louis XVI , comme prévenu d'escroquerie. H « regrettera sans doute d'être tombé dans une telle erreur, et « après avoir entendu mon témoignage il sollicitera ses «c supérieurs de l'autoriser à la brûler en gémissant du triste « rôle que sa position l'a soumis de jouer. »
Je vous demande pardon de ce langage, c'est celui du témoin, et je ne le cite que parce qu'il fait partie d'un mémoire qui est résumé dans la procédure criminelle.
M. Brémond dit ensuite :
c Cependant je vais remplir mon devoir et dire la vérité « devant Dieu et devant les hommes, de ce que je sais être la « vérité. D*après le rogatoire, je dirai d'abord, comme ayant « été secrétaire du roi Louis XVI et honoré de sa confiance, « que le roi était informé du plan des conjurés de proclamer « la République en l'enfermant au Temple avec sa famille ; « qu'il a été envoyé à la cour d'Autriche trois mémoires à ce « sujet, par son agent de confiance auprès de la reine, M. le « comte de la Marck;
« Que le roi choisit des serviteurs de confiance pour veiller « sur le Temple et avoir les moyens de le servir avec sa
c famille, en cas de besoin; qu'un des chefs de ces observateurs « était un dé mes amis nommé M, Thor, dit la Sonde; qu*en « 1820, me trouvant à Paris, j'ai ru dans un dès salons du « faubourg Saint-Germain, un des neveux de feu mon ami, a qui assurait que, se trouvant dans un château de son oncle, « en 1797, il y vit un jour arriver son oncle dans sa calèche « avec un jeune enfant de Tâge environ de onze à douze ans, « cheveux blonds et bouclés, et d'une très-belle figure ; que « son oncle le fit loger dans sa chambre; que dans la journée « il ne le quittait pas, et en lui parlant le nommait « M. Auguste; qu'après un séjour de quelques semaines, il « partit dans la nuit avec cet aimable enfant, et quelques « jours après, il revint seul; qu'il lui dit alors : Tuas eu le « bonheur de voir le jeune Dauphin sauvé du Temple, « gardes-en le secret...
c Je confirme ici tout ce qui m'est personnel sur la manière « dont j'ai reconnu en sa présence, dans le prétendant, le « véritable fils de Louis XVI; je déclare solennellement « devant Dieu et devant les hommes, qu'il n'existe sur la « terre que le véritable fils de Louis XVI qui eût connais- « sance de la cachette mentionnée, ayant été seul avec son c( auguste père, lorsqu'il y fit le dépôt de la cassette.
« J'ajouterai, pour S. A. R. M"* la duchesse d'Angpulême, « pour la désabuser de toutes les erreurs avec lesquelles on « a surpris sa bonne foi, que la cassette qui renferme des « souvenirs des martyrs ses augustes parents a été fabriquée « de la main du roi Louis XVI, qu'elle a été cachée en pré- « sence de son frère seul, et qu'il n'y a que lui sur la terre cr qui connaisse le lieu où elle est déposée, et qu'elle pré- « seiîte un moyen certain pour elle de reconnaître son frère, a car elle a dû être informée au Temple qu'une cachette i< existait aux Tuileries, par les fouilles- qu'on y a faites « pendant le premier séjour de Louis XVIII à Saint-Gloud.
. A l'appui de ce qui a déjà été dit et publié sur l'existence
« de Louis XVII, j'ajoute encore sur ce qui me fut dit
!« en 1795, par feu Son Excellence M. TAvoyer de Steiger
.*< de Berne, avec lequel je travaillais alors, de concert avec
.« d'honorables amis, pour rétablir l'Orphelin du Temple sur
« son trône, affaire dans laquelle l'Angleterre était intervenue, «c sous le prétexte d'en favoriser le succès. Cependant, comme c nous avions cru devoir lui demander des gages de confiance, « que son ministre, M. Wickam, envoyé en Suisse à ce sujet, « ne se trouvait autorisé d'accomplir qu'en partie, son interc vention finit pour nous à une seule séance, à laquelle je c me trouvais présent.
fit Nos travaux avaient cessé depuis quelques mois, à cause « de la prétendue mort du Dauphin au Temple, lorsqu'un « jour Son Excellence M. de Steiger me fit appeler pour me « dire qu'il avait été informé, par des courriers expédiés des « généraux vendéens à Vérone, que le jeune Prince n*était « pas mort au Temple, mais qu'on l'avait au contraire sauvé « de prison.
fit Environ trois mois après cette nouvelle, M. de Steiger « me la confirma, en m'assurant qu'il venait de recevoir des € renseignements très-certains de l'évasion du Temple du € royal Orphelin.
fit Je sais encore que le gouvernement autrichien possède sur « cet objet un document des plus précieux. Un de mes amis, fit feu M. P., que Son Excellence, M. Thugbuth, employait « comme son secrétaire particulier, m'a déclaré avoir tenu « ce document entre ses mains dans le cabinet de ce ministre, « Cétait un procès-verbal de Venlèvement du Temple du « jeune Louis XVII.
fit M™* d'Aulnois, qui est encore vivante, se trouvant « en 1795 dans un salon du faubourg Saint-Germain, a a pleuré avec beaucoup de ses amies la prétendue mort du « Dauphin, qu'on venait de publier; il entra dans ce salon une fit dame de ce cercle et toute joyeuse qui les consola et les fil ravit de joie^ en leur apprenant que le Dauphin était sauvé ^ fit et qu'elle avait été au nombre des heureux acteurs de cet « enlèvement.
« Ces faits et d'autres^ qui ont été publiés, me démontrent « donc que les cabinets de V Europe connaissent tous cette éva-^ a sion ; et si, en 1814, comme il me paraît prouvé, l'existence « de Louis XVII leur fut aussi connue, et en particulier à la « Prusse f l'injustice qu'ils ont commise envers le roi légi-
« time, en proclamant à sa place Louis XVIII, s'explique « assez par les avantages que ces diverses puissances, et parc ticulièrement la Prusse, ont retirés de la manière dont c s*est faite la prétendue Restauration. A Dieu seul apparc tient le droit de juger un tel acte et d'en prévoir toutes les c conséquences.... »
Je ne poursuis pas davantage... cela me semble inutile, car, j'entrerais, avec le mémoire, dans des détails qui vous paraîtraient étrangers à la cause... bien qu'ils se rattachent essentiellement au point de vue historique.
Devant le Tribunal de Suisse, et en dehors de ce mémoire, M. Brémond répond, en ces termes, aux questions qui lui sont posées :
« D. Connaissez-vous la personne connue sous les noms de c Charles-Guillaume NaundorfF, et qui se dit Charles-Louis c de Bourbon, duc de Normandie et fils de Louis XVI?
« R. Je déclare la connaître personnellement, et je vais « faire le récit de tout ce que je sais la concernan
« D. Étiez -vous à Paris en 1792?
« R. J'ai vécu à Paris dès 1786, comme député de l'admi- € nistration des États de la province de Provence, et j'y suis « resté encore pendant environ quarante jours après le « 10 août 1792. Dès lors, je ne suis plus retourné à Paris « jusqu'en novembre 1819.
« D. Avez- vous été secrétaire intime du roi Louis XVI?
« R. J'ai été secrétaire particulier du roi Louis XVI, ho- « noré de sa confiance, et je l'ai été dès le commencement « de 1788 jusqu'au 10 août 1792.
«f D. Avez-vous vu, en 1788* ou dans le courant des années * suivantes, Charles-Louis de Bourbon, fils de Louis XVI?
« R. Je l'ai vu de près diverses fois, dès 1788 au « 10 août 1792; mais je ne me rappelle pas lui avoir parlé à « ces époques-là. Je l'ai vu bien des années plus tard, et je « m'en expliquerai à cet égard lorsqu'il me sera fait une « question précise sur ce point.
« D. Avez-vous des raisons de croire que ce Prince, fiils de
« Louis XVI, soit sorti vivant des prisons du Temple à € Paris?
« R. J'en suis convaincu devant Dieu et devant les hommes, m et je m'en réfère à cet égard à ce que j'ai exprimé dans le • mémoire que j*ai déposé, et à ce qui est dit dans les pièces « que j*ai produites.
a D. Qu'est-ce qui vous porte à croire cela?
« R. Je m*en réfère au contenu des pièces produites, et « j'ajoute que ma conviction repose sur certains autres dé- « tails que je ne puis dire, le Prince s'étant réservé de parler « lui-même. »
Il s'en réfère au mémoire dont je vous ai lu les premiers passages, et où vous avez vu les détails relatifs à la fameuse cassette cachée aux Tuileries.
Toutes ces choses, Messieurs, ont été traitées de fables!... Et voici cependant que la déposition d'un respectable vieillard, dont j'ai vengé le caractère, les établit victorieusement!
Si j'ai pris la liberté de mettre sous vos yeux les expressions trop dures que nous trouvons au début du mémoire, c'est seulement pour pouvoir me permettre cette observation que, malgré leur dureté, elles paraissent avoir produit on certain effet.
M. Brémond dit : € que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de jeter la procédure au feu! « Or, dès qu'il a lu son témoignage, le juge d'instruction arrête sa procédure. A ce moment donc, il ne considérait pas la déposition comme dérisoire ; cette déposition avait ébranlé sa conscience.
Aujourd'hui, Messieurs, placés plus haut, après les événements accomplis, vous remettrez .chaque chose à sa place, et réhabilité par vous, M. Brémond y occupera celle qui appartient à un honnête homme, fidèle à ses convictions, respectueux de sa parole, incapable de tromper qui que ce soit, et la justice moins que personne. Un mot encore sur lui; je l'emprunte à une lettre de sa fille, M""® Ducrey^ datée du 2 juillet 1872, et adressée à Madame Amélie :
- 17» — Madame,
« Permettez-moi de vous faire connaître certaines circons^ « tances que vous ignores^ sans doute^ et qui vous prouveront « une fois de plus que votre noble père a été la pensée et le but « du dévouement de toute la vie du mien. Mon père et son ami « intime, M, le marquis de Monciel, après avoir quitté Paris^ a avaient acquis la certitude que le Dauphin était sauvé* ft Une fois hors de France y Vunique but de leur vie était « de retrouver le Dauphin , dont ils avaient perdu la « trace. Mon père en sûreté en Suisse, tout un groupe d'amis fc fidèles et dévoués à la même cause vinrent se lixer auprès « de lui. M. le comte de Vaucrose avait pour mission spé«< «t ciale de parcourir sans cesse tous les pays où l'on avait une « espérance de découvrir les traces de l'illustre et infortuné « fugitif.
« Bonaparte connaissait aussi parfaitement l'existence du « Dauphin et l'attachement que mon père avait pour lui, car il « envox^i à mon père un de ses généraux^ je crois que son nom « était Brunn, pour faire à mon père les propositions les plus « avantageuses^ s*i7 voulait renoncer au Dauphin et s'attacher « à lui: argent, honneur, place élevée, tout ce qui peut ten- « ter un homme. Mon père répondit ; Ouiyje m'attache à lui « s'il veut rendre le trône à son roi légitime. Cette réponse ne « plut pas ; mon père reçut mille vexations* A la Restaura- « tion, mon père fut trouver Louis XVJIJ pour lui faire conn naître l'existence de Louis X VIL Le roi loua sa fidélité et « lui dit que 5'i7 voulait s'attacher à sa personne et le servir « avec le même t^èle^ il serait récompensé d'une brillante for- « tune et d'un emploi des plus honorables. Mon père refusa; a pendant la nuit^ la police secrète vint l'éveillery une voiture « était prête; on le reconduisit à la frontière avec défense de « remettre les pieds sur le sol français,
a Charles X étant monté sur le trône, mon père crut « devoir tenter une démarche auprès de lui. Il reçut le même a accueil, les mêmes louanges et les mêmes promesses que
« de Louis XVIII; il fit le même refus. Dans la nuit, la cr police secrète vint le prendre à son hôtel pour le reconc duire aux frontières. — Charles X lui envoyait gracieuse- € ment son portrait en lui faisant savoir que le jour où il c voudrait le reconnaître, il serait reçu à bras ouverts.
ff Jusque là, M. de Vaucrose parvint à découvrir plusieurs « faux dauphins qui servaient sans doute à faire perdre la a trace du véritable, car aucun d'eux ne reconnut le signe *cf certain qui devait prouver à mon père l'identité. (Cétait « une bague de Louis XVI.; Enfin, vers Tannée 1834 ou i835, « je ne me rappelle pas exactement l'époque, mon père re- « cueillit un savant allemand, réfugié politique, qui se nom- « mait Stromeyr. Il certifia à mon père qu'il avait parfaite^ € ment connu, pendant sa vie d'agitation politique, un homme m qu*on appelait le Balafré à cause d'une grande cicatrice qui « lui partageait la joue gauche. Cet homme avait été le geô^ c lier de Louis XVII, et V avait gardé pendant quatre ans ff dans une prison d'État, de 1804 à i8o8,ye crois. Ce même « M. Stromeyr dit à mon père qu'il avait été à même de véri- « fier l'exactitude du récit de ce geôlier en faisant plus tard » la connaissance de Louis XVIL qui avait vécu ignoré et « caché sous le nom de Naundorff. A Paide de ses connais- « sances il retrouva votre père qui, lui, n'hésita pas à recon- « naître la bague qui était pour mon père le signe de son c identité.
« J'ai omis de vous dire la douleur de mon père et du mar- « quis de Monciel en apprenant l'assassinat du duc de Berry, « qui avait promis aux amis de votre noble père de le recon- « naître et de se dévouer à lui...
« Louise DucREY, née Brémond. »
C'était, Messieurs, un avant-goût des abus de pouvoir qui sont devenus l'arme favorite de nos adversaires...
Vous voyez qu'il n'était pas fecile alors de faire admettre la vérité et comment étaient récompensés ceux qui avaient le courage de la proclamer. Mais, en dépit de ces persécutions, ces témoignages n'en subsistent pas moins; ceux de
M. le marquis de la FeuiUade et de M. le curé Appert, de M. le curé Jouy, ne sont pas moins décisifs.
On a dit que M. Appert était un pauvre curé du département de Seine-et-Oise, et qu'il avait été interdit,
Je vous affligerais si je vous exposais les détails de ce pénible incident. Oui, M. Appert a été interdit, et j'ai dans mon dossier une lettre de l'évêque de Versailles qui Ten menace, en le mettant en demeure de renoncer à sa croyance à l'existence de Louis XVII.
Là, en effet, était son seul crime. Arrivé en France, le Prince avait cherché un ecclésiastique pour compléter son éducation religieuse. M. Appert lui apprit son catéchisme; il lui fit faire sa première communion., forfait inexcusable! M. l'évêque de Versailles ne le lui a pas pardonné.
On mit ce pauvre ecclésiastique dans Talternative de perdre sa position ou d'abjurer sa croyance en l'existence du Dauphin 1 II n'hésita pas; de là son interdiction.
Je ne m'explique pas davantage sur cette sévérité; seulement, je repousse de la manière la plus énergique les malveillantes insinuations dirigées contre lui. Le caractère de ce vénérable ecclésiastique n*en saurait être atteint.
M. Appert n*a été interdit que parce qu'il est resté fidèle à sa croyance et qu'il n'a pas voulu donner son assentiment aux persécutions exercées contre le Prince.
Quant à M. Jouy, qui occupe aujourd'hui encore la cure de Rambouillet, je voudrais, que, comme moi, la Cour pût le voir et l'entendre. C'est un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, merveilleusement conservé, et qui, malgré une maladie très-grave qui Ta mis aux portes du tombeau il y a dix-huit mois, a conservé toutes ses facultés.
Il a eu des conversations nombreuses avec le Prince à Rambouillet. L'une d'elles roula sur cet épisode : I^e jeune Dauphin s'étant égaré, retrouva la bonne voie à l'aide d'une boussole dont son père lui avait appris à se servir. M. Jouy, racontant cette scène au duc de Normandie, lui dit : « C'est dans' la forêt de Rambouillet que cela s'est passé? — Non, repartit aussitôt le Prince, c'est dans le parc de Saint-Cloud
— »74 — que je me suis retrouvé à Taide de la boussole. » Et c'était vrai!
M. Jouy, qui m'est venu voir il y a peu de jours et qui m'a, en outre, écrit plusieurs lettres touchantes, m'a raconte encore que le Prince lui avait rappelé des bâtiments existant autrefois à Rambouillet, qui avaient disparu depuis quarante ans, mais dont la forme exacte était restée dans ses souvenirs.
Que répondre à tout cela? Que c'est un tissu de fables et d'inventions grossières, et que toutes ces personnes vénérables, ces vieux serviteurs de Louis XVI qui viennent jeter Jeur cœur aux pieds de la justice, ne sont qu'une tourbe d'intrigants associés à l'œuvre d'un imposteur?
Messieurs, je connais trop bien Tesprit élevé de M. l'avocat général pour avoir à redouter de sa part des jugements aussi injustes ; mais je lui demande comment il expliquera cette unanimité de témoignages, tous ces rayons de lumière partant des points les plus divers de l'horizon, et se concentrant en un seul faisceau pour établir la vérité que je vous demande, au moins, d'examiner dans une enquête.
A toutes ces preuves que je viens de donner et qui répondent aux principales objections du jugement, j'en ajouterai une, sans caractère juridique il est vrai, mais qui n'est pas la moins forte et qui a frappé toutes les personnes qui ont vu cette iamille, et, m'eat-il permis de le dire» moi tout le premier.
Consulté par elle alors que, délaissée déjà, elle avait à lutter contre les difficultés d'une détresse absolue, je n'ai pas voulu lui refuser mon concours, mais j'ai tenu à assurer mes pas dans la carrière où j'allais m'engager.
Je suis donc allé trouver ceux qui ne pouvaient venir à moi, grâce à la toute-puissance de la haute police.
J*ai passé en Angleterre... J'ai vu de près ces proscrits, et j'ai été profondément touché de leur simplicité, de leur union, de leur bonne foi, de leurs vertus domestiques.
Considéré comme homme, Naundorô paraissait être de tous le plus honnête; un père, un époux irréprochables. Tout, dans son intérieur, respirait la sincérité, la modes-
de, la bienfaisance. La ressemblance de NaundorfF avec Louis XVI était frappante; mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'était celle de ses enfants avec les membres de la maison de Bourbon.
Mademoiselle Amélie, était alors dans tout l'éclat d'une radieuse beauté aujourd'hui à demi eflacée : on ne supporte pas impunément les souffrances qui l'ont assaillie ; mais à ce moment on eût dit un portrait de Marie-Antoinette détaché de son cadre, et répandant dans cette humble maison, sur toute cette famille, le charme et la grâce qui distinguaient l'infortunée souveraine.
Dira-t-on que c'était là un caprice fortuit de la nature? Messieurs, un témoin compétent et non suspect répond à cette objection.
M. le docteur de Carro, en effet, médecin de M«« la Dauphine, a minutieusement décrit les signes physiologiques très-remarquables qu'il avait observés sur la Princesse Amélie, notamment aux paupières et à la mâchoire inférieure, signes qu'il retrouvait identiques chez M*« la duchesse d'Angoulême.
Voici comment il s'exprime :
« Un très«bon observateur (le docteur de Carro, médecin «t des eaux de la duchesse d'Angoulême, à Carlsbad), qui a « eu l'occasion de la voir souvent, et de vérifier si en effet la « Princesse Amélie, fille aînée du duc de Normandie, res- « semble autant à sa tante que beaucoup de gens le préten- € dent; cet observateur nous a dit, en effet, que deux choses « l'ont particulièrement firappé. On a dit souvent que 3f "*• U a duchesse d'Angoulême a les paupières rouges, et on a « expliqué cette rougeur par toutes les larmes qu'elle a ver- « sées dès sa jeunesse et dans le cours de ses infortunes. Elle « a, en effet, les paupières rouges, mais cette rougeur rCest « point inflammatoire, et ne ressemble nullement à ce qu'on a nomme vulgairement des paupières éraillées. Les siennes « sont rosacées dans leur tissu, et l'on pourrait les comparer a à celles des lapins. — M"® d'Angoulême a de plus une con-* « formation particulière de Farc dentaire supérieur, c'est'à^
« dire que les quatre dents incisives sont placées en ligne droite, « de manière à aplatir Varc dentaire.
« Mademoiselle Amélie, qui ressemble beaucoup aux por- « traits de Marie-Antoinette, sa grand*mère, qui ont été faits « dans sa jeunesse, a, ainsi que M"* laÀuchesse d^Angoulême, « les paupières rosacées, et Varc dentaire de la mâchoire supé- « rieure a précisément la même conformation, »
Est-ce que tout cela n^est rien, Messieurs? Peut-être pour le juge... encore ne saurais-je l'admettre... Mais pourrhomme, pour le philosophe, pour le croyant, assurément cela est beaucoup!
Tout s'enchaîne dans la succession des êtres; la divine empreinte qui les marque tous les suit dans leur génération, comme pour transmettre et faire revivre la trace de leur origine!
C'est là ce qui nous est enseigné par la science, par la nature entière, par l'arbre qu'on retrouve dans ses rejetons, par la fleur, dont la semence produit une fleur pareille, par l'infinie variété de tous les règnes, mais surtout par l'homme, sur la face duquel Dieu dépose son sceau inefifaçable l C'est ainsi que se continue la chaîne non interrompue des familles : la ressemblance y est à la fois la joie et la sécurité des parents, qui, penchés sur le berceau de l'enfant, se disent, les yeux mouillés de douces larmes : « C'est le portrait de son père! »
Eh bien ! quand cette lumière naturelle brille sur le visage de ceux qui prétendent descendre de la famille royale, est-ce que vous pouvez la «dédaigner sans être téméraires envers l'auteur de toutes choses?
Nos pères la respectaient, et, dans les grands procès que dans l'ancienne jurisprudence la recherche de la paternité rendait possible , la ressemblance était soigneusement interrogée. On la trouve mentionnée dans plusieurs arrêts restés justement célèbres.
Il en est une autre non moins décisive, Messieurs: c'est celle qui est tirée de l'identité d'écriture. J'ai dans mon dossier une liasse qui contient des signatures de Naundorff, ou plutôt de
Charles-Louis. Vous pouvez les comparer à la signature du Dauphin, recueillie sur des documents authentiques... 11 y a identité parfaite. Comment l'expliquer? NaundorfF habitait la Prusse. Et il ne faut pas dire que ces signatures soient des documents fabriqués par lui à plaisir... Je les ai relevées, en effet, tracées au hasard au milieu de factures de 1820, sur des lettres ou plutôt des copies des lettres adressées à toutes les dates par lui à sa sœur et à divers personnages. Examinez ces signatures, Messieurs, et vous verrez qu'elles reproduisent exactement celles du jeune Dauphin par des signes d'une telle évidence qu'il n'est pas possible de ne pas les attribuer à la même main.
Si l'évidence éclate amsi à nos yeux, allons-nous l'étouffer parce qu'elle contrarie la politique des puissances? Devonsnous courber le front parce qu'elles nous le commandent, et empêcher la justice d'accomplir son œuvre?...
Nous arrêterons-nous aussi à cette considération, invoquée par le Tribunal, qu'en i833, Naundorff, arrivant en France, parlait à peine notre langue ?
Il habitait la Prusse depuis 1 810. Avant, il avait erré de pays en pays, sortalit d'un cachot pour être précipité dans un autre, et presque toujours entouré d'Allemands!...
Dans son enfance, il avait entendu cet idiome autant que le nôtre. Sa mère, en effet, était allemande.- et, au milieu des circonstances critiques où elle se trouvait, ayant intérêt à dérober ses paroles à d'indiscrètes curiosités, elle parlait allemand à ses enfants.
Et cependant, si Naundorff parlait mal le français, il l'écrivait avec une extrême facilité, comme la Cour pourra en ju^ ger par l'examen de documents datés de 181 a.
Et s'il s'exprimait mal en français, il n'y avait rien là que de très-naturel I
Voulez-vous un exemple du même fait, dont le rapprochement est assez curieux? Je l'emprunte à un article publié par un de nos plus savants et de nos plus éminents confrères (M. Mignet), dans la Revue des Deux^MondeSy du 16 février 186$.
Il raconte ce qui suit, au sujet des fils du roi François 1% conserves en otage sur les frontières d'Espagne :
« Enfermés dans le château de Pedraga, au milieu des « montagnes, ces aimables et pauvres enfants furent privés « presque de lumière et d*air autant que de liberté, n ayant « qu'un chien pour toute compagnie, sans qu'il leur parvînt, a pendant plus de trois années de guerre, aucun souvenir de « leur famille, sans qu'ils entendissent prononcer un mot de « la langue de leur pays, dont ils perdirent l'usage à tel « point, qu'après la paix de Cambrai, ils ne comprenaient « déjà plus le messager qui vint les visiter de la part de leur « aïeul et de leur père, et les instruire en français de leur « prochaine délivrance
« L'huissier Bordin, envoyé parla régente, s'approcha res- «r pectueusement du Dauphin, et lui transmit en langue fran- « çaise les paroles affectueuses et rassurante^ dont l'avaient «r chargé le roi et la duchesse d'Angoulême. Il l'instruisit des « conférences de Cambrai, où se négociait la paix, qui, « ajouta-t-il, devait le réjouir beaucoup, parce qu'elle procu- « rerait sûrement sa délivrance et celle du duc d'Orléans...
« Le Dauphin l'écoutait avec une contenance tnste \ puis, « s'adressant en langue espagnole au marquis de Bcrlanga, il « lui dit qu'il n'avait pas bien compris, et que, si l'huissier 9 Bordin savait l'espagnol , il voulait bien lui parler en « cette langue. — Je his considérablement surpris, dit Bordin, « en voyant que les princes étaient devenus étrangers à leur « langue naturelle, et me servant de la langue du pays, je « leur répétai mes paroles et leur annonçai qu'ils ne tardec raient pas à recevoir leur liberté. Il demanda ensuite au c Dauphin s*il ne savait plus parler la langue de France? « Comment serait-il possible j répondit le Dauphin en espa- « gnol, de la retenir sans en faire usage, n'ayant plus vu V aiicun de nos serviteurs pour la parler. »
C'est cependant. Messieurs, cette vérité pratique qui a été méconnue par les juges du Tribunal. Ils auraient pu, sans sortir de la cause, voir le même phénomène se produire pour
une personne dont l'identité n'a jamais été contestée, cette personne est Madame Royale. Elle-même avait perdu la connaissance du français après son séjour au Temple, ainsi que le rapporte M* Sosthènes de Larocfiefoucauld dans ses mémoires, tome IV, page 7 :
« Madame, étant encore au Temple, parlait d'une manière « si confuse qu'on la comprenait difficilement. Il lui fallut il plus d'un mois de lectures assidues à voix haute et d'une « prononciation étudiée pour pouvoir se faire entendre avec « netteté. Par le silence auquel elle avait été et elle s'était « contrainte, elle avait perdu l'usage de s'exprimer et de con- <i verser couramment. »
Or, Madame Royale avait à cette époque sept ans de plus que son frère.
Vous le voyez donc bien, Messieurs, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est l'objection du Tribunal; car elle est à l'avance réfutée par toutes les données de l'expérience. Quelque cultivé que soit le champ de l'intelligence, il retourne bien vite à la stérilité, si on le laisse en friche et les plantes parasites ont bientôt étouffé ce que la main du cultivateur y avait semé.
Ici, Messieurs, il ne s'agit pas d'ignorance, il s'agit de la substitution d'une langue à une autre.
Je n'insiste pas; l'erreur des premiers juges est par trop manifeste.
Je m'empare toutefois du fait et je me demande comment un homme qui ne savait plus parler français, a pu, s'il n'était pas réellement le- Dauphin, concevoir la singulière, criminelle et odieuse pensée de se dire le fils de Louis XVI? Et surtout, comment il a pu trouver des partisans assez insensés et assez crédules pour ajouter foi à ses allégations.
(L'audience e^t suspendue.)
vu
,lk^ptii/^ àt l'AUdienct).
M» Jules Favre i
Messieurs,
Je rencontre dans les motifs de la sentence une seconde objection, en apparence plus grave que celle tirée de la difficulté du Prince à parler notre langue, au foad^ elle n'est pa& plus sérieuse.
Le Tribunal nous reproche de n'avoir pas justifié, pendant la période qui s'est écoulée de iSio à i833, de révélations attestant de la part des libérateurs du Prince leur coopération à cette noble entreprise.
Au premier aspect, je l*ai dit, cette considération peut inquiéter. En y regardant de près, elle s*évanouit. Elle prouve même une évidente ignorance des faits» des hommes et des choses. Sans doute, il avait été glorieux de se dévouer à la délivrance du jeune Prince.
Mais à quelle lépoque et comment a-t-il été possible à ceux qui se sont associés à ce dessein, de le faire connaître et d*en tirer profit ?
Je le cherche vainement, Messieurs, car à quelle heure que j'interroge Thistoire de cette époque, je la trouve toujours troublée par le courant des passions politiques. Je ne vois dans ses péripéties que des périls pour ceux qui auraient Qulu révéler ce (qu'ils avaient fait Iç B juin 17^5,
Sans doute, il était difficile de faire sortir le Dauphin du Temple... Mais il était plus difficile encore de l'avouer et d'éviter les dangers qui attendaient au dehors, soit la victime, soit ses protecteurs. Les uns et les autres étaient en face d'ennemis de toute sorte. Les révolutionnaires, d'abord, qui n'auraient pas souffert un instant que le rejeton du tyran, comme on disait alors, leur échappât. Plus menaçants peutêtre étaient ceux qui se prétendaient leurs amis, les royalistes I Ne croyez pas, en efl'et, que ces derniers ne fussent poussés que par un sentiment de fidélité au trône.
Nous fausserions étrangement les caractères de cette époque si nous voulions supposer un Joas cachant Eliacin dans les profondeurs mystérieuses du Temple.
Non. Dans cette mêlée terrible, nous chercherions vainement, surtout à la hauteur des.régions officielles, le spectacle de la vertu désintéressée.
Chacun faisait ses affaires. Le royalisme était un moyen. On avait abattu ses ennemis... on prenait ensuite leur place ; mais on voulait, sur les ruines de l'édifice renversé, fonder avant tout un régime à l'abri duquel on pût satisfaire ses ambitions et ses convoitises.
C'est là l'histoire de toutes les révolutions, et particulièrement celle des temps qui nous occupent. Un enfant ne pouvait être qu'un embarras pour ces royalistes pressés de jouir et qui encombraient le Directoire, le conseil des Cinq- Cents, celui des Anciens... Occupés de toutes sortes d'intrigues, participant à l'attentat du 2 nivôse, ourdissant la conspiration de Pichegru, et, de machinations en machinations, poussant les sections sur les marches de Saint-Roch, où le futur vainqueur de l'Italie les mitraille sans miséricorde.
Dans un tel milieu, tout était danger pour le Prince et ses amis. Et il est certain que s'il se fut révélé, il eût été sacrifié, et que le même sort eût été réservé à ses libérateurs.
Qu'on me dise, maintenant, si dans les temps qui ont suivi cette première période, la situation était plus favorable? Le système était changé. Bonaparte avait le pouvoir... Et ce pouvoir, vous savez comment il le défendait !
La nuit lugubre du 21 mars et les fossés de Vincennes.. nous apprennent qu'il ne reculait devant aucun crime pour assurer sa domination !...
Ce qu'il £siisait des Bourbons ?... Il iaut le demander à ses bourreaux et à ses satellites... Et celui qui avait été sauvé par Joséphine, s'il se fût montré, eût été traité comme ce prince son cousin. Ses libérateurs auraient eu à choisir entre Cayenne ou une prison d'État 1...
Mais le temps marche... Le colosse est à terre, brisé par les colères de l'Europe victorieuse. Croyez-vous qu'après sa chute, et alors que la Restauration triomphe, grâce à l'intervention des armées étrangères, croyez-vous que le moment fût plus propice ? Un coup d'œil jeté sur les mémoires du temps, nous éclairera à cet égard.
Joséphine, cette victime d'une répudiation odieuse, voulut parler en faveur du Prince proscrit. Peu après, elle mourut presque subitement... par Tetiet du poison, à en croire un grand nombre de mémoires que je pourrais citer.
Pour moi, je n'ai rien à affirmer. Je rapporte ce qui a été dit et écrit partout. Je rappelle, parce que je le dois, une opinion accréditée à tort ou à raison, et formant une sorte de notoriété.
 ce sujet, M. le docteur de Carro nous raconte c% qui suit :
En 181 5, il assistait au Congrès de Vienne... comme médecin, bien entendu, il nous fait connaître un renseignement qu'il y a recueilli, et il écrit dans une lettre :
« J'ai remis une notice de ma propre main sur la tôr-
« rible anecdote de la Malmaison, qui coûta la vie à l'impé- « ratrice Joséphine', en y ajoutant qu'en 181 3, au Congrès de « Vienne , à une époque où je n'avais jamais songé à «< Louis XVII, sir James Wylie, chirurgien de la personne <c même de l'empereur Alejcandre, me raconta que lorsque ce « souverain apprit la maladie de Joîséphine, il l'envoya de sa a part pour en avoir des nouvelles exactes, et que ce médecin « en revint convaincu que le poison jouait le principal rôls « dans la mort de la bonne Joséphine. C'est à Dresde,
« dès 1846, que me revint à Tesprit cette histoire que je n'eus « plus de peine à m'expliquer, initié comme je le fus dans les « turpitudes bourboniennes... »
Mais n*ayons-nous pas. Messieurs^ d'autres faits qui nous révèlent les procédés politiques du monarque contre ceux qui pouvaient élever la voix en faveur de Lauis XVII ?
La maison des tous où l'on enfermait la femme Simon^ la fin tragique du duc de Berry, ne jettent-elles pas sur cette histoire une sinistre lumière?...
A l'égard de ce dernier événement, je vous soumets la déclaration d'un ancien huissier de la chapelle du roi Louis XVilL
c DÉCLARATION DE M. MARCOUX {Jëaiï-Jaoqpss) c AActed huissier di U ehApeltd dis roi.
« Je, soussigné, Jean^Jacques Mârcoux, ancien huissier dt « la chapelle du roi, atteste que M.-Petel, parent d*un des « huissiers du cabinet du roi Louis XVIII, m'a fait le récit € suivant :
a Peu de temps avant l'assassinat du duc de Berry, ce « prince se présenta fort agité pour parler au roi, et au mo- « ment d'entrer dans le cabinet, il dit aux huissiers : Laissez- « moi. Alors ils fermèrent la première porte et le Prince « poussa la seconde un peu fort, de sorte qu'elle revint sur « elle-même et resta entrebâillée. — La Vôix du t^rince « s'éleva très-haut, ils écoutèrent et l'entendirent dire au « roi : -* « Je viens de répondre à mon cousin ! — Quel côUsîn ? « •— Le duc de Normandie. » — (Le roi avec véhémence) : « Il est mort! — Non, il n*est pas mort : vôilâ sa lettre 1 « — S'il n'est pas mort, il est mort civilement. Ne savez- <f vous pas qu'après moi vous êtes appelé à régner ?» — Le « duc de Berry répond : « Sire, la justice, plutôt qu'une « COURONNÉ. » Le roi d'un ton violent lui intima l*ordre de <« sortir sur-le-champ.
« L'huissier, mon parent, en rentrant che? lui, dît : Le
« duc de Berry est perdu 1 Rappelez-vous qu'il est perdu ! » a et ses parents lui demandèrent pourquoi. — Pressé par eux^ « il raconta ce qui précède, tf En foi de quoi, j'ai signé à Paris, le i5 mai i85i.
« Signé : MARCotnt. »
Cette déclaration est confirmée par celle d'une dame Delmas, nourrice du duc de Berry, qui raconte qu'en effet le duc de Berry avait reçu une lettre du Prince lui annonçant l'existence de Louis XVII, et que le duc en avait aussitôt " parlé au roi.
Que de faits mystérieux. Messieurs, et comment les expliquer autrement que par la raison d'État? Ceux qui détenaient le pouvoir, ce pouvoir établi par la sanction européenne, voulaient le garder, ils ne reculaient devant aucun moyen pour étouffer, comme contraires à la paix publique, es révélations qui pourraient établir l'existence du fils de Louis XVI.
L'historien Louis Blanc lui-même, comme s'il avait prévu l'objection faite par le Tribunal, la répète en disant, au douzième tome de son Histoire de la Révolution Française , pages 365 et 366 :
n On demandera sans doute comment il se peut, s'il est « vrai que le fils de Louis XVI ne soit pas mort au Temple, « que son existence n'ait pas été reconnue, depuis, d'une matf nière certaine, et son identité constatée. Il y a effective- « ment lieu de s'en étonner. Et toutefois, l'étonnement dimi- « nuera, peut-être, si Ton considère qu'à l'époque indiquée « comme celle de l'évasion, le Dauphin n'avait pas encore « neuf ans ;
« Qu'il était conséquemment livré sans défense à toutes « sortes d'embûches ;
« Que, dans ce temps-là, l'Europe entière vivait dans un « état d'effroyable confusion;
« Que le parti royaliste était un foyer d'intrigues;
et Que ses principaux meneurs ne voyaient dans le réta-
a blisscment de la monarchie qu'une proie à dévorer, et, a entre des prétentions rivales, se tenaient prêts à soutenir a celles qui leur promettaient une large part dans la curée a des emplois (Voir ce que dit à ce sujet Puisaye lui-même, « tome IV de ses mémoires, p. 240-241);
« Que le comte de Provence appelé à ceindre la couronne, « faute d*héritier direct, joignait à une astuce prulonde le plus « violent désir de régner;
« Qu'il avait un iiuérêt puissant à laisser dans l'ombre, « dont les événements Favait enveloppée, la destinée de son « neveu;
« Qu'après la Restauration qui mit sur le trône Louis XVII I, a le fait de Louis XVII retrouvé, reconnu, aurait tout remis « en question et causé des embarras incalculables; que, dans « cette situation, un gouvernement peu scrupuleux a pu faire « fléchir les considérations de famille devant les exigences « de ce qu'on nomme les raisons d'État, ou, s'il ignorait la « vérité, s'étudiait à ne pas la connaître. »
Est-ce que ce n'est pas là. Messieurs, le dernier mot sur le côté moral et historique de cette aflaire? Est-ce qu'elle n'est pas tout entière dans le despotisme impérieux de la raison d'État, empêchant la famille royale de rechercher une trace qui la conduisait à la déchéance?
Oui, Messieurs, c'est là ce qui, en effet, pèse sur la vérité, depuis la journée lamentable du 8 juin 1795. C'est là ce qui a forcé ce malheureux prisonnier à errer d'asile en asile, changeant sans cesse de protecteur sans en pouvoir trouver un qui pût assurer son salut!... allant d'Italie en France, de France en Allemagne, sans cesse persécuté et sans cesse protégé par d'invisibles et puissants ennemis ; mais condamné à un silence commandé par la nature des choses, imposé à tous ceux qui auraient pu le tirer de cette situation fausse, mystérieuse et misérable.
C'est la raison d'Etat qui nous a toujours écrasés 1 En ùlcc de magistrats qui me font l'honneur de m'écouier, elle est encore mon principal, je pourrais dire, mon seul adversaire.
Or, cette raison d'Etat, n'est-elle nas la contradiction la
plus éclatante des idées de morale et de justice? N'est-elle pas précisément invoquée pour justifier les crimes de la politique et les actes ténébreux du pouvoir?
Ah ! laissez-moi vous le dire avec le poëte, dont j*ai besoin d'emprunter le magiâfîque langage pour fortifier ma faiblesse :
La justice n'est pas une vertu d'État;
Le choix des actions ou mauvaises ou boifnes
Ne peut qu'anéantir la force des couronnes.
Le droit des rois consiste à ne rien épargner.
La timide équité détruit l'art de régner.
Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre,
Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,
Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,
Et voler sans scrupule au crime qui le sert! >
Ce mâle langage n'est-il pas justifié par le jugement de l'histoire, par celui de la conscience publique? Serai-je embarrassé de le justifier moi-même en comparant, je ne dirai pas la justice éternelle dans sa sublimité, mais la justice civile et ses lois restreintes avec la justice des rois, des princes, de tous ceux qui tenant à la main la coupe du pouvoir veulent s'y enivreretla boire jusqu'à la lie alors même que la liqueur est mêlée de larmes et de sang.
Et pour trouver des exemples analogues à celui qui nous occupe, exemples bien capables de faire réfléchir ceux qui du haut de leur position officielle requièrent contre nous des rigueurs inflexibles, est-ce qu'il faudrait remonter bien haut? Est-ce que nous n'avons pas dans notre histoire un grand roi, presque un demi-dieu, qui daignait se laisser assimiler à l'astre du jour, et s'élevait si haut sur les nuages de Sa Majesté triomphante, qu'à peine apercevait-il à ses pieds ses courtisans asservis?... Eh bienl est-ce que lorsque ce souverain si puissant, au milieu de l'encens qui montait jusqu'à lui, rentrait en lui-même, il n'était pas oppressé par le poids d'un secret accablant?
Il le portait au fond de sa conscience, ce fardeau secret de < la monstrueuse iniquité dont était victime son frère aîné, • qu'il faisait traîner de prison en prison et mourir lentement ^ après une agonie de quarante années?
Et si, sans remonter à Louis XIV^ )e voulais interroger l'histoire moderne, croyez-vous que j'aurais quelques difficultés à trouver encore d'autres exemples analogues? A vous montrer le droit méprisé 1 la liberté humiliée! les sentiments de la famille outragés, offerts en holocauste aux calculs de l'ambition?
Je m'arrête, Messieurs; )'aime mieux rester dans ma cause. Elle est assez féconde en enseignements pour me permettre de ne pas m'en écarter davantage 1
J'ai répondu suffisamment, du moins je le crois, à la seconde objection du jugement du Tribunal, en vous montrant la raison d'État planant sans cesse au-dessus de l'infortuné Prince et de ceux qui l'avaient servi... et menaçant quiconque aurait voulu élever la voix en sa faveur!
Je vous ai parlé de l'Empire! de la Restauration!... Je pourrais vous parler aussi du règne de Louis-Philippe, alors qu'il semblait que cette question dût être étrangère aux intérêts dynastiques et que, jusqu'à un certain point, le roi dût éprouver un certain plaisir à placer la branche aînée dans une situation embarrassante! — Eh bien! à cette lépoque aussi ceux qui parlaient de Louis XVII étaient fort mal traités!...
M. Geoffroy, dont je vous ai déjà parlé, fut destitué uniquement parce qu'il croyait à l'identité 1
Et, à ce propos, vous vous rappelez ce qu'était alors M. Geoffroy, archiviste à Niort, et père de huit enfants, vivant honnêtement et modestement de son emploi, ayant toujours été en bonnes relations avec l'administration.
En 1837, à la suite des publications de M. Gruau de la Barre, où se trouvait son nom, M. Geoffroy est mandé devant le juge d^instruction... puis devant le préfet, et voici comment il raconte son entrevue.
C'est dans une lettre que M. Geoffroy m'écrit de Paris, à la date du 7 mai j85i :
« J'étais archiviste de la préfecture, à Niort. Le livre
« publié à Londres au sujet de Charles^Louis fut ssfisi à
« Calais; mon nom s'y trouvait: ordre fut donné de visiter « mon domicile et mes papiers, et de me destituer.
« — J'ai lu vos réponses au juge, me dit M. Léon Thiessé, « préfet; vous n'avez rien à craindre pour votre liberté, dès « qu'il n'y a pas eu complot pour le ramener comme Prince : « mais vous portez avec vous la conviction de son identité, a et je suis obligé de vous retirer vos fonctions.
« — Cela ne me prouvera pas que ce n'est pas lui.
« — Je ne vous empêche pas d'en tirer les conséquences ; « j'ai moi-même trouvé vos notes très-remarquables....
€ Signé : F. Geoffroy, t Avocat. »
Voilà, Messieurs, qui prouve combien il était prudent de garder le silence !
Un honnête archiviste, un père de famille, est destitué parce qu'il a eu une conviction contraire aux intérêts de son gouvernement !..
J'en ai fini, Messieurs, avec ces exemples.... Votre sagacité avait devancé mes explications, et ce n'est pas vous, j'en suis convaincu, qui vous arrêterez à l'objection soulevée par le Tribunal.
J'aurais accompli ma tâche, si je n'avais encore à vous parler d'un dernier épisode ; je ne dirai pas le plus décisif, mais cependant d'une gravité telle que, s'il l'eût connu, le Tribunal n'aurait pu repousser nos prétentions.
Cet épisode est relatif à ce qui s'est passé en Hollande avant et après la mort du duc de Normandie.
Nous l'avons laissé en Angleterre où il s'est annoncé comme le fils de Louis XVL
Dès son arrivée, il eut de nombreux partisans, il y jouit pendant neuf ans d'une vraie popularité.
Dans la note de police dont j'ai parlé, on l'accuse de s'être érigé en prophète et d'avoir créé une religion nouvelle pour augmenter son prestige.
Il y a eu un prétexte à cette accusation, je le reconnais avec regret.
Oui, en Angleterre, livré à lui-^même, & ses chagrins, à ses rêves, à ses contemplations, le Prince a laissé son âme s*élever à des hauteurs où, peut-être, elle s'est égarée. Je dis peut-être, n'ayant pas mission de soutenir Topinion contraire, et ne voulant pas introduire dans ce débat une question qui touche â ces discussions d'un ordre particulier au milieu desquelles les plus sages peuvent errer.
Le Prince s*est cru inspiré 1... Il a écrit un livre, publié en Angleterre et en Suisse, mais qui, â son apparition en France, a été Tobjet de poursuites, comme renfermant des attaques contre la religion catholique. Celui qui l'avait signé a été traduit devant la Cour d'assises, à Lyon, et condamné à six mois d'emprisonnement.
Quant à moi, Messieurs, j'explique ces choses par Tétat de l^âme de celui qui, ayant souffert et ne trouvant aucune consolation parmi les hommes, s'est laissé entraîner dans les nuageuses régions du mysticisme.
Mais il n*est pas vrai qu'il ait été ou voulu être le chef d'une secte nouvelle.
Il a, malheureusement, publié ses doctrines religieuses.... Et je dis malheureusement, car la première conséquence de cette publication a été d'écarter de lui quelques-uns de ceux qui lui paraissaient le plus dévoués.
Je n'invoque pas, comme preuve de sa bonne foi, le dédain qu'en cette circonstance il a montré pour ses intérêts!... Et cependant, il les a absolument oubliés ; il a obéi aux impulsions de sa conscience!... Il n'a point assez mesuré les hauteurs vers lesquelles il se dirigeait, il a été victime d'illusions, il a été séduit par de brillantes erreurs, — il n'est pas le premier, il ne sera pas le dernier,— et ce tort, s*il l'a eu, ne peut en rien influer sur ses réclamations ; et ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'il est resté ferme et sincère dans son amour de Dieu et du prochain!... El c*est ce qui doit l'absoudre, car c'est la religion die tous les temps ; il y demeura fidèle et je n'en veux pour preuve que la vie pure et simple qu'il a menée... J'en invoque le souvenir pour le défendre des attaques téméraires, exagérées, et d'ailleurs sans relation s avec l'objet du procès acUieL
Lorsque ses ftmis s'éloignèrent de lui, le malheur entra dans sa maison. H fallut travailler pour vivre... il le fit coura-^ geusement.
Comme pour compléter Sa fessemblance avec rififortuné Louis XVI, il était d'une habileté remarquable dans les arts mécaniques*
Doué au plus haut degré du génie de l'invention, il se livra avec ardeur, en Angleterre, à l'étude des afmes de guefre et des engins de destruction; il fit des découvertes très-précieuses. Ce n'est pas moi qui le dis, mais bien les personnes compétentes avec qui il fut en rapport dans ce pays!... Des expériences publiques eurent lieu à Woolwich... Et les journaux... dont plusieurs exemplaires sont dans mon dossier... attestèrent, en rendant compte de ces essais, que les inventions en question étaient dues à Charles-Louis de Bourboiij duc de Normandie!
Sa possession d'état était donc incontestée... Le Prince jouissait publiquement de son titre en Angleterre... Je ne dis pas qu'il fût considéré par tous comme duc de Normandie^ mais il l'était assurément par un grand nombre de personnes, et il prenait officiellement son titre; si bien que les deux enfants qui lui naquirent en Angleterre, Adelberth, en 1840^ et Ange-Emmanuel, en 1843, furent tous deux inscrits comme enfants de Charles-Louis, duc de Normandie.
J'ai dans mes pièces les actes de naissance qui en font foi.
Ainsi cette possession d'état en Angleterre, ces rapports officiels avec des personnes officielles, sous le nom de Bourbon, ne peuvent être révoqués en doute I
Toutefois, le Prince se trouvait dans une position difficile, résultant de la nature même de ses travaux.
Il lui répugnait de livrer à la Grande-Bretagne le secret de ses inventions meurtrières qui, en cas de guerre avec la France, pourraient être si nuisibles à sa patrie!... 11 avait beau être rejeté par elle, il considérait comme son premier devoir de ne pas lui être hostile !
Ces scrupules l'arrêtèrent donc, et le déterminèrent, en 1841, â envoyer à Paris M. Gruau de la Barre, pour demander une audience en son nom au tnlnistère de la guerre, afin de lui
donner communication de ses secrets et lui proposer d'en faire profiter la nation.
Il est inutile de rappeler le nom du vaillant maréchal qui était alors mmistre de la guerre.... Il reçut M. de la Barre en audience particulière, et sur Texposé que celui-ci lui fit, le maréchal lui dit a que ces inventions paraissaient admirables et qu'il l'autorisait à hîre des expériences. » Mais l'envoyé du Prince ayant répondu qu'il fellait qu'elles fussent faites par l'inventeur, le duc de Normandie, le ministre lui répliqua « qu'il ne consentirait jamais à ce qu^il, rentrât momentanément en France et qu'il pouvait vendre ses inventions à l'Angleterre.... »
Que voulez- vous?... c'est dans notre caractère! Chez nous, les questions de provenance et d'origine priment toutes les autres. Avant d'examiner une invention, on cherche à savoir ce que pense son auteur.... Et s'il ne pense pas comme les hommes du gouvernement, il est systématiquement éconduit.
Aussi, le ministre de la guerre, n'obéissant qu'à une répulsion politique, repousse des armes et des engins qui vont profiter aux nations voisines 1
Si je constate tout ceci, Messieurs, c'est que je veux établir que le duc de Normandie a tout fait pour apporter à la France le tribut de ses. inventions, et que les refus officiels seuls ont pu vaincre son insistance.
Il jeta alors les yeux sur un peuple ami, qu'il était assuré de ne pas favoriser à notre détriment... sur la République helvétique, avec laquelle nous n'avons jamais cessé d'entretenir des rapports d'amitié... rapports que rien n'altérera... je l'espère, du moins!... car les événements sont incertains, et trop souvent ils donnent à nos prévisions de cruels démentis.
Les négociations ouvertes avec la Confédération helvétique aboutirent à un accord; mais il était nécessaire que le duc de Normandie vînt lui-même procéder aux expériences. Le passage par la France, sa voie naturelle, lui était interdite ; il dut songer à s'acheminer par la Hollande.
Le voyage décidé, il fallait un passeport. Il le demanda au consul de Hollande, qui le lui délivra sous les noms de Charles-Louis de Bourbon!... C'était parfeit... Mais, quel-
ques jours après, on lui écrivit de passer au consulat pour faire rectifier une irrégularité dans le passeport 1... Heureusement, il avait des amis dans la place; on l'avertit qu'il ne s'agissait de rien moins que de le lui retirer. Le Prince se décida, pour éviter les tracasseries de la politique, à demander au colonel anglais, M. Butts, qui partait avec lui pour la Hollande, de le comprendre parmi les personnes de sa suite, ce qui fut accepté.
Il fut donc convenu que, sur le vapeur le Batave, le Prince passerait comme attaché au service du colonel, et qu'il ne ferait pas usage de son passeport. On partit. Mais lorsque le navire fut dans les eaux néerlandaises, il s'arrêta subitement pour attendre des ordres supérieurs. Les ordres reçus, le vaisseau continua sa route... Dans le port de Rotterdam, un commissaire de police se présenta à bord et réclama les passeports. Le Prince lui répondit qu'il était de la suite du colonel anglais. « Mais, repartit le fonctionnaire néerlandais, vous avez un passeport délivré aux noms de Charles- Louis de Bourbon. » Le Prince ne le nia point et remit son passeport. On lui accorda alors la permission de débarquer, et on plaça à la porte extérieure de l'hôtel où il était descendu un agent de police chargé de le surveiller le jour et la nuit, même de le suivre partout où il allait.
Le passeport fut envoyé à La Haye, d'où revint un ordre portant que le passeport serait rendu au Prince, mais que celui-ci repartirait immédiatement pour Londres. On lui offrit même de payer ses frais de route!... Refus du Prince... insistance de l'autorité : nouvel ordre, nouveau refus. C'est alors que le duc de Normandie s'adressa à mon honorable et digne confrère, M« van Buren. De là datent sa première fortune et le point d'arrêt dans les douleurs de cette existence si tourmentée!... point d'arrêt après lequel il lui* a été permis d'espérer dans la justice des hommes!...
Ce furent, en effet, le dévouement, l'indépendance et le courage d'un avocat qui s'étendirent sur ce proscrit, protégèrent sa liberté et l'arrachèrent à l'arbitraire de la police !
Le Prince avait demandé un avocat qui ne craignît pas de lutter contre l'administration. On ne pouvait lui en indiquer
un meilleur que celui qui était désigné par la voix publique comme le plus savant, le plus éloquent et le plus indépendant.
M* van Buren reçut la visite du proscrit, et comprit aussitôt la gravité de la situation.
Le Prince s'ouvrit à M* van Buren. Celui-ci était complètement étranger à la question, ne s'étant jamais occupé de Louis XV H... Se trouvant néanmoins en face d'un personnage politique, il dut nécessairement aviser aux éventualités qui allaient se présenter.
Il fit préparer immédiatement une sommation, adressée au chef de la police de Rotterdam, de restituer à l'étranger un passeport qu'on n'avait aucune raison de lui retenir.
Quand il eut causé davantage avec le Prince, il fut bien vite frappé de l'utilité que son pays pourrait retirer de ses inventions. Ce n'est pas que je veuille prétendre que M* van Buren, qui est .un jurisconsulte éminent, soit un ingénieur consommé...
Mais on n'a pas besoin d'avoir étudié l'histoire de la guerre pour comprendre que certaines inventions, surtout par les temps qui courent, où il importe de tuer le plus grand nombre de ses semblables dans le moins de temps possible, pour comprendre que certaines inventions peuvent être d'une haute utilité.
M« van Buren, animé par le vif désir de protéger un proscrit, et empressé en même temps de faire un acte civique en dotant son pays d'inventions précieuses, se met, sans perdre un moment, en rapport avec des officiers distingués, avec les chefs de l'artillerie de Breda et de Delft, à l'effet de savoir si les découvertes du Prince sont sérieuses!... Et, dès cette époque, s'engage entre M« van Buren et les personnages officiels dont je viens de parler, et d'autres encore, une correspondance très-curieuse, que j'ai le regret de ne pas avoir le temps de faire passer en entier sous les yeux de la Cour... car je veux finir dans cette audience.
Toutefois, cette correspondance étant pleine de révélations, je dois en citer quelques extraits :
On décide qu'on examinera les inventions, maison éprouve
— agS —
quelques scrupules à traiter avec le prince de Bourbon. Il y a là une question délicate à résoudre... Cependant on ne veut pas se soumettre tout à fait aux exigences de la diplomatie française.
Mais, au fait, voici la lettre (c'est la première) écrite ô M* van Buren par le gouverneur de l'académie militaire dç Breda, le 8 mai 1845 :
« Cher ami,
« J'étais très-réjoui d'apprendre la visite du colonel de « Bruyn chez vous, car il en résulte, premièrement, qu'on « estime l'affaire digne d'être prise à cœur, et, deuxièmement, « parce que le lieutenant-colonel est un artilleriste trésor capable qui a de la suite dans ses manières d'agir et qui ne « manquera pas d'encourager aussitôt qu'il sera convaincu « que l'affaire est bonne et qu'il voit une chance de la « pousser. Il me semble que vous avez très-bien arrangé tout « à vous deux et la conférence des trois ministres irait droit « au but. Je doute que vous l'obteniez aussi promptement et «. aussi facilement que vous vous le représentez, j'espère « bientôt apprendre que les Excellences se sont réunies « comme vous le souhaitez, si cela n'a pas déjà eu lieu.
c Dans le cas où une longue attente vous impatienterait, « quant à la décision, écrivez hardiment à M. de Bruyn. Je « n'entends plus parler de l'affaire en question que par « hasard. On la traitera secrètement et l'on fera bien. L'in- « tention qu'on a de placer l'atelier à Delft est une preuve « que la crainte pour notre inventeur ou plutôt celle qu'ins^ ff pirent ceux qui le persécutent^ s'est évanouie. Vous serez « obligé de prendre patience maintenant que tant de monde « est mêlé à l'affaire et que leur concoure est demandé...
« Recevez, etc
« Signé : Seelio. »
Car voici quelle avait été l'idée conçue par M* Van Buren. Il s'était dit : « Je ferai rester cet étranger en Hollande afin qu'il nous livre les secrets qu'il porte en Suisse 1 Mon pays
en profitera et le Prince verra sa situation s'améliorer. » Il avait fait part de cette combinaison au Prince qui, après certaines hésitations, avait fini par accepter. Et voici le résultat que je mets sous vos yeux et qui est consigné dans une lettre du 23 mai 1845.
Lettre de M. le colonel Seelig^ gouverneur de V Académie militairey à Breda, à M^ van Buren, avocat à Rotterdam :
« Breda, 23 mai 1845.
a Cher ami,
a Recevez mes remercîments de vos fréquentes communic cations au sujet de la marche des négociations, j'y vois avec a satisfaction qu'il y a l'espoir que tout sera conduit à la fin « désirée. Je comprends votre impatience légitime quant à la a marche lente, mais j*ai prévu tout cela et j'ai appris d'autre « part que le colonel de Bruyn presse, autant qu'il est en a son pouvoir, les deux ministres de la guerre et de la ma- « rine de soutenir l'afiFaire autant que possible, ce dont vous « aurez déjà été informé.
« Les Excellences de la justice et des affaires étrangères « sont dans l'embarras à cause de cette affaire^ et en opposi- « tion avec d'autres intérêts. Je suis très-curieux de con- « naître votre conférence avec la première^de ces Excellences, « et j*ai la confiance que vous direz une parole énergique a pour le soutien de notre indépendance, afin que nous ne « soyons pas abaissé à la condition d'instruments de la police a française...
«... Ma coopération ne fera pas défaut là où on en aurait « besoin. Pour le moment tout est en bonnes mains; le co- « lonel est enthousiaste pour l'affaire...
« Votre ami sincère,
« Signé : Seelig. »
Deux faits résultent de cette lettre : le premier, que c'est à la réquisition de la police française que des pcrsécuticns avaient été dirigées contre le Prince; et, le second, c'est que
lorsqu^il abordait la terre de Hollande, on l'y connaissait... Et je vais tout à Theure vous le prouver d'une manière irréfragable.
On connaissait donc ses malhi irs et ses droits légitimes. Aussi, le colonel Seelig s*indigne-t-il à la pensée que l'administration hollandaise obéirait à une injonction de la police française !.. Quant à lui, il est d'avis qu'il ne faut pas s'y soumettre, et il déclare qu'il y va de l'honneur de son pays d'agir avec indépendance d§ins cette affaire !
Il ÙLUt ajouter que le Prince avait fait des expériences, et en voici le procès-verbal, à la date du i3 avril 1845 :
« Les soussignés, officiers de l'armée néerlandaise, certi- « fient que M. de Bourbon leur a demandé d'examiner « quelques-unes de ses inventions pyrotechniques, consistant, a suivant son exposé, dans les objets suivants :
« I. De pouvoir diminuer ou même de pouvoir détruire 9 entièrement le recul des canons et fusils.
« 2. La confection de fusées de guerre se dirigeant plus € exactement que les fusées ordinaires et garnies d'une com- « position qui éclate au moment où la fusée touche lô but.
« 3. Une méthode de diriger les bombes et obus tirés de a bouches à feu ordinaires de manière à éclater en touchant « le but.
« 4. Une composition de matière explosive, beaucoup plus « énergique que la poudre à canon, servant à charger les « bombes et les grenades, et pouvant être employée tant « pour les mines ordinaires que pour des mines sous l'eau.
« Ces diverses inventions nous paraissant être de nature à « recevoir une application utile à la guerre, nous avons engagé « M. DE Bourbon à nous mettre en état de pouvoir juger « jusqu'à quel point ses prétentions sont fondées. Ayant à cet « effet fourni les moyens nécessaires, M. de Bourbon a fait « en notre présence les expériences suivantes :
« I. Un fusil de rempart ordinaire, du calibre d'un huitième « de livre ancienne, ayant été disposé par M. de Bourbon, « suivant sa méthode, a pu être tiré avec la charge de « 28 grammes de poudre (charge réglementaire) et chargé à
€ balla, simplement appuyé contre l'épaule et sans être ff retenu par quoi que ce fût ; le tir n'a pas produit plus « d'effet sur le tireur qu un fusil de munition ordinaire. Plu- « sieurs officiers et élèves de lacadémie en ont £iit l'expé- « rience. M. db Bourbon assure que ce changement fait au • fusil de rempart est durable et ne saurait se déranger.
« ;», Des fusées parties en notre présence et disposées dans « un tube de tôle, garnies d'ailerons au lieu de la queue or-. « dinaire, se sont bien dirigées et toutes ont éclaté en touf chant le terrain sablonneux des expériences.
€ 3. On a tiré à la distance de quatre cents pas, contre une « enceinte composée de poutres verticales de 3o centimètres « en sapin, enfoncées à un mètre dans le terrain et revêtues « de terre, deux obus de i5 centimètres préparés par M. de « Bourbon. Tous deux ont éclaté dans l'intérieur de l'ena ceinte en passant par le premier parvis. Les obus ordinaires « ont traversé l'enceinte de part en part.
« 4. Dans la même enceinte, l'inventeur a fait éclater une c bombe en bois chargée de sa composition; l'explosion a « renversé les parvis et brisé en partie les poutres qui les 4 composai'em.
ft 5. Enfin, l'inventeur a fait éclater au fond d'un fossé de « 1,6 mètre de hauteur d'eau, au-dessous d'un radeau « fortement relié, une mine de sa composition. Le radeau a « été fracassé et réduit en éclats, qui ont été lancés à plus de « vingt mètres de hauteur avec une masse d'eau considérable.
a En foi de quoi, nous avons délivré le certificat que dessus a et signé de nos noms.
K Breda, le i3 avril 1845.
c Signé : H. G. Seelio,
Colonel d'artillerie.
« J. P. Delpkat,
Lieutenant-colonel du génie
« G. A. Van Keerkwijk, Capitaine-ingénieur*
« GOBIUS,
Capitaine d'ertillerit.
Vous le voyez, le nom deM.de Bourbon se trouve à chaque phrase de ce procès-verbal. Il est certain que les invention» examinées par ces Messieurs avaient une valeur incontestable. Toutefois, l'administration éprouvait des scrupules au sujet de la qualité du personnage avec qui il fallait traiter. Voici comment, à la date du 26 avril 1845, le ministre de la marine, écrivant à M* Van Buren, lui expliquait ses scrupules :
« La Haye, 26 avril 1845.
« Monsieur,
(( Toutes les lettres que vous m'avez successivement adres* « sées me sont parvenues en bon ordre, et j'en ai pris cona naissance avec le plus grand intérêt; le ministre de la « guerre m*a aussi, pendant ce temps, communiqué le tràsa intéressant rapport fait à Breda par le colonel Seelig et « d'autres Messieurs. Veuillez attribuer mon silence à mes « nombreuses occupations, et aussi à la raison de ce que « l'affaire ne me regardait pas directement jusqu'ici.
« Son Excellence le ministre de la guerre m'a cependant « promis de s* occuper prompiement de V affaire; c* est pourquoi « je vous informe^ Monsieur (jparce qu'on préfère ne pas « traiter directement avec M. de Bourbon), que bientôt des « propositions positives vous seront faites de lapart du ministre « de la guerre^ après lesquelles je ferai immédiatement partie « deVaffaire,
a Je me borne donc pour le moment à vous accuser récep- « tion de vos diverses missives, en vous remerciant des com- (c munications complètes qu'elles contiennent et en vous « priant, Monsieur, d'être assuré des sentiments distingués « avec lesquels j'ai l'honneur d'être
« Votre très-obéissant serviteur,
« Signé : J.-C. Ryk.
• A M^ J. H. Van Buren^ à Rotterdam. »
Ainsi, ce qui arrête les administrateurs avec lesquels le duc de Normandie est en rapport, c'est cette question du nom de
— 3oo —
Bourbon. On hésite, on craint de compromettre le gouvernement hollandais. Mais une volonté supérieure intervient, et il ne va plus être possible de temporiser davantage.
A la date du 2 juin 1845, le colonel de Rruyn écrit en ces termes à M* Van Buren :
€ Monsieur,
« Après demain {jmercredi)^ je me rendrai de nouveau che\ « vous^ afin de communiquer à M, de B.., quelques bases sur « lesquelles le ministre de la guerre pourrait provisoirement « présenter l'affaire au roi.
« Veuillez faire savoir au bateau à vapeur d'Anvers à quelle « heure je pourrai me présenter chez vous. Si je ne reçois « pas de réponse, ayez la bonté de me recevoir à sept heures « du matin.
c Avec estime, etc., etc....
c Signé: de Brutm*
« La Haye, 2 juin 1845. »
Résumons les faits. Par ordre du roi, on va passer le contrat ; seulement, le roi, par des scrupules qui Thonorent, ne pouvant laisser inscrire sur la pièce le nom de Bourbon, ne veut pas non plus qu'on y mette celui de NaundoriF, et on demande au Prince de vouloir consentir à ce que le contrat soit passé sous les noms de Charles-Louis.
Comment le Prince s'en serait-il offensé? Bourbon est un nom de famille... Mais pour un prince, c'est le prénom qui est le vrai nom... celui sous lequel il est connu du peuple et de l'histoire.
Charles-Louis était le nom royal du Prince, Bourbon son nom patronimique, et duc de Normandie une simple qualité qui devait expirer avec lui.
Donc, point d'objection de sa part. Et à la date du 7 juin 1845, le colonel de Bruyn écrit à M* Van Buren :
— 3oi —
« Monsieur Tavocat,
« Je viens de recevoir à l'instant l'ordre de rédiger Tes- « quisse d'une convention à passer entre le ministre de Sa « Majesté et M. de B... Cet ordre émane d'un très-grand a pouvoir et m'impose la plus grande célérité I,.. Toutefois, je « ne pourrais faire mention dans cette écriture du nom corn" « plet de rinventeur ; cependant, je croîs que le nom de € Charles^Louis ne fera pas ombrage, et que l'inventeur ne € se compromettra pas en ne faisant usage que d'une partie « de son nom actuel.
« Je vous écris cette fois-ci en français, pour que ces Mesa sieurs puissent prendre lecture de ma lettre et se tranquil- « liser complètement.
« Veuillez avoir la bonté, Monsieur Favocat, de me répondre « sur l'opinion que j*ai avancée personnellement sur l'emploi « d'une partie du nom de M. de B...
« Agréez, etc.
€ Signé : de Bruyn.
«f La Haye, 7 juin 1845. »
Fuis, le 3o jum
M, le premier Président, — Maître Jules Favre, l'heure de l'audience s'avance. Passez sur ces détails, qui ne tiennent pas de très-près au procès.
M* Jules Favre. — Il m'est impossible de ne pas montrer comment s'est opérée en Hollande la reconnaissance parfaite de l'identité du Prince. Si la Cour croit qu'elle ne peut pas prolonger l'audience, comme j'ai eu l'honneur de le lui demander, j'en suis désolé ; mais mutiler ma défense est impossible ! Je prie donc la Cour de vouloir bien m'accorder la prolongation qui m'est nécessaire... J'ai, du reste, rencontré cette complaisance de la part de toutes les Cours devant lesquelles j'ai eu l'honneur de plaider.
M. le premier Président, — Vous trouverez également cette complaisance ici, Maître Jules Favre.
— 3oa —
M* Jules Favre. — J'en suis convaincu, et je tâcherai de ne pas en abuser et de ne pas prolonger ma tâche au delà du temps que j'ai demandé.
Toutefois, les détails dont nous nous occupons en ce moment sont très-importants.
Je disais, Messieurs, qu'à la date du 3o juin 1845, un con* trat, sur Tordre du roi, est passé entre le ministre de I4 guerre et Charles^Louis, Ce dernier se fixe à Delft, où il est reconnu comme Charles*Louis de Bourbon, duc de Normandie, car les scrupules qui avaient empêché de mettre ces derniers titres sur le contrat étaient purement politiques et n'existaient pas en dehors de cette pièce officielle.
L'intervention du gouvernement est même telle qu'il invite M* Van Buren à continuer sa protection à l'étranger. Entraîné par une générosité qu'on ne saurait trop louer, M* Van Buren avait mis sa bourse à la disposition de son client. Il lui avait fait des avances dépassant 60,000 fr.
Or, voici la lettre qu'écrivait à ce sujet M • le colonel de Bruyn à M^ van Buren, à la date du 20 juillet 1845 :
« Monsieur,
« Il m'est agréable de pouvoir vous informer que j'ai reçu «aujourd'hui, de Son Excellence le ministre de la guerre, « une autorisation par écrit pour vous donner l'assurance « que l'avance que vous faites à la famille Charles-Louis, de ' « trente mille florins, ne sera compromise dans aucun cas, a parce que la connaissance que j'ai acquise de plusieurs « affaires est une garantie suffisante pour la famille.
« J'ai l'honneur de me dire, avec la plus haute estime,
« Votre très-humble serviteur, « De Bruyn.
« La Haye, 20 juillet, ii
Ainsi, le gouvernement intervient pour garantir le remboursement des avances du généreux avocat, avances qui permettent au Prmce de Bourbon de soutenir son rang et de
continuer ses travaux. Et si je suis heureux de louer le désintéressement de mon éminent confrère, je ne le suis pas moin» de louer sans réserve la délicatesse du gouvernement hollandais.
La fortune semblait donc sourire au malheureux proscrit. Il avait brillamment débuté, et ses expériences confirmaient ses premiers succès. On lui avait donné un traitement élevé. Le roi s'intéressait à lui de plus en plus.., lorsque tout à coup, en pleine santé, sans que rien pût faire prévoir un tel accident, le Prince, revenant de Schéveningue, situé au bord de la mer, à La Haye, fut pris de vomissements très-violents.
Je ne veux pas en rechercher la cause... • La nature a ses mystères que je n'interroge pas !
Dès qu'il se sentit ainsi atteint, le Prince se fit ramener à Rotterdam, où il éprouva un mieux qui ne fut, héla$ I que passager, car, s'étant rendu à Delft pour exécuter son contrat, il fut repris du même mal, et, quelque temps après, il succomba.
Ce que je tiens à dire, c'est que, pendant tout le cours de cette maladie, le roi avait plusieurs fois envoyé prendre de ses nouvelles.
En efï'et, j'ai dans les mains le certificat d'un homme illustre en Hollande, le général van Meurs, ex-ministre de la guerre, aide de camp du roi qui, alors, étant major d'artillerie, ne quittait pas le chevet du malade. J'en cite la fin; elle est textuellement ainsi conçue :
« Toutes les relations de sa vie que le Prince m'a
« faites, ma présence continuelle dans sa chambre pendant « sa maladie m'ont mis à même de pouvoir bien" observer « toutes ses actions, toutes ses paroles. Eh bien ! tout ce que « je lui ai entendu dire, alors qu'il pensait haut dans ses « nuits sans sommeil, tout ce qu'il a dit aussi dans son délire « et même peu avant sa mort, tous ces événements et la « triste fin de cette vie de malheur sont pour moi autant de « preuves convaincantes que le nommé Naundorfî était le ; « duc de Normandie, le véritable Dauphin, fils de Louis XVI,
« martyr de la politique et de la haine de ses plus proches « parents.
« En foi de quoi, je signe cette déclaration.
« Th. van Meurs,
« Lieutenant général.
« La Haye, ce 26 juin 1872. »
A côté de ce certificat se place celui des médecins qui l'ont soigné jusqu'à la dernière heure. Édifiés de cette sainte mort, ils font la déclaration que voici :
« Nous, soussignés, docteurs, médecins en fonction à Delft, a Jean Soutendam et Jean Gérard Kloppert^ autrefois officier « de santé et comme tel adjoint comme médecin consultant « par feue S. Exe. le ministre List, déclarons avoir traité en « 1845 celui qui alprs se nommait Charles-Guillaume Naun- « dorffy plus tard évidemment étant Charles-Louis de *Boitr- « bon, duc de Normandie.
Beaucoup d'intérêt fut témoigné à Tauguste malade. Des « bulletins furent envoyés journellement sur l'état de sa santé « au ministre susdit qui de temps en temps vint en personne « prendre des informations.
« Nous autres médecins nous n'avons pas besoin de décla- « rer que nous avons observé et soigné avec intérêt le patient; « la maladie considérée en elle-même (typhus ecteroïdes) a était psychologiquement très-intéressante.
« Les pensées du malade s*arrêtaient principalement sur « feu son • malheureux père Louis XVI, sur le spectacle « effroyable de la guillotine ; ou il joignait les mains pour « prier et demandait avec des paroles entrecoupées de bien- « tôt rejoindre au ciel son royal père. Presque jusqu'au der- « nier soupir ce fut ainsi, et Charles-Louis de Bourbon m mourut en notre présence le 10 août 1845.
m Delft, le 3o mai 1872.
« Signé : Jean Soutendam,
« Médecin-Docteur.
« J.-G. Kloppert,
« Médecin-Chirurgien. •
Le Prince n'eut plus la faculté de reconnaître ses enfants. Ils arrivèrent au moment où le délire s'était emparé de lui... il succomba en appelant sur eux la justice de Dieu, en attendant celle des hommes.
Et ce qui n'est pas moins grave, c'est que ses funérailles eurent lieu avec un éclat inaccoutumé. Son corps fut porté au champ de repos par des sous-officiers, bien qu'il n'appartînt pas à l'armée. Dans la liste des personnes officielles qui assistèrent à ses obsèques, je trouve quinze officiers supérieurs, parmi lesquels il y en a qui sont devenus ministres de la guerre et aides de camp du roi...
Toute la ville de Delft grossissait le cortège.
Je vous le demande, Messieurs, est-ce que de pareils honneurs auraient été rendus à un imposteur... à un aventurier... à une personne suspecte?
Est-ce que Naundorff, flétri comme il l'était, méritait de tels honneurs, s'il n'était que Naundorff?
Ah! laissez-moi comparer, d'un mot, puisque tous les développements me sont interdits, laissez-moi comparer ces funérailles aux funérailles honteuses du 8 juin lygS... Là, l'ombre et le mystère... tous les moyens employés pour dissimuler la vérité 1 Ici, au contraire, tout se passe au grand jour î Les citoyens les plus honorables font cortège à cette victime du malheur et témoignent, par leur présence, de la réalité de ses droits.
J'ai dit que des officiers supérieurs avaient assisté aux funérailles.
J'ajoute que parmi de nombreuses lettres de condoléance adressées au fils aîné de la famille, Charles-Edouard, s'en trouvent deux que j'ai dans mon dossier et qui émanent de MM. les ministres de la guerre et de la marine.
Je regrette encore de ne pouvoir mettre sou$ les yeux de la Cour le texte des paroles prononcées par M® Van Buren, sur la tombe du Prince,.. Au surplus, tenez 1 j'aime mieux citer ces paroles et vous épargner d'autres lectures.
« Les vanités de la gloire ont créé une immortalité factice « parmi les hommes ; mais l'héritage des persécutions et du
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a martyre pour la vertu et Tinnocence conduisent à Timmor- « talité auprès de Dieu.
« Qu'une pompe funèbre conduise un souverain impie de « son trône au tombeau ! Que sera-t-il aux yeux de l'Etre « suprême?
a Mais aspirer à Téternité pour se consoler de Textermi- « nation de sa race, de Tétat d'oubli d'une origine désavouée « et sacrifiée aux horreurs de l'opprobre ; c'est acquérir un a nom céleste au lieu d'un nom effacé.
« Ce cercueil renferme-t-il le fils d'un roi et d'une reine? cf Sa vie et sa mort ont répondu à cette question. Mais le a crime couvre le monde de ténèbres, et le triomphe de la « vertu est redouté par l'univers ! »
Ainsi, c'était en présence de la population tout entière, en présence de personnages officiels, que ces paroles étaient prononcées, relevant le trépassé de l'humiliation à laquelle l'avaient condamné les persécutions de ses ennemis... ainsi était-il vengé et rétabli dans son vrai caractère, dans sa dignité, dans tous les privilèges que sa naissance lui assurait.
Arrivé à ce point de ma cause. Messieurs, je me demande quelle a pu être la raison qui a déterminé les pouvoirs publics de Hollande à agir ainsi? Comment se fait-il qu'en présence de la procédure criminelle suivie en France... de l'expulsion de NaundorfF... de communications diplomatiques prouvant sa prétendue imposture, la couronne et l'armée se soient compromises par une telle manifestation? Qu'on ait témoigné tant d'estime à un criminel, à un intrigant? Nul ne le voudra croire. Il m'est donc permis de dire qu'en France l'arbitraire a écrasé NaundorfF; mais qu'en Hollande, où il a rencontré de si précieuses sympathies, un appui si efficace, il a été pro- , tégé par l'indépendance de ceux qui avaient puisé leur conjViction aux sources officielles. Ces hauts fonctionnaires, ces hommes d'État éminents ont agi en pleine connaissance de cause, ils se sont éclairés par l'étude des documents qu'on nous cache, el qui, s'ils étaient produits, feraient éclater la vérité au grand jour!
Il est impossible d'expliquer autrement l'attitude des pouvoirs publics en Hollande.
Et je ne me trompe pas, Messieurs. J'en ai là la déclaration formelle!... Toutes ces pièces diplomatiques, on nous les dérobe parce qu'elles contiennent la vérité!...
Mais cette vérité a été connue par la couronne de Hollande, et nous avons dès lors Texplication de la conduite de ce gouvernement.
Auriez-vous encore quelques doutes, que la production d'un dernier acte officiel va les lever. Le Prince mort, M. Gruau de la Barre et les enfants du défunt vont faire la déclaration chez le bourgmestre, afin de faire dresser l'acte de décès. Celui-ci a des scrupules... Il se rend à La Haye, au mi<nistère... Et le ministre répond que l'acte de décès doit, en effet, contenir les titres du défunt. Or, Messieurs, voici cet acte de décès :
Province de HoUandt ÉTAT CIVIL Commune
méridionale. de Delft.
« Extrait des registres de Vétat civil de Del/té
« Dans Tan mil huit cent quarante-cinq, le dix août, est dé- « cédé : CharleS'Louis de Bourbon^ duc de Normandie, « Louis dix-sept (ayant été connu sous les noms de Charles- « Guillaume Naundorff), né au château de Versailles, en « France, le vingt-sept mars dix-sept cent quatre-vingt-cinq, « et par conséquent âgé de soixante ans passés, demeurant te dans cette ville, fils de feue Sa Majesté Louis seize, roi de « France, et de Son Altesse Impériale et Royale Marie- An- « toinette, archiduchesse d'Autriche, reine de France, tous « les deux morts à Paris ; époux de Madame la duchesse de a Normandie, née Johanna Einert, demeurant ici.
€ Delft, II février 1874.
€ Pour extrait conforme :
« Le fonctionnaire de Vétat civily
€ A. VAN DER LeEUW. »
« Nous, président du Tribunal d'arrondissement à La Haye, « déclarons : Que la signature ci-dessus est celle de Mon- « sieur Aart van der Leeuw, conseiller municipal, fonctlon- « naire de l'état civil à Delft, et qu'il faut y ajouter foi, soit (t en droit, soit autrement, et elle est certifiée par nous et « notre greflSer.
« La Haye, ii février 1874,
« J. J. VAN Geuns.
« Remplaçant le Président, c SOURY.
« Greffier.»
« Vu pour la légalisation de la signature de Monsieur « J. J. van Geuns, remplaçant le président du Tribunal à La « Haye.
« La Haye, 11 février 1874.
« Au nom du Ministre de la justice:
« Le Secrétaire général^ « Clant. »
« Vu pour légalisation de la signature de Monsieur Clant. « La Haye, 11 février 1874.
« Pour le Ministre des affaires étrangères ; « Le Secrétaire général^ « C. Le Clercq. »
Voilà donc la main de la Hollande qui vient relever le Prince de Tanathème porté contre lui. Je vous disais que dans ce généreux et libre pays tout avait été publicité et lumière!... Quel contraste avec ce qui s'était passé en France le 8 juin 1795 1... Rappelez-vous ce procès-verbal d'autopsie dans lequel les médecins en sont réduits à se cacher derrière l'opinion d'inconnus, qui affirment que c'est bien là le corps du Dauphin !
Ici, le duc de Normandie vient de mourir. Les médecins qui examinent le cadavre sont : i<» Jean Soutendam, docteur en mé-
decîne, demeurant à Delft; 20 Louis-Philippe-Jacques Snabilié, docteur en médecine et en chirurgie, premier officier de santé de Tarmée néerlandaise, chevalier de Tordre militaire de Guillaume, demeurant à La Haye; 3» et Jean-Gérard Kloppert, a creur en médecine, demeurant à Delft. Et toutes les marques indiquées comme existant sur le corps du Dauphin se retrouvent sur le corps de l'homme qui vient de succomber. N'est-ce pas décisif? Écoutez ce passage relatif à l'inoculation :
« Au milieu du bras gauche se trouvent trois cicatrices ff d'inoculation, d'une forme triangulaire, dont la base est « en bas. b
Elles n'avaient pas été vaines, Messieurs, lés précautions de cette femme qui était plus mère que reine, et qui, dans sa double majesté, comprenant que le fruit de ses entrailles pouvait être mejoacé par la fureur des hommes, demandait au médecin de foire trois fois souffrir cet être chéri, par trois incbions rapprochées, en forme triangulaire, afin qu'un jour on pût reconnaître son identité ! Et les médecins hollandais déclarent que ces incisions triangulaires et les autres signes indiqués par M'"'' de Rambaud comme devant se trouver sur le corps du Dauphin se retrouvent exactement sur le cadavre de celui qui vient de mourir exilé... abandonné, trahi, renié par tous les siens !
Le duc de ^Normandie mort, sa famille fut considérée, sans contestation , comme étant la famille de Bourbon. Elle fut traitée comme telle par tous les pouvoirs publics.
Vous en trouverez la preuve dans certain procès qui s'éleva au sujet du contrat passé entre le fils aîné du Prince et l'administration... Voici les pièces..., et voici comment on qualifie les enfants de Naundorff :
— 3io -
« E^drait des registres déposés au greffe de la haute Cour « des PayS'-Bas.
« Audience du 5 octobre 1 849.
« La séance est ouverte à onze heures. L'huissier audiend cier appelle la cause suivante ; « No 166.
« Charles-Edouard de Bourbon^ autrefois connu sous le « nom de Naundotffy demeurant à Delft, demandeur par « exploit du 5 mai, représenté par M* Martin Eyssel, son « avoué,
« Contre TÉtat des Pays-Bas, assigné par l'exploit men-
< tionné ci'-dessus, défaillant,
« La haute Cour du royaume des Pays-^Bas : Le deman- € deur entendu, ainsi que le réquisitoire et les conclusions
< du ministère public, représenté par M. l'avocat général « Grégory;
n Vu les actes et pièces du procès; * •
« Considérant qu'il ne s'agit que de la question de savoir .* « si l'État des Pays-^Bas, assigné, se trouve lié par la con- « vention susdite et est tenu de l'exécuter;
« Considérant que la réponse ne saurait être douteuse, vu c que la convention a été faite par les chefs des départements « ministériels contractant pour le gouvernement néerlan- « dais et dans l!intérêt d'icelui, sur des matières de la com-* <f pétence de leur administration ;
a Que, même dans le cas où ils pourraient être considérés <f comme ayant outrepassé leurs pouvoirs, cette circonstance « ne saurait concerner que l'État et ses ministres, suscepti- « blés d'être appelés en garantie, sans que le demandeur, « comme tout autre entrepreneur d'ouvrages, jugé par « une autorité compétente au nom de l'État, soit obligé de « discuter les mérites de cette garantie, et qu'il a droit au « paiement que lui doit celui au nom duquel l'adjudication a « été faite et acceptée, sans avoir égard à aucune considéra^
-Suit tion politique^ sçit relativement à la valeur d'une question « de responsabilité ministérielle, et de ses suites pour TEtat, « soit par rapport au budget et aux obligations qui incombent a ôu gouvernement et à ses agents;
« Faisant droit,
« Condamne l'assigné à payer au demandeur sur quittance « la somme de 1 5, ooo florins, représentant la vingtième « partie du capital de 3oo,ooo florins , stipulé le b octoa bre 1845, à la condition qu'il eût satisfait à toutes les « obligations du contrat; donne acte au demandeur de ses « réserves pour les droits qu'il prétend pouvoir exercer « contre l'État ;
« Condamne l'assigné au cinq pour cent du jour de l'assi- « gnation jusqu'à celui du paiement;
(c Ainsi décidé par MM. Donker Curtius van Tlen- « hoven, président; Gevers, de Grève, van def Velden, a Wintgens; van Steenbergen et Modderman, conseillers.»
11 est donc parfaitement établi que toute la famille jouissait de la possession d*état de famille de Bourbon 1 Lorsqu'il est besoin d'un passeport, les enfants du duc de Normandie lé prennent sous le nom de Bourbon... Et vous allez voir éclater, par le triste bénéfice de la mort, raffranchisscmcnt de la pensée politique pesant encore pendant la vie du Prince sur les décisions de la Hollande en face des exigences de la police française 1
Il n'est plus, cet homme : les potentats peuvent être tranquilles désormais!.. Et alors les personnages officiels qui sont en rapport avec les membres de la famille de Bourbon écrivent ce qui suit à M« van Buren :
Lettre de M. le colonel de Bruyn à M, van Buren ^ avocat à Rotterdam^ lors de f installation de CharleS'Édouard de Bourbon dans l* atelier pyrotechnique créé pour lui à Deljt^ !««■ octobre 1845.
« Monsieur, « Il m'est agréable de pouvoir vous informer que Sa Ma*
— 3ia —
« jesté a signé la pièce en question et que notre jeune homme y
« que nous pouvons maintenant nommer de B ^ se trouve
« en possession des armes qui doivent être préparées pour « lui; de sorte que la première épreuve pourra bientôt être « faite.
« Que Dieu la couronne d'un bon succès 1
« C'est avec estime que j'ai l'honneur de me nommer, etc.
« Signé : de Bruyn.
« La Haye, i«' octobre 1845. »
Le Prince laissait en mourant huit enfants, dont six encore mineurs alors.
J'ai dans mon dossier le conseil de famille des enfants mineurs, à la date du 27 septembre 184 5, qui leur nomme un subrogé-tuteur. Cet acte, bien entendu, donne à tous les membres de cette famille les noms et qualités qui leur appartiennent.
Au mois d'octobre 1845, il fut procédé à l'inventaire des biens dépendants de la succession du Prince, et dans cet acte la veuve y figure comme veuve et douairière de Charles- Louis de Bourbon, duc de Normandie, et tous ses enfants y sont dénommés sous leur nom de de Bourbon^ et comme enfants de Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, et de M"»« Jeanne Frédérique Einert, son épouse.
A la date du 10 décembre 1845, le receveur de l'enregistrement des successions, à Delft, envoie sous le n« 92, à l'adresse des héritiers de Charles -Louis, duc de Normandie de Bourbon, décédé à Delft en 1845, l'avis officiel qu'ils doivent se présenter à son bureau avant le vingt du même mois de décembre afin d'y faire la déclaration qui permettra d'asseoir les droits qu'ils auront à payer.
Je suis également en possession de l'acte &it au greffe du Tribunal d'arrondissement de La Haye, en date du 27 mars 1846, constatant l'acceptation bénéficiaire faite par la douairière du duc de Normandie, ainsi qu'au nom de tous ses enfants, avec les mêmes titres et qualités, de la succession du feu duc de Normandie, leur père et époux.
'. Mail en voilà assez pour établir que la famille du Prince prenait publiquement son nom véritable et que Tautorité publique ne la qualifiait pas autrement.
J*ai là le contrat à la date du i3 octobre 1845 : c'est avec Charles- Edouard de Bourbon qu'il est passé, et toutes les pièces contiennent le nom de Bourbon. Je le répète donc, la possession d*état est indiscutable.
Les années s'écoulent. Nous sommes en i855. Le jeune Adelberth a quinze ans. Il se destine au métier des armes. Dans la vie de misère et de proscription qui lui était feite, il pense qu'en se dévouant pour un pays qui n'est pas le sien, en acceptant cette vie de sacrifices, — et le premier sacrifice est celui de la vie pour Thomme qui a l'honneur de porter Tépée, — il pourra oublier les malheurs qui l'ont accablé. Il demande donc à être admis dans l'armée néerlandaise comme volontaire, et successivement il arrive au grade de premier lieutenant des grenadiers et chasseurs du roi.
Puis, la seconde fille du Prince, Marie* Antoinette , se marie avec un Hollandais, M. van der Horst, et dans l'acte de mariage, elle est aussi désignée sous le nom de Bourbon. Et qu'on ne dise pas que le gouvernement hollandais traite ainsi cette famille par pure tolérance... parce que le chef de la maison est mort, et qu'on ne craint plu» aes revcndica-* tions ? Non l
Le gouvernement hollandais sanctionne par sa conduite tous les droits qu'elle réclame. Bien plus, il encourage M. Gruau de la Barre à continuer son œuvre de réparation judiciaire et politique.
J'ai là, en effet, des lettres du prince Frédéric des Pays- Bas, du roi et de la feine. Tous ces illustres personnages écrivent à M. Gruau de la Barre pour le féliciter de ses publications et de ses courageux efforts pour faire triompher des droits légitimes. Ceci se passait, en effet, à une époque antérieure au jugement du Tribunal de la Seine. On savait à merveille que les débats allaient s'ouvrir, et, à dette occasion, toutes les preuves si nombreuses de l'identité du Prince furent résumées dans une pièce que je regrette de ne pouvoir
vous lire et qui émane de M® van Buren. Il a voulu laisser à tout événement, la trace de sa conviction profonde.
M« van Buren m'assiste à cette barre ; il me fait cet hoo» neur, dont je lui serai toujours reconnaissant, au nom de la vérité d'abord, au nom de la justice ensuite.
Il m'assiste, et par conséquent, il parle par lui-mêpie. Voici ce qu'il écrit pour expliquer les motifs de conviction* Cet écrit est le corollaire du premier auquel je viens de faire allusion et le confirme.
« Il était clair que le gouvernement hollandais était ren- « seigné quant à sa personne (le duc de Normandie), et qu'à et la demande ou dans l'intérêt d'une influence venant de « l'Étranger, on n'osait le laisser continuer sa route, ni le « remettre en possession de son passeport, autrement qu'à « la condition qu'il retournât en Angleterre.
« Je sais positivement que cette conduite douteuse et « anxieuse du gouvernement néerlandais provenait de ce a qu'il était bien instruit que Charles-Louis de Bourbon était « réellement celui qu'il se disait être J
« Nous nous rendîmes le 19 mars à
« Breda, où nous fûmes reçus par le gouverneur, qui, après « avoir eu un entretien avec M. Charles-Louis, dans lequel « il s'assura de ne pas avoir affaire à un aventurier, mais à un « homme d'un génie extraordinaire, convoqua l'état-major de a l'Académie militaire. ».
a Dans tous nos rapports, on traitait M. de Bourbon avec « des égards qui prouvaient qu'on le considérait réellement « pour être celui qu'il se disait, sans oser le reconnaître a ouvertement. Je possède des lettres du ministre de la « marine lui-même qui déclare que lui, ainsi que • d'autres a officiers supérieurs, de même que les officiers de TAca- « demie, le trouvaient un homme extraordinaire, et qu'ils « avaient pour lui la plus haute considération.
a De tout ceci résultait évidemment que celui qui s'intitua lait duc de Normandie possédait des qualités incompatibles
tf avec le caractère de quelqu'un se donnant des titres et une « origine qui, s'ils ne lui appartenaient pas, l'auraient stigc matisé sur-le-champ comme un fourbe ou comme un fou, « et avec qui aucun homme d'honneur n'eût voulu ou pu se a mettre en rapport.
<f Le contraire eut iieu.
« Le ministre de la marine me fit savoir qu'il entreiait eu « délibération sur cette affaire avec ses collègues, les minis- « très de la guerre et des colonies, mais que la qualification « de M . de Bourbon rendait ceci difficile.
« Par suite de la convention entre ces trois ministres, le a colonel chef du bureau d'artillerie au ministère de la guerre « fut nommé pour entrer en négociation avec moi au sujet tf d'un contrat avec M. de Bourbon, qui, dans cet acte, ne
« prendrait que les noms de Charles-^Louis
« Je dois déclarer ici que chez aucun de nous n'existait le « moindre soupçon que Charles-Louis pût être un impos- « teur. Au contraire.
« Une telle pensée était entièrement exclue de tous nos « rapports. Tout contribuait à nous convaincre que le gou- « vernement ne mettait pas en doute son origine royale, mais « l'acceptait tacitement.
L'ordre des choses d'alors, dans la situation de l'Europe, « rendait pour notre pays une entière reconnaissance de cette « origine tout aussi difficile qu'il était impossible de la nier.
« Nous devions nous borner à reconnaître la supériorité de « son génie et l'mtégrité de son caractère. Du reste, tant de « notre part que de celle du gouvernement, pendant son « séjour en Hollande, il a toujours joui de toutes les distinc- « tions qu'on accorde à un personnage d'un rang élevé. . . X..,.,
« // mourut^ après que sa famille, mandée à la hâte^ fût f arrivée de Londres. Chacun demeura stupéfait de la ressem» t blance des divers membres avec les gravures bien connues « représentant la Famille Royale de Louis XVI , la reine i Maris- Antoinette , Madame Elisabeth^ etc.» et ceci ne
€ contribua pas peu à fortifier la conviction 4e plusieurs per-^ « sennes que celui qui avait vécu quelques mois parmi nous et m dont nous déplorions la perte avait bien réellement été le « fils de tant de rois^ VOrphelin du Temple.
« // nous fut bien prouvé pendant sa maladie que les minis-^ m très savaient à quoi s'en tenir à cet égard, car de la part du « gouvernement deux médecins militaires fitrent adjoints au « médecin civil de Delft^ le premier de ces deux médecins mi- « litaires était te chirurgien-major du corps des grenadiers^ « c'est-à-dire de la garde du roi, et journellement on faisait « rapport à Sa Majesté de Vétat de Villustrè patient,
«r J*ai acquis un témoignage irrécusable de Torigine
«r du duc de Normandie, de la part d*un des hauts fonction- « naires au département de la justice de La Haye, lequel^ « par suite de mes réclamations auprès du gouvernement « (dans l'intérêt du personnage arrêté à son arrivée à Rotter- « dam), a traité toute Taiïaire depuis le commencement jus- « qu'à la fin.
« Ce fonctionnaire chargé de la correspondance pour a obtenir par lu voie diplomatique^ des cours de Berlin et de « Londres, des renseignements concernant la personne arrêtée « et son passeport^ s'est trouvé saisi de reconnaissances de la « vérité telles, que le gouvernement de notre pays acquit la « certitude que la personne dont on avait retiré le passeport, « à lui délivré comme duc de Normandie ^ était réellement le « fils de Louis XVi.
a Cette conviction de la vérité fut telle, qu'elle fût supposée « dans mes transactions avec le gouvernement, étant convenu a entre nous, parties contractantes, que la personne ne serait « désignée que sous ses prénoms de Charx^es-Louis.
« Il s'ensuivit une plus forte preuve, c'est, qu'à son décès, « le bourgmestre de Delft, M . van Berkel, chef de l'état civil, « ayant hésité de rédiger un acte de décès selon notre décla- « ration, alla s'en rapporter en personne au ministère de la « justice, dont il retourna tranquillisé de pouvoir librement « rédiger l'acte de décès du défunt conforme à la déclaration ft de la famille et comme nous l'avions présenté.
a Ses non^s et qualités ciselas sur la pierre sépulcrale qui
« couvre la tombe, furent admis au cimetière comnmnal « comme une manifestation publique de ce qui çessierait « désormais d'être un secret.
t Et le cortège d'officiers de Tarmée, dont les noms sont « mentionnés dans mon mémoire, couronnait les derniers « honneurs rendus au grand martyr.