CHAPITRE III
I. — L'uhra-royalUme après les Cent-Jours. — Élections de 1815. — * Ce qu'elles produisent. — L'évasion de Lavalette. — Un mot du roj^
— Monsieur, comte d'Artois. — Réquisitoire de Decazes contre les ultra-royalistes. — Conseillers intéressés. — La duchesse d'Aumont et autres. — Une faiseuse de police. — Lettre de Decazes à lord Lowtkers.
— Richelieu et les ultras. — Un rapport du comte de Goltz.
II. — La diplomatie étrangère et la Conférence de Paris. — Le budget menacé par les ultras. — Interrention des souverains étrangers. •^— Résolutions de la Conférence. — Lettre de Wellington à Louii XVIIL
— Son entrevue avec Monsieur. — Visite de Pozzo di Borgo à ce prince. — Le roi et son frère. — La dissolution discutée dans la Conférence. — Difficultés qui s'y opposent. — Louis XVIII et le régime représentatif. — Péril créé par la Chambre. — Clôture de la session.
III. — Decaies commence à dresser ses batteries en vue de la dissolution. — I>ocuments qu'il met sous les yeux du roi. — Rapports des préfets. -<— Une lettre de Haine de Biran. — Richelieu et Laine penchent pour des combinaisons intermédiaires. •— Decazes de plus en plus réiolu. — Note du roi.
— Réplique fougueuse de Decazes. — II laisse entrevoir la démission des ministres. — Louis XVIII cède. — Ordonnance du 5 septembre. -» Stupéfaction et dépit du comte d'Artois. — Jugement de r£urope.
Si vives que soient de nos jours les passions politiques et la violence des partis, elles ne sauraient . être comparées à celles dont la France offrait le spectacle en 1815, au lendemain du second retour des Bourbons.
Des désastres que la patrie venait de subir à Waterloo, de l'invasion, du délabrement des finances publiques, de la désorganisation générale en un mot, suite fatale des Gent-Jours, les exaltés du parti royaliste n'accusaient pas exclusivement l'empereur vaincu. Ils en accusaient de même non seulement ceux qui, disaientils, l'avaient appelé, — car ils croyaient ou feignaient de croire à l'existence d'un vaste complot formé en sa faveur contre les Bourbons, — mais ceux aussi qui s'étaient faits les complices de sa folle tentative en l'acclamant, en recommençant à se dévouer à lui : ses fonctionnaires, ses généraux, ses soldats et jusqu'aux populations, qui, longtemps asservies au joug impérial, l'avaient une seconde fois accueilli avec enthousiasme ou subi sans déplaisir quand elles ne prévoyaient pas encore la défaite suprême et après avoir fait, pendant une année de royauté légitime, l'expérience de ce qu'elles pouvaient attendre de l'ultra-royalisme triomphant.
Partisans incorrigibles de l'ancien régime qu'ils pré* tendaient faire revivre, ennemis jurés de la charte de 1814 et surtout de ceux de ses articles qui proclamaient et sanctionnaient les droits des acquéreurs de biens nationaux, ces royalistes plus royalistes que le roi,, partout où ils pouvaient manifester librement, se montraient avides de représailles et de vengeances. Devançant les revendications passionnées et odieuses que devait bientôt faire entendre dans la Chambre introuvable La Bourdonnaye, le plus intransigeant de ses membres, ils réclamaient impérieusement des fers, des bourreaux, des supplices, a II faut faire tomber des têtes, s'écriaient-ils. Sachez répandre quelques gouttes de sang pour en épargner des torrents. » De ces me-
LA CHAMBRE INTROUVABLE, lSi6. 101
Daces, ils passaient aux actes. Leurs passions ensan^ glantaient le Midi. Dans ces contrées, commençait par la main du peuple, avec les encouragements plus ou moins déguisés de nobles et d'anciens émigrés, cette Terreur blanche que n'allait pas tarder à aggraver la constitution des cours prévôtales, arrachée à la faiblesse du roi et de ses ministres par les exigences des défenseurs les plus ardents de la monarchie.
Entre temps, la vieille armée se voyait, au mépris de son légendaire héroYsme, frappée de dé6ance et de disgrâce. Des bonapartistes et des libéraux étaient proscrits péle-méle avec des régicides ; Ney, La Bédoyère, Lavalette, combien d'autres, atteints dans leur liberté ou dans leur vie. Si forte se produisait la poussée de Tultra-royalisme que Louis XVIII, contraint de lui céder pour n'être pas emporté par elle, se résignait à lui sacrifier deux de ses ministres : Talleyrand et Fouché. C'est alors que se constituait le Cabinet Richelieu-Decazes, dont les membres, tantôt entraînés et tantôt résistants, ne parvinrent pas toujours à arrêter le torrent des haines surexcitées, qui brisait tout sur son passage. Les élections d'août 1815 s'accomplirent au milieu de ces conflits et de ces désordres, en pré* sence des armées alliées, sous l'influence et la direction de ce que le parti royaliste contenait de plus violent, de plus vindicatif, de plus irréconciliable.
A peine réunie, la nouvelle Chambre laissa deviner ce qu'elle serait. Par la voix de La Bourdonnaye, de Salaberry, de Bon ville, de Sesmaisons, de Clausel de Coussergues, l'ultra-royalisme s'y manifesta sous des formes fougueuses, acerbes, dominatrices. Ces orateurs étaieiit des hommes impitoyables. Sous leurs ordres, marchait une armée de nobles de province, d'anciens
lOî LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.
émigrés, de bourgeois anoblis par le roi en 1814, qui partageaient leurs passions. Dans les débats qu*à toute heure ils soulevaient, dans les discours enflammés qu'ils prononçaient, dans les mesures qu'ils proposaient, dans leurs accusations, leurs récriminations, leurs plaintes, éclatait leur volonté de couvrir la France d*échafauds. Ils reprochaient aux ministres d'être trop avares de sang. Par des catégories qui comprenaient la plupart des notabilités du pays, ils cherchaient à atteindre « tous les coupables » . Ils violentaient les intentions généreuses de Louis XVIII et Tobligeaient à proscrire, au mépris du testament de son frère, vainement invoqué par lui, les juges de Louis XVI. Ils faisaient un crime à Richelieu et à Decazes de s'être souvenus de ce testament pour laisser mourir sur le sol de la patrie de malheureux vieillards prêts à descendre dans la tombe.
« Dès le commencement de la session, ils s'étaient constitués en parti qui ne dissimule pas sa résolution d'imposer au ministère et au roi ses prétentions, ses volontés, ses colères (1). »
A ce parti, tout était prétexte pour s'indigner, pour tonner, pour accuser. Le jour où il apprit que Lavalette, l'ancien directeur général des postes, iniquement condamné à mort par la Cour des pairs, s'était évadé de sa prison, grâce au dévouement de sa femme, l'enceinte législative retentit de cris de fureur. Ces cris, Louis XVIII les avait prévus. A la nouvelle de l'évasion, il s'était écrié :
— Vous verrez qu'ils diront que c'est nous (2).
(i) Notes manuscrites de Decazes. — Documents inédits.
(2) Le lendemain, Richelieu écrivait à Decazes les deux lettres suivantes :
Première lettre :
« Ce qui est arrivé est fâcheux, et très fâcheux. N'avez-vous donc rien
Ses prévisions se réalisèrent et une acclamation partie des bancs de la Chambre accueillit la proposition de mettre en accusation Barbé-Marbois, garde des sceaux, et DecazeSy ministre de la police, soupçonnés u d'avoir préparé et favorisé la fuite du condamné. » Plus tard, dans les notes que j'ai so\is les yeux, Decazes écrivait : « Cette fureur à Toccasion d'un homme inoffensif qu'aucun acte particulier n'incriminait, explique l'impuissance du gouvernement à l'égard des autres suspects dénoncés par uu parti inexorable et que des circonstances plus graves avaient désignés à sa rage. Les énergumènes qui voulaient mettre les ministres en accusation parce que Layalette s'était soustrait à ses bourreaux, auraient brisé, à l'instant même, le cabinet qui eût tenté de leur enlever de plus illustres victimes. Je n'ai pas à m' expliquer sur la sentence de la Chambre des pairs, qui a condamné Lavalette. Cette chambre a eu à qualifier et à juger un fait, et son jugement appartient à l'histoire. Mais, si elle ne s'est pas écartée de ce qui lui paraissait une justice rigoureuse, à qui la faute, si ce n'est à ceux qui firent
dèoouTert pendant la nuit? li est impossible qu'il n'y ait pas beaucoup de gens mêlés dans cette affaire, et probablement, comme le roi croit, des étrangers à qui il inspirait un intérêt général. Mais dites-moi au moins ce que vous savez des nouvelles de la nuit. Il ne peut pour tant pas être bien loin. Il faut absolument le retrouver, coûte que coûte, car sans cela l'effet en serait affreux. »
Deuxième lettre :
■ J'ai vu le roi, je l'ai trp.uvé très bien; je lui ai parlé comme je le devais. Il désire une espèce de proclamation pour rendre responsables les receleurs. II faut lui donner cette satisfaction, dont il a reçu l'idée de Monsieur. Mes sœurs, qui voient beaucoup de députés, m'ont dit qu'ils étaient enchantés de cet événement qui leur donnait, disent-ils, une belle occasion de tomber sur le ministère, notamment sur vous et le garde des •oeanx. Ils prétendent que la loi d'amnistie ne passera qu'amendée à leur minière, et que celle sur les élections sera rayée tout à fait. Mous le serons eotnite, et je vous en fais mon compliment de condoléances ou comme vous voudrez. Mais mon sort suivra le vôtre. » — Documents inédits.
104 LOUIS XVllI ET LE DUC DEGAZES.
repousser les supplications de Théroïque épouse du condamné, demandant à genoux la vie du mari qu'elle devait le lendemain arracher elle-même à Téchafaud? »
Ce n'est pas seulement à la majorité de la Chambre introuvable et à ses chefs que Decazes fait ici allusion. H entend désigner et désigne avec eux le comte d'Artois, frère du roi, et sa nièce la duchesse d'Angouléme unis, Tun et l'autre, d'intentions et de cœur, « aux énergutuènes de la Chambre introuvable » , auxquels souvent encore, ils devaient apporter l'appui du duc d'Angoulémc et du duc de Berry. L'opposition que, dès ce mo. ment, Louis XVIII rencontrait dans sa famille, parmi les courtisans des princes et jusque dans sa propre cour, allait devenir une des calamités de son règne et le principal sujet de ses angoisses. Vainement, il s'évertuait à la vaincre et saisissait toutes les occasions de marquer qu'il la désavouait et ne voulait pas la subir; c'est à elle qu'impuissant à y mettre un terme, il attribuait par avance les malheurs et les périls auxquels, dans sa pensée, était vouée la monarchie, quand de ses mains, le pouvoir royal aurait passé dans celles de son frère. Même lorsqu'il fut parvenu à convertir à ses idées le duc d'Angouléme et quand le poignard de Louvel eut frappé le duc de Berry, il continua à voir toujours debout, devant lui, obstinée, irréductible, cette opposition du comte d'Artois qu'il n'osait briser par quelque mesure éclatante et décisive, et il lui arriva de confier à Decazes les craintes qu'elle lui inspirait pour l'avenir.
C'est qu'en effet, elle ne reculait devant aucune iniquité, cette opposition abominable, fatale aux intérêts de la dynastie et du royaume. Qu'elle se manifestât par les intrigues du comte d'Artois et de ses conseillers ou par les propositions qu'apportaient à la tribune les ultras
royalistes, elle était toujours grosse de divisions intestines, de diiBcultés volontairement créées au pouvoir, d'atteintes à la liberté, et contenait déjà dans son sein les ordonnances de 1830. Elle ne respectait même pas Tindépendance de la patrie. Quoique frappé au cœur par la dissolution de la Chambre introuvable, Tultra-royalisme n'avait pas désarmé. Le coup reçu n'avait fait qu'accroître sa fureur, et dans ses tentatives désespérées pour conquérir le pouvoir, il allait, sans avoir conscience de ce qu'il faisait, jusqu'à trahir la France. f
Écoutons encore Decazes, et ses révélations rétrospectives et écrasantes.
« Gomment ne pas se rappeler cette conspiration sacrilège contre l'indépendance de la patrie, ces efforts contre la libération du territoire, cette note secrète enfin ( J ), acte le plus criminel, le plus honteux et malheureusement le plus avéré qui ait à jamais flétri un parti ? Les hommes d'État qui, depuis trois ans, luttaient contre les ultras avec tant d'énergie et cherchaient à délivrer la France des armées alliées, étaient au moment d'obtenir le renvoi des cent cinquante mille soldats étrangers qui occupaient encore nos places fortes du Nord et nos plus belles provinces, lorsque quelques-uns de ces insensés, à l'instigation de Monsieur, comte d'Artois, osèrent sup-
(1) La note secrète, ou plutôt les notes secrètes adressées aux gouvernements étrangers, au nombre de trois, furent rédigées par le baron de Vitrolles, à la demande du comte d'Artois, dans le courant de Tannée 1817, après la dissolution de la Chambre introuvable, en vue du congrès où devaient être discutées les conditions de la libération du territoire Français. Elles avaient pour but d*obtenir des puissances que, loin de se presser de procéder à l'évacuation qui leur était demandée, elles prêtassent au roi leur appui pour l'aider à remplacer le ministère Richelieu- Decazes par un ministère purement et sincèrement royaliste et à l'imposer à la France. Le roi châtia l'auteur de ces rapports calomnieux et antipatriotiques en le dépouillant de la dignité de ministre d'Etat.
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plier les puissances de ne pas obtempérer à la demande du roi et de continuer à le protéger, même malgré lui. Sans doute, ceux qui sans avoir commis un acte aussi coupable Tapprouvèrent et y applaudirent, n'oseraient aujourd'hui Tavouer. Mais c'est alors qu'il aurait fallu le flétrir et en repousser la solidarité. Quand Tont-ils Fait? Par quelles paroles ont-ils manifesté leur indignation contre une telle félonie ?
« Gomment d'ailleurs eussent-ils pu s'indigner, proclamer traîtres et à jamais infâmes les indignes promoteurs de cette trahison, lorsque ceux*ci étaient leurs amis, leurs complices, leurs chefs peut-être, lorsqu'ils leur serraient la main sans colère ni mépris? De la colère ! Ils n'en avaient que contre ceux qui arrachaient des victimes à leurs fureurs et pour réconcilier le pays avec la légitimité, cherchaient à l'affranchir d'une oligarchie odieuse. Du mépris, ils n'en avaient ni pour les assassins du général Ramel et du général La Garde, ni pour ceux du maréchal Brune qu'ils s'efforçaient de soustraire à la vindicte des lois. »
Ce qu'était l'esprit ultra-royaliste qui dominait dans la Chambre introuvable, ces ligness accusatrices écrites par un témoin qui était aussi un acteur, le dénoncent et le proclament avec une vivacité saisissante, d'où coule à pleins bords la vérité. Il est d'ailleurs bien d'autres preuves propres à démontrer qu'en incriminant la déplorable conduite de la Chambre introuvable et des ultras, qu'en rappelant les douloureux résultats de leurs exigences impérieuses et furibondes, Decazes n'a rien exagéré. Entre ces innombrables preuves, en voici qui, sous leur apparence intime et familière, révèlent et mettent en pleine lumière cet esprit d'intolérance et de domination dont se montraient à toute heure animés ces
royalistes exaltés qui, dans les deux Chambres , à la cour, dans la société aristocratique de Paris, s'ingéniaient à contrecarrer sans cesse les efforts du gouvernement pour pacifier la France et pour la royaiiser, comme disait Decazes, en nationalisant la couronne.
Quoique appartenant à un cabinet que les ultras avaient en horreur et dont ils souhaitaient ardemment la chute, le jeune ministre tenait de la faveur du roi une trop grande puissance pour n'avoir pas trouvé, même parmi les adversaires de ses doctrines, des flatteurs intéressés qui se disaient ses amis, recouraient à tout instant à son crédit pour leurs protégés ou pour eux-mêmes et, sous prétexte de reconnaître ses services, Tenvironnaient des témoignages de leur sollicitude, Taccablaient d'avertissements et de conseils. Leur correspondance est intéressante à parcourir. Outre que s'y trahit cette éternelle disposition des hommes à aller vers ce qui brille et domine, Tultra-royalisme y éclate dans toute sa beauté.
Entre ces conseillers, il en est d'expéditifs, que rien n'embarrasse, qui ont des solutions pour toutes les crises et qui les apportent telles qu'ils les ont conçues, sous le prétexte de rendre bienfait pour bienfait au ministre qui les a servis sans tenir compte de leur opposition. L'un d'eux lui écrit :
c On ne peut maintenir la royauté qu'en se servant des armes qu'on a employées pour la détruire. Toutes les lois contre la maison de Bourbon et la monarchie, rendues par les diverses assemblées, existent. Il faut tout bonnement les retourner. Tous les articles du Gode pénal relatifs à la sûreté du trône impérial sont applicables aux circonstances. Changez un mot ; substituez le nom de roi à celui d'empereur, et vos lois sont faites. »
Ceci n'est que candide. Mais Decazes reçoit d'autres
avis, et ceux qui émanent des grandes dames de la cour ne sont ni les moins pressants, ni les moins perfides. L'une d'elles, la duchesse d'Aumont, dont le mari cornmande une compagnie des gardes du corps, aspire à devenir TÉgérie du ministre et entend le servir malgré lui, en tout bien tout honneur, ainsi qu'en témoigne ce court billet qui précède une longue lettre :
« En voyant mon écriture tous les jours, votre police croira que je suis folle de vous, mon cher comte. Ils ne savent pas que je ne peux plus être qu'un ami. Honni soit qui mal y pense. Une personne qui sait que je vous aime comme beaucoup d'autres m'a envoyé la note cijoihte. Je vous l'envoie en cas que cela soit bon à quelque chose, si vos mouchards n'en étaient pas instruits. »
A ce préambule succède une volumineuse correspondance dont les deux lettres qui suivent donneront une idée.
u Je vous ait dit, mon cher comte, que j'avais fatigué ma poitrine à vous défendre. A présent, c'est mon cœur qui souffre, car, quand on me disait que vous étiez bona* partiste, je répondais avec succès en mettant votre conduite parfaite des Cent-Jours en avant. A présent, on me dit que vous êtes Jacobin ! Hélas ! je n'ai rien à mettre en avant que ce que je crois la vérité, c'est que votre amour-propre irrité par celui <les autres vous a fait dépasser ce que vous vouliez et qu'il vous est arrivé ce qui arriva au commencement de la révolution, de vous laisser guider par ces mêmes Jacobins qui les gouvernèrent et les entraînèrent à leur perte avec la France, sous le prétexte de faire le bien.
a Dans ce temps-là, j'ai prédit à M. le duc d'Orléans ce qui lui est arrivé. Ces Jacobins se servent d'armes
vives et fortes pour arriver h leur but, et, lorsqu'ils Tout atteint, ils brisent les hommes qui les ont servis comme on jette Técorce du citron après en avoir exprimé le jus. Ne servez pas ces monstres contre votre patrie et vousmême. Employez votre caractère avec toute sa force et toutes les lumières de votre esprit pour vous soustraire aux maux affreux qui vous menacent. Sauvez votre patrie, le roi... Rien n'est plus facile. N*empIoyez que d'honnêtes gens, faites rentrer les Jacobins dans la boue et, si le reste du ministère s'y oppose, faites-le changer. Le roi voit que vous lui êtes dévoué, il vous croira. »
Non contente de ces remontrances, la duchesse d'Aumont revient le lendemain à la rescousse.
u Ceux qui vous aiment, mais pas autant que moi, m'ont demandé pourquoi M. de Bondy, préfet des Cent- Jours, était chez vous vendredi. Je pense depuis longtemps que vous avez l'apparence de favoriser les Jacobins bonapartistes afin qu'étant sans gène et se croyant protégés, ils se fassent connaître par des actions qui vous donnent le pouvoir de les mettre où ils devraient être, dans Toubli. C'est ce qu'on peut faire de plus miséricordieux que de les oublier. Mais les recevoir chez vous, mon cher comte, c'est trop éyangélique. Vous avez de l'esprit, de Tàme, de l'honneur; tirez- vous donc du guêpier où vous vous êtes fourré. Gela vous est encore aisé si vou> voulez. Je vous prouve mon entière estime et amitié en vous parlant avec franchise. »
Franchise intéressée, car à toute heure, cette donneuse de conseils accablait Decazes de sollicitations en faveur de parents et d'amis. Le roi qui a lu ces lettres ne s'y trompe pas. Dans le billet suivant, adressé à son favori, il les assaisonne du sel de son ironie.
« La duchesse qui a eu, écrit-il, cinquante mille francs
de dot, et c «st le bout da monde si elle en a eu autant, vous aime parce que vous êtes ministre. Mais, afin de pouvoir dire qu'elle vous aime, elle voudrait pouvoir vous persuader que vous êtes ultra. »
Quant à Decazes, il prend de haut ces avis :
« Ne croyez pas qu'on me conduise par le bout du nez, ni qu^on me fasse aller où je ne veux pas aller. Je suis au roi, à tout ce qui est lui, à mon pays et à ma conscience qui vaut quelque chose, que je respecte et que tout le monde honorera un jour. »
La duchesse d'Aumont n^est d'ailleurs pas la seule parmi les grandes dames de la cour, qui, tout en flattant Decazes, tout en cherchant à tirer parti de Tamitié qu'elles affirment lui avoir inspirée et du prétendu intérêt qu'elles lui portent, s'efforcent de le convertir ou même, sous prétexte de le servir, tentent d'exercer des vengeances. En voici une qui se fait dénonciatrice et, comme disait dédaigneusement le roi, a faiseuse de police n . Elle lui révèle « l'horrible crime » qui s'est commis chez Mme de Villeneuve, sœur de Mme Julie Bonaparte. Les enfants de la maison ont découpé des estampes représentant les membres de la famille royale !
u II s'est passé des horreurs. Cette Mme de Villeneuve est une exécrable créature qui, avec mesdames Suchet, Decrès et deux femmes de généraux qui quittent rarement Mme Suchet, tiennent des propos effroyables. Belliard (1) recommence ses visites. Glary, celui qui a épousé la fille d'un régicide, a dit dernièrement qu'avec la clef d'or, il aurait le Richelieu et tous les ministres.
(i) Le général comte Belliard. Xrrétc aprè« les Gent-Jours pour «Vire rallié à l'empereur, il venait, au grand mécontentement des ultras, d'ctrc remis en liberté, grâce aux efforU de Decazes, qui le fit réintégrer, en 1819, dans la Chambre des pairs.
LA CHAMBRE INTROUVABLE, 1816. ili
M. le duc de Richelieu qui a été, je crois, deux ou trois fois chez la Bernadotte (l), a excité leur gaieté. On a fait sa caricature toute la soirée en le qualifiant de grand sot et de grand nigaud. Envoyez à cette canaille des personnes aussi respectables ! Oh ! mon Dieu, que vous êtes tous à côté de la question! Je continuerai à vous faire surveiller cette race maudite, et si j'apprends quelque chose digne de vous être communiqué, je vous ferai mon petit rapport. Vous savez que j'ai vieille amitié pour vous. »
On peut voir à ces traits quelles étaient les tendances persécutrices, réactionnaires et anticonstitutionnelles de Tultra-royalisme dont les représentants les plus résolus formaient la majorité de la Chambre introuvable, et combien graves les difficultés qui résultaient pour le gouvernement de cette opposition qu'il rencontrait à chaque pas sur son chemin. « Si elle triomphait^ rétablissement du régime constitutionnel, la libération du territoire, la liquidation de l'énorme dette que la coupable folie des Cent-Jours avait imposée à la France, le rétablissement du calme et la sécurité étaient plus que jamais compromis ; ils étaient impossibles. »
Au cours même de la longue lutte que livrait le ministère Richelieu pour conjurer ces périls, Decazes écrivant à un ami lui confessait en ces termes les embarras du pouvoir royal :
« La marche du ministère est difficile parce qu'il navigue entre deux écueils, et que ses plus chauds adversaires demandent tous les ménagements. Nous ne pou* vous oublier que les attaques que nous repoussons partent de nos rangs, que nos ennemis comme ministres
(1} La reine de Suède, qui était en ce moment à Paria.
lu LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.
sont nos amis comme royalistes, et nous ne pouvons traiter ceux qui n'en veulent qu'à nos places comme ceux qui en veulent au trône. Nous frappons les derniers sans pitié quand ils le méritent, et nous ne voulons qu'écarter les autres, contenir leurs excès, les enchaîner pour le mal et non pour le bien. Ils abusent un peu de cette générosité et de cette sagesse. Mais nous sommes assez forts de la confiance et de la fermeté du roi, de Texcellènt esprit et du dévouement de la nation, de notre conscience et du sentiment de nos devoirs pour triompher malgré ce désavantage (1) »
Cette lettre porte la date du 4 novembre 1816 et fut écrite par conséquent deux mois après la dissolution de la Chambre introuvable. Mais la situation qu'elle décrit existait déjà, plus grave encore, au lendemain de la réunion de cette Chambre, et c'est même parce que, loin de s'améliorer, elle allait en s'aggravant sans cesse, qu'il fallut, pour y couper court, recourir à la dissolution.
La nécessité d'y recourir n'apparaissait pas cependant à Decazes et à ses collègues, au commencement de cette année 1816, bien que Tultra-royalisme eût déjà donné maintes preuves de son intolérance. Ils s'alarmaient et gémissaient de la conduite de leurs adversaires, de ses lamentables effets. Mais il ne fût pas venu à leur pensée, non plus qu'à celle du roi, de décimer, par une mesure rigoureuse, quoique légale, un parti composé de royalistes et qui pouvait après tout, pour se faire pardonner l'excès de ses ardeurs, invoquer son dévouement à la monarchie, attesté par les souffrances qu'il avait endurées pour elle.
Un billet de Richelieu à Decazes nous parait exprimer
(1) Decazes h. lord Lowthers, premier lord de la Trésorerie, qui fut plus tard lord Lonsdale.
l'opinion de ces hommes d'État en présence de dangers dont ils ne pouvaient se dissimuler Timminence et les suites :
N Ou je me trompe fort, écrit ie président du conseil, ou le parti du duc d'Orléans s'accroît chaque jour de toutes les recrues que lui procure le parti intolérant de la cour et de l'assemblée. Ces messieurs, un beau jour, seront tout étonnés de se trouver seuls. 11 faut tâcher de les sauver malgré eux. »
Les sauver! Comment? Il n'en savait trop rien. Il le savait si peu que, parfois à bout d'efforts pour pacifier sa patrie, découragé par le flot de rancunes venimeuses qu'il voyait monter autour de lui, il avouait mélancoliquement u qu'il voudrait bien n'avoir jamais quitté Odessa, et que le fardeau dont il s'était chargé, en acceptant le pouvoir, lui paraissait de jour en jour plus difficile à porter » .
Un diplomate étranger qui reçut entre autres cet aveu significatif, s'empressait de le transmettre à sa cour et ajoutait :
u 1 1 m'a parlé ensuite de la conduite inconsidérée de la plupart des députés , des discussions qu'ils allaient élever sur le budget, de l'inconcevable choix qu'ils ont fait, en Formant leur commission centrale, pour une loi d'aussi haute importance, de vingt-sept membres dont aucun n'a la moindre idée des affaires de finances, tandis qu'il y en a quarante dans la Chambre qui sont fort instruits sous ce rapport.
a II a fini par me dire en se résumant :
« — Si les choses vont dans ce pays, ce sera du moins bien contre vent et marée (1). »
Ce que Richelieu ne confessait pas, bien qu'il ne pût
(1) Collection manuscrite des rapports secrets adressés par le comte de Goltz, ministre de Prusse à Paris, au roi de Prusse et au prince de Hardenberg : t6 janvier 1816. — Documents inédits.
il4 LOUIS XVIII ET LE DUC DEGAZES.
Tigaorer, c'est que si la majorité avait choisi les commissaires du budget parmi des députés sans compétence, c'était uniquement parce que, pour en trouver de plus capables et de plus instruits, elle eût été tenue de les chercher dans ces groupes de modérés, d'indépendants, de libéraux qu'elle traitait de révolutionnaires et assimilait aux Jacobins. Elle jugeait que tout était préFérable au concours de ces «i ces gens-là », et, forte de ce jugement sans équité, elle sacrifiait l'intérêt public à ses inextinguibles haines, à sa volonté de détruire la Charte dont elle poursuivait astucieusement la révocation.
tt On prétend que je n'aime pas la Charte ! s'écriait Tun des meneurs de cette majorité intransigeante; je suis, au contraire, à cheval sur elle. Mais je ferai tellement courir ce cheval qu'il faudra bien qu'il crève. »
C'est le comte de Goltz qui cite ce propos en l'attribuant à de Bouville. 11 ajoute ensuite : u Cette majorité est cependant composée de gens fort honnêtes et même désintéressés. Mais le malheur est qu'ils sont convaincus que leur système est le meilleur et qu'ils suivent, par conséquent, presque aveuglément la marche que leur tracent les personnes de leur parti, dans les lumières desquelles ils ont le plus de confiance (1). »
Il n'y a pas lieu d'insister sur le caractère douloureux de ces incidents dont on ne rappelle ici que les moins
(1) Documents inédits.
connus et qui se multipliaient à Tinfini. Il convient, en revanche, de faire remarquer que ce qui les aggravait, c'est qu'ils se déroulaient en présence des armées étrangères, sous les yeux d'une diplomatie inquiète, soupçonneuse et prompte à prendre ombrage de tout ce qu elle ne comprenait pas.
En quittant Paris, quelques semaines après l'invasion, les souverains alliés avaient institué une conférence composée de leurs représentants, Pozzo di Borgo pour la Russie, le baron de Vincent pour l'Autriche, sir Charles Stuart pour l'Angleterre et le comte de Goltz pour la Prusse. Aux termes de leurs instructions, ces quatre ambassadeurs devaient se réunir toutes les semaines, plus souvent si les circonstances l'exigeaient, conférer ensem,ble sur les actes du gouvernement français et des Ghann,bres, qui leur sembleraient propres à compromettre les intérêts de l'Europe et aviser aux résolutions à prendre. Le secret de leurs délibérations nous a été révélé dans certains des rapports qu'ils adressaient à leur cour, et par les protocoles qu'ils dressaient à l'issue de leurs séances, pièces précieuses et révélatrices que, dès ce moment, la police française était parvenue à se procurer, au moins en partie, et qu'elle faisait parvenir régulièrement à Decazes qui les communiquait au roi et au duc de Richelieu (l).
C'est là qu'on voit naître et se développer les alarmes que causait aux alliés l'attitude de la Chambre introuvable et du parti de la cour. Ces alarmes devinrent plus vives, lorsqu'en janvier 1816, la majorité affirma son
(1) Tous les rapports du comte de Goltx, de 1816 à 18S0, passèrent ainsi sous les yeux du gouvernement français. Eu marge de celui du 26 janvier 1816, on lit cette annotation des bureaux : « Ceci a été copié mot pour mot, sur la minute du comte de Goltz, écrite en français, de sa propre main, pour être transcrite ensuite, partie en clair, partie en chiffre». »
116 LOUIS XVUI ET LE DUC DECÂZES.
hostilité contre le ministère, en menaçant de repousser en bloc le budget qui venait d'être déposé. Elle commença à réaliser cette menace en nommant une commission que Richelieu, comme on Ta vu, tenait pour incapable et qui n'avait d'autre mérite que de représenter, en toute leur violence, les passions des ultras. Les empereurs de Russie et d'Autriche invitèrent leurs ambassadeurs à faire part de leurs craintes au roi et à Richelieu. Le Tsar écrivit luimême à ce dernier avec qui il avait continué à entretenir des relations affectueuses et confiantes (1); il était d'avis qu'on devait u renouveler la Chambre ou en neutraliser l'esprit » . L'ambassadeur d^Angleterre reçut des instructions analogues, et tout naturellement, la confé- Fence dut s'occuper des moyens de remplir les vues conformes des souverains.
Le 1" mars, le comte de Goltz, rendant compte au prince de Hardenberg, chancelier de Prusse, de la séance diplomatique du 28 février, écrivait :
« En raison des suites que pourrait avoir la marche inconsidérée de la Chambre des députés, nous avons été pénétrés de la nécessité urgente de faire, en vertu de nos instructions, des démarches actives pour empêcher que le ministère soit renversé et que la base fondamentale du budget qu'il a proposée et au maintien de laquelle les cours alliées sont si fortement intéressées ne soit point détruite. Mais cette démarche ne pourrait guère se faire sans blesser l'autorité souveraine, et avec quelque espoir de succès que par le duc de Wellington. »
(1) Je ne donne pas ces documents parce qu*ils ont été déjà publiés en partie par plusieurs historiens, et notamment par M. de Grouzax-Crété dans le beau livre qu'il a consacré au duc de Richelieu. Voir encore Viel- Castel, Duvei^ier de Htturanne, la correspondance de Pozzo di Boreo, les publications de la Société impériale d'histoire de Russie et les archives des affaires étrangères.
Wellington, qui était alors à Paris, avait été déjà prévenu de ce que la conférence attendait de lui. Ce même jour, 28 février, il se présenta devant elle, en lui déclarant qu'il n'avait pas attendu son appel pour se disposer à agir. Il était convaincu que la Gbambre des députés avait évidemment pour but de renverser le ministère Richelieu et d'en composer un nouveau de royalistes exagérés; que TinHuence de Monsieur et de Madame duchesse d'AngouIéme, sur cette Chambre y produisait le plus grand mal, et « que le dessein secret de la majorité, en rejetant les ressources les plus solides pour subvenir aux besoins de TÉtat, semblait même être celui de ne pas remplir ou du moins de retarder Taccomplissementdes engagements contractés avec les cours alliées » .
Sur ce dernier point, Wellington se trompait. Si les chefs de la majorité, en repoussant le budget, n'avaient voulu que foire une tentative pour soustraire la France à l'exécution des conditions de paix, onéreuses et léonines, que son gouvernement avait dti subir, et encore qu'elle eût été impardonnable de pousser à la violation des engagements contractés, du moins le patriotisme auraitil pu lui trouver des excuses. Mais tel n'était pas l'objet de ses efforts. Elle ne poursuivait que la chute du ministère, et Wellington lui faisait trop d'honneur lorsqu'il attribuait à son opposition d'autres mobiles. Quoi qu'il en soit, il termina ses explications en disant qu'ayant été autorisé par le roi à lui écrire toutes les fois qu'il le jugerait utile, il était disposé à user de cette autorisation si la conférence l'y invitait (1),
L'invitation lui ayant été faite verbalement, « il lira de sa poche » la minute d'une lettre qu'il avait pré-
(i) Pour le récit de ce qui se passait dans la conférence, j'ai suivi pas à pat celui du comte de Goltz dans ses rapports secrets.
parée à Tavance et en donna lecture aux ambassadeurs.
— J'ai cru devoir y dire la vérité avec franchise et sans ménagement, continua-t-il ensuite, pour qu'elle fasse plus d'effet, et que si cette démarche restait sans succès, lious puissions du moins nous rendre ce témoignage que nous aurons rempli nos devoirs et fait tout ce qui pou* yait dépendre de nous pour empêcher le mal. Je sais, au reste, que si le roi communique cette lettre à Monsieur et à la duchesse d'Angouléme, je serai honni plus que jamais à la cour. Mais cela m'est indifférent. J'ai plus à cœur le bien général que la considération personnelle qui peut m'étre témoignée i Je considère cependant qu'il est à souhaiter que le plus grand secret soit observé, du moins de notre côté, en ce qui touche notre démarche, pour que les contre-révolutionnaires, dans la Chambre des députés, n'en fassent pas un mauvais usage par la manière dont ils pourraient en expliquer le but.
Les membres de la conférence s'engagèrent à garder le silence, et il fut décidé que, dès le lendemain, le duc de Wellington enverrait sa lettre. En transmettant ces détails au prince de Hardenberg, le comte de Goltz disait encore :
« Le général Pozzo di Borgo m'a confié qu'il a été chargé par ses dernières dépêches de faire au roi et à Monsieur les communications les plus amicales qui n'ont pour but que le maintien de la plus parfaite intelligence et l'adoption franche et sincère d'un système général de réconciliation, mais qu'il s'aperçoit avec peine, depuis quelque temps, que, malgré les vingt-deux ans qu'il a sacrifiés à la cause des Bourbons et de la légitimité, son influence est devenue presque nulle, qu'il n'est plus écouté que par complaisance, et que M. de Bruges et quelques autres personnes qu'il a qualifiées d'intri-
LA CHAMBRE INTROUVABLE, iSl6. 11<I
gantes se sont entièrement empâtés de Tesprit de Mon^ sieur (1).»
La lettre de Wellington fut remise au roi le lendemain du jour où elle avait été approuvée par la conférence et porte la date du 29 février. Elle était ainsi conçue (2) : a Sire, il y a quelque temps que Votre Majesté m'a fait rhonneur de m'ordonner de lui écrire, si je voyais que les affaires publiques exigeraient son attention dans un point de vue particulier, et je crois de mon devoir de le faire dans le moment actuel.
a Votre Majesté connaît les principes sur lesquels les puissances alliées ont bâti le système de l'occupation temporaire d'une partie de ses domaines et les instructions qu'elles m'ont données en quittant Paris et la responsabilité qu'elles m'ont imposée. Quoique j'envisage cette occupation comme mesure de paix, je ne peux pas m'empécher de voir que d'un jour à l'autre il est possible que je me trouve dans le cas de mettre toute l'Europe une autre fois sous les armes, et même, si Votre Majesté ne me l'avait pas ordonné, il serait de mon devoir, non seulement envers les puissances alliées, mais aussi envers Votre Majesté, de l'avertir quand je crois que les circonstances tendent vers une nouvelle crise.
tt Sire, les scènes qui se passent dans la Chambre des
(1) Cet affaibliMement de son crédit auprès de Monsieur tenait à la rudesse de ses conseils, mais, auprès du roi, à d'autres causes. On a vu, page 53 que ses services n'avaient pas été complètement désintéressés. Oecazes qualiBe de monstrueux le prix qu*il en demandait, et on doit supposer que le roi ne le lui pardonnait pas.
(2) Elle n*a jamais été publiée in extenso. Les historiens qui en ont reproduit un fragment en se copiant les uns les autres ont cru devoir en * rectifier les incorrections. Le texte que j'en donne est celui qui fut annexé au protocole de la Conférence. Il est conforme à l'original qu^e reçut le roi.
iSO LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZKS.
députés sont connues de tout le inonde. Votre ministère, quoique possédant et méritant la confiance de Votre Majesté et celle de toute TEurope, n'y a point d'influence, et il la trouve sur le point d'abandonner le budget dans lequel toute TEurope est essentiellement intéressée et de revenir sur les transactions de Tannée passée, confirmées en lois par le nom sacré de Votre Majesté, ou de quitter leurs emplois {sic) . Je dois à la vérité et à mon attachement à Votre Majesté et à la tranquillité de TEuropc d'avertir Votre Majesté qu'il est notoire que la famille de Votre Majesté, que les personnes de sa cour et de celles des princes, excitent dans la Chambre des députés une influence en opposition à celle de vos ministres et à leurs vues pour la marche des affaires de Votre Majesté. J'ai déjà pris occasion de faire savoir verbalement à Votre Majesté combien l'exercice de cette influence était nuisible à ses affaires et encore h sa réputation de bonne foi et de loyauté, et combien il lui eût été facile non seulement delà détruire, mais de la tourner au profit du ministère par les moyens duquel Votre Majesté trouverait à propos de gouverner la France. Le moment est venu où c'est absolument nécessaire pour Votre Majesté de se dédarer avec fermeté et de soutenir son ministère par toute l'influence de la Cour, qui lui est à présent la plus nuisible.
u Par ces moyens, qui sont non seulement parfaitement légitimes, mais nécessaires pour le maintien de l'autorité de Votre Majesté et son influence dans ses propres affaires. Votre Majesté mettra fin à l'état de choses qui a existé pendant les derniers trois mois, qui empire tous les jours et duquel la crise s'approche. »
Après avoir reproduit cette lettre dans les notes manuscrites qu'il recueillait en vue de ses Mémoires,
LA CHAMBRE INTROUVABLE, 1816. iSi
Decazes la complète par le curieux commenlaire qui suit :
a Ce que lui disait le duc de Wellington, le roi ne le savait que trop. Aussi, n'est-ce pas pour le convaincre, mais pour lui donner desj moyens d'action sur son frère, que ces représentations, échos de celles adressées à Monsieur, lui étaient soumises. Ses moyens d'action étaient malheureusement bien faibles. Son caractère, sa santé, le rendaient impropre à la lutte dont sa dignité Téloignait également. Personne ne portait plus haut le sentiment de celte dignité, qui n'admettait pas des discussions avec son frère, que celui-ci aurait aimé à provoquer et dans lesquelles la limite du respect de Tautorité suprême pouvait être si facilement franchie. La vivacité de Monsieur, l'ardeur de ses impressions, faisaient justement redouter au roi des controverses dans lesquelles son calme aurait difficilement triomphé peutêtre. Il éprouvait le timide besoin de ne pas s'exposer à y succomber.
(t Un jour que je le pressais de se souvenir qu'il était le roi et d'en faire souvenir Monsieur :
« — Vous en parlez à votre aise, me répondit-il; vous croyez qu'il est facile d'être le roi avec son frère quand, enfants, on a dormi dans le même lit.
tt Elevés toujours ensemble, éloignés alors des chances qui, dans l'avenir, devaient les appeler successivement l'un et l'autre au trône, ils avaient passé les premières années de leur vie dans une égalité complète, camaraderie non moins intime et souvent plus intime encore entre les fils de prince qu'entre les enfants des autres familles. Lorsque, sortis de l'enfance, ils avaient été livrés aux mouvements des intrigues de Cour et des affaires publiques, leur caractère et leur entourage les
Itt LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.
avaient jetés dans des lignes différentes, et une divergence d'opinion avait commencé entre eux, qui a continué depuis rassemblée des notables jusqu'à rémigration précipitée du comte d'Artois, et réglée de la part du comte de Provence sur la marche du roi, dont il ne se sépara que pour tenter, par deux chemins parallèles, d'échapper A l'échafaud. »
Le roi fut profondément attristé par la lettre de Wellington. Elle lui arrivait en un moment où le péril que la funeste opposition de son Frère et des ultras faisait courir à la monarchie lui apparaissait avec une évidence aveuglante. La Chambre discutait la loi des élections et offrait ce singulier spectacle que la défense des prérogatives parlementaires y était présentée par les ultras, tandis que des libéraux comme Royer-Gollard s'y faisaient, contre la majorité, les champions des droits de la couronne. Il est vrai que ce renversement des rôles s'expliquait par l'usage que chacun des partis aux prises voulait faire de la victoire. En affirmant et en cherchant à faire prévaloir les prérogatives des Chambres, l'ultraroyalisme tendait à asservir le monarque à ses vues, à l'effet de créer le gouvernement le plus vindicatif et le plus absolu qui eut jamais pesé sur la France, tandis que les modérés et les libéraux, en proclamant les droits de In couronne, poursuivaient la réalisation d'un régime de liberté qui ne pouvait vivre et durer qu'avec une monarchie consolidée et délivrée du despotisme de ses prétendus défenseurs.
Et puis la dignité royale s'offensait de cette intervention des alliés dans les affaires intérieures de la France et en imputait à ceux qui l'avaient provoquée la responsabilité. Louis XVIII ne pouvait que maudire la politique imprévoyante dont les excès menaçaient de
prolonger roccupation étrangère qui aboutissait à ces incidents humiliants.
a J'ai vu le roi hier assez longtemps, écrivait Richelieu à Decazes. Il avait reçu la lettre du duc de Wellington et était excessivement affecté. Il sent sa position, voit qu'on le précipite lui et sa famille et n'a pas la force de la faire taire, ce qui serait peut-être un peu tardif. Je veux causer avec M. Laine pour savoir positivement où nous en sommes, car je crois au fait que nous n'avons pas soixante voix. Quoi qu'il en soit, cette affaire-ci — la loi des élections — est décisive. C'est In brèche où il faut vaincre ou mourir. Cette situation n'est pas mauvaise parce qu'elle amènera une solution, ce qui vaut toujours mieux qu'un état incertain (1). » Et dans une autre lettre, faisant allusion a l'intervention étrangère, il déclarait que « par-dessus tout, il ne voulait pas de l'appui de l'étranger » . Mais l'étranger ne désarmait pas, et Wellington, qui avait écrit au roi, croyait devoir appuyer ses observations d'une démarche auprès de Monsieur, dont les rapports du comte de Goltz nous ont conservé le récit.
« Il lui a parlé avec force et franchise de l'influence nuisible qu'exerçaient lui, surtout, et Madame la duchesse d'Angouléme sur la marche du gouvernement. Il n'a pu se convaincre si le roi a montré la lettre à son frère ou lui en a parlé. Aussi. lui-même a-t-il appris au prince la démarche qu'il a cru devoir faire. Monsieur a commencé par prétendre qu'il n'avoit aucune influence. Mais il n'a trop su que répondre lorsque le duc de Wellington lui a fait observer qu'il pourrait lui fournir même par écrit la preuve de l'influence des personnes
(i) Je n'ai vu reproduit nulle part le texte intégral de cette lettre.
iS4 LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.
de sa Cour et de celle de Madame sur la délibération des députés. Le prince n'a d'ailleurs que trop montré qu'il a influencé la marche de la Chambre en appuyant continuellement sur la nécessité d'avoir un ministère qui entre dans les idées des représentants de la nation .
u Le duc de Wellington, tout en parlant de la confiance qu'inspire à toutes les cours alliées la loyauté du duc de Richelieu, a cependant agi entièrement dans un autre sens en faisant observer à Monsieur que ce n'était pas des individus dont il pouvait être question dans la démarche qu'il venait de faire, mais uniquement de la preuve évidente que l'on pourrait trouver dans le choix des personnes appelées à former un nouveau ministère, qu'il s'agit d'un changement de système qui pourrait se trouver en opposition diamétrale avec les principes qui ont servi de base aux transactions des cours alliées avec la Cour de France et dont on ne pourrait s'écarter sans compromettre la tranquillité du pays et celle de l'Europe.
u Monsieur a tâché d'éluder avec beaucoup d'astuce toutes ces observations. Il a rendu justice au caractère du duc de Richelieu. Mais il a dit qu'il serait nécessaire qu'il souscrivit à l'éloignement de quelques-uns de ses collègues et surtout de M. Barbé-Marbois, contre lequel la Chambre des députés serait continuellement indisposée (1). »
Quel était le crime de Barbé-Marbois? Le duc de Wellington l'ignorait et le demanda à Monsieur. Le prince, n'osant sans doute avouer qu'on accusait le garde des sceaux, comme d'ailleurs le ministre de la police, d'avoir favorisé l'évasion de Lavalette, répondit qu'outre
(1) De Goitz ù Hardenberg. — Documents inédits.
8on ÎDcapacitë notoire, il avait eu le tort de ne pas composer les tribunaux de véritables royalistes.
— Je crois cependant me rappeler, objecta Welling* ton, avoir entendu dire à Monseigneur le duc d'Ângouléme, à son retour de son dernier voyage, qu'il n'avait pas trouvé dix magistrats qu'il n'eût nommés lui-même, s'il en avait été chargé.
L'objection était fondée, mais le comte d'Artois dédaigna de la relever, et pour finir il déclara tout net qu'il ne travaillerait à rapprocher le ministère de la majorité que lorsqu'il saurait dans quel sens le ministère voulait marcher.
tt Ils se sont séparés assez froidement, remarquait de Goltz dans le rapport qui nous fournit ces curieux détails, et le duc de Wellington croit qu'il n'a point produit un grand effet sur l'esprit de Monsieur. »
C'était aussi, pour ce qui concernait les démarches analogues qu'ils avaient faites presque au même moment, l'opinion de Pozzo di Borgo et celle de l'ambassadeur autrichien baron de Vincent. Monsieur se montrait décidément incorrigible, et les efforts tentés par la conférence pour le ramener à d'autres idées, non moins impuissants que ceux du roi , n'avaient eu d'autre effet que « celui d'un coup d'épée dans l'eau » . Cependant le gouvernement prussien ne se laissait pas convaincre par le récit de ces incidents, ni détourner du projet de ses alliés, auquel il s'était associé. Hardenberg insistant dans ses lettres à de Goltz « sur l'utilité de la dissolution » , l'ambassadeur crut devoir soumettre de nouveau, Wellington présent, la question à la conférence. Mais ses collègues et le généralissime anglais s'étaient convaincus, par leurs entretiens personnels avec les ministres, de l'impraticabilité de la mesure, au moins pour le moment.
126 LOUISl XVllI ET LE DUC DECAZES.
u Je ne puis m'empécher de reconnaître la force des raisons suivantes qui s'y opposent, répondait de Goltz au chancelier de Prusse : 1° le roi ne voudrait pas prendre sur lui de dissoudre une Assemblée composée en majeure partie d'individus dont rattachement à la cause de la souveraineté légitime n'a jamais été douteuse, et s'exposer à la voir remplacer par une Chambre dont les principes pourraient être bien dangereux dans un autre sens ; 2' le duc de Richelieu n'a pas encore la main assez forte ' et n'est pas assez soutenu par ses collègues pour être certain de l'influence qu'il pourrait excercer sur les nou. velles élections. Celles-ci dépendent presque entièrement du ministère de Tlntérieur. Ce ministère, très versatile non moins qu'ambitieux, suit malheureusement trop souvent la direction antiministérielle du parti de la Cour. Comme il est de toute nécessité que le budget se termine enfin, la dissolution de la Chambre avant la confection de cette loi devient impossible, et Votre Altesse pénètre facilement les raisons. »
Les motifs résumés dans ce rapport n'étaient que trop fondés. On ne pouvait songer à convoquer les électeurs avant le vote du budget. Il importait aussi, avant de procéder aux élections, de remplacer le ministre de l'intérieur M. de Vaublanc, qui représentait dans le Cabinet les doctrines de l'ultra-royalisme, entravait sans cesse la marche du gouvernement, et qu'on allait entendre, à peu de temps de là, déclarer à la tribune qu'il trouvait détestable la loi électorale qu'il s'était chargé de défendre. Enfin, il fallait vaincre les répugnances du roi. Il se fut montré rebelle à toute entreprise contre la Chambre de laquelle il n'osait dire encore tout haut ce que cependant il commençait à penser, à savoir qu'elle n'était pas l'expression fidèle des sentiments et de la volonté du pays.
LA GHAMBllE IINTKOUVAOLK, 1816. ^7
Louis XYIII avait contracté avec le régime représentatif consacré par la Charte un mariage de raison et non un mariage d'inclination. Ce qu'il en pensait se trouve tr^s spirituellement exposé dans une lettre qu'il adressait à Decazes au cours des incidents que nous racontons et au lendemain d'un grand débat parlementaire.
tt Je lirai avec intérêt les discours dans le Moniteur, J'en ai déjà lu des extraits et j'espère qu'ils ne sont pas exacts, car — vous savez que je pense tout haut avec vous — je n'ai pas été autrement édifié d'un passage de celui de Gourvoisier sur les causes de la Révolution. Que répondre après cela à un Chateaubriand lorsque, dans un jargon ampoulé, il viendra dire que nous soutenons les intérêts moraux révolutionnaires? Lorsque j'ai dit à Conning : J'avais la jambe belle, elle a été cassée y on me ta remise tellement quellement. Mais enfin je marche ^ et j'aime mieux boiter que subir une amputation dont le résultat le plus probable serait de me rendre cul-de-jatte, je crois avoir eu raison. Mais qu'on me soutienne que c'est un avantage pour moi d'avoir eu la jambe cassée et que, pour le prouver, on insulte, on calomnie des mânes, un tel langage dans la bouche d'und'Argenson n'aurait rien d'étonnant; dans celle de Courvoisier, il m'afflige. Dixi. »
Ces piquantes allusions au régime politique avec lequel il était condamné à vivre ne témoignent pas d'un amour excessif pour ce régime. C'est |e langage d'un résigné et non celui d'un satisfait. Mais «ce qui n'est pas moins vrai, c'est que Louis XVIII, ayant solennellement accepté les principes proclamés par la Charte, entendait s'y tenir et les pratiquer en toute loyauté. Cette volonté, non encore ébranlée au mois de mars, était la plus sûre protection qu'eût auprès de lui la Chambre de 1815. Il respectait cette Chambre et la ménageait non pas seulement parce^
It8 LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.
qu'elle était presque exclusivement composée de royalistes, mais encore et surtout parce qu'il demeurait convaincu qu'à quelques exaltés près, qui malheureusement la dominaient trop souvent, elle représentait Topiniou du pays. C'est de cette conviction qu'il fallait le faire revenir préalablement à toute proposition de dissoudre l'Assemblée.
 deux reprises, on avait pu supposer qu'il avait déjà fait la plus grande partie du chemin. La première fois, c'était après l'évasion de Lavalette. Menacé d'être contraint de recevoir des députés une adresse dans laquelle ils lui demandaient de changer son cabinet parce qu'il avait perdu la confiance de la nation, il s'était écrié :
— Eh bien! je la consulterai.
Sur ces mots, les députés avaient rengainé leur projet d'adresse.
La seconde fois, offensé, dans la personne de ses ministres, par un vote qui révélait de nouveau l'intolérance de la majorité, on l'avait entendu se dire à luimême :
— Celte majorité, je la briserai.
Mais les intentions énergiques que semblaient révéler ces paroles s'étaient promptement affaiblies, puis dissipées. Son esprit n'était pas encore mûr pour cette grande mesure de la dissolution, à laquelle ne songeait aucun de ses conseillers, à l'exception de Decazes, et qu'en tout cas, aucun d'eux n'eût osé lui proposer en ce moment. Il reculait même devant l'hypothèse d'une clôture anticipée de la session, bien que ses ministres voulussent l'entrainer â ce parti, le seul assez efficace pour tirer le gouvernement du péril où le mettaient les caprices et les violences de la Chambre. Toutefois, sur cette question de clôture, ses dispositions ne tardèrent pas à se modifier au spectacle
LA CHAMBRE INTROUVABLE, 1816. ISd
des conflits qui suivirent le vote de la loi électorale. Cette loivabrogeait, au mépris de la Charte, le renouvellement annuel des députés par cinquième et y substituait le renouvellement intégral tous les cinq ans. Le ministre en avait vainement combattu les dispositions. Puis, de guerre lasse, il les avait laissées passer, espérant que la Chambre des pairs les repousserait. C'est en effet ce qui arriva. Les pairs, à une majorité considérable, votèrent le rejet pur et simple de cette loi.
tt On ne pouvait s'attendre à l'espèce de fureur qui s'est emparée des chefs de la majorité en recevant cette nouvelle. Dès le lendemain, M. de Villèle, la Chambre étant formée en comité secret, est monté à la tribune et a proposé à l'Assemblée de faire une adresse au roi pour £xer son attention sur les dangers dont la patrie était menacée par la conduite des ministres et par la résolution que la Chambre des pairs venait de prendre. Cette proposition impudente et inconcevable a été fortement appuyée, et elle devait être développée dans la séance prochaine. Mais, quoique le roi, d'après ce qu'un de ses ministres m'en avait dit, parût décidé à ne point accepter directement l'adresse et à exiger qu'elle fût, suivant l'usage, présentée dans la forme d'une proposition a la Chambre des pairs, qui certainement l'aurait rejetée, oh crut cependant devoir entrer de nouveau en composition avec quelques chefs implacables de la majorité pour prévenir une rupture formelle (1). »
Le résultat de cette négociation fut une loi électorale transitoire et transactionnelle, dont la discussion et le vote donnèrent lieu à des scènes scandaleuses et d'autant plus regrettables qu'elles retardaient la discussion du budget.
(i) De Goltz à Hardenberg. — DocumenU inédits.
fSO LOUIS XVIII ET LE DUCDECAZES.
« La violation des règles pour éviter les incartades renouvelées contre les ministres, Foffense faite au président (Laine), qui jouit d'une considération générale et qui a été plus utile à la cause du roi qu'aucun autre Français, enfin le bruit confus qui n'a presque cessé de se faire entendre, ont fait de cette séance un assemblage des choses les plus choquantes (I). »
On doit supposer que ces scènes de violence' eurent pour effet de préparer le roi . à une clôture prochaine des Chambres, dont ses ministres commençaient à l'entretenir. Cependant, il était lent à se décider, à en croire du moins ce billet de Richelieu à son collègue de la police :
a Je lui ai parlé aussi avec la plus grande force du renvoi de la Chambre qui a paru un peu lui coûter. Mais ayez la bonté de demander à Laine quelle est la forme, et nous préparerons ce qu'il faudra pour lui faire signer. Ceci n'est plus tenable ; il faut la renvoyer coûte que coûte. »
Deux jours plus tard, le budget étant enfin voté, grâce d'ailleurs aux innombrables concessions des ministres, la résistance du roi faiblit encore. Il comprenait lui aussi que la situation n'était plus tenable* Elle l'était d'autant moins qu'aux multiples causes déjà connues de la fureur que les ultras ne cessaient de manifester venaient s'en ajouter d'autres. Us connaissaient maintenant la lettre de Wellington, sa visite à Monsieur, celle qu'il avait faite au roi peu de jours avant, au moment de quitter Paris. Ils ne décoléraient pas, exaspérés en outré par l'accueil dur et froid que leur avait feit le souverain lorsqu'ils étaient allés lui présenter la loi élec-
(i) De Goltz à Hardenbei^. — Documents inédits.
torale : « Tel est leur délire qu'ils vont jusqu'à souffler le feu de la guerre étrangère et à proclamer hautement que les Bourbons ne pourront se consolider et se populariser qu'en montant à cheval. »
En de telles conditions, la permanence de cette Assemblée, intraitable créait un péril incessant pour la paix intérieure et extérieure de la France. Quand Louis XYIII l'eut compris ) il n'hésita plus. Sur la proposition de ses ministres, il signa l'ordonnance, en date du 29 avril, qui prononçait la clôture de la session des deux Chambres et fixait au V octobre suivant la date de leur réunion.
Decazes n'avait pas attendu la clôture de la session des Chambres pour envisager l'hypothèse d'une dissolution. Dès le début des travaux parlementaires, vers la fin de 1815, au spectacle de tant de débats tumultueux et stériles et surtout des intrigues innombrables qui les suscitaient, il y pensait, tout en reconnaissant que l'heure n'était pas venue d'en entretenir ses collègues et le roi. La session étant close, le moment lui parut opportun.
Une note détachée du carnet de la duchesse Decazes, rédigée par elle d'après ses souvenirs et d'après les papiers de son mari, précise en quelles conditions le jeune ministre se jetait dans cette partie aventureuse et difficile.
K Lorsque la Chambre avait été renvoyée, dit la duchesse, les ministres pensaient déjà qu'il serait impossible qu'elle fût convoquée telle qu'elle était. Le duc
de Richelieu désirait le renouvellement d'un cinquième. Mais^ comme récrivait le roi à M. Decazes, il était décidé à ne pas y consentir (1). Il Tavait promis à Monsieur, qui craignait que le renouvellementd'un cinquième ne changeât la majorité de la Chambre. Monsieur ne prévoyait pas qu'on pût penser à une dissolution. J'ai trouvé peu de lettres du roi relatives à l'ordonnance du 5 septembre, ce qui s'explique par ce que m'a raconté M. Decazes, c'est que bien qu'il eût conçu depuis longtemps la pensée de la dissolution, il n'avait abordé cette <]uestion près du roi que dans les premiers jours d'août. Mais, avant, il avait cherché à éclairer le roi sur la véritable situation du pays en lui communiquant les correspondances qui lui arrivaient des départements. »
Pour l'éclairer, et sans l'entretenir du but qu'il poursuivait, il s'accoutuma à lui communiquer l'énorme correspondance que, soit comme ministre de la police, soit à titre privé, il recevait tous les jours et où pouvaient être constatés les menées de l'ultra-royalisme, ses vœux d'avenir, les desseins des députés de ce parti dont la brusque clôture de la session avait exalté l'audace. Le personnel préfectoral nommé parle ministère Talleyrand- Fouché et encore en place était détestable. Il relevait presque exclusivement des ultras. On n'y comptait qu'un très petit nombre de préfets dévoués à la politique ministérielle. Leurs rapports ne dissimulaient pas les périls
(i). « Je vous renvoie vos papiers, mon cher enfant. Le duc de Richelieu m'a proposé, ce soir, au nom de vos collègues, la clôture de la Chambre, qu'en effet le rapport de Germiny rendait nécessaire. J'ai signé l'ordonnance. Mais je ne veux pas profiter de la vacance pour renouveler un cinquième. Tâchez de me répondre que votre duc n'insistera pas sur ce point auprès de moi. Je serais fâché de lui articuler un non, et cependant, il faudrait bien le faire. J'ai besoin d'une réponse sur ce point demain, avant cinq heures, sans nuire au courant. » Louis XV III ù Decazes. Documents inédits.
que celle de rultra-royalisme faisait courir au pays. Ces* rapports passèrent sous les yeux du roi. Il put ainsi se rendre compte de ce qu'il y avait d'irrévérencieux pour sa personne, d'attentatoire à la dignité royale et au prestige de ses ministres, dans l'accueil enthousiaste que recevaient de leurs électeurs, dans les départements du Midi surtout, les membres les plus exagérés de la Chambre. A Toulouse, M. de Yillèle et ses collègues avaient été accueillis avec les mêmes honneurs que des souverains. Acclamations, illuminations, leur voiture dételée, remplie de fleurs, traînée par une foule en délire, approbation sans réserve de leur conduite, cris de fureur contre le ministère, rien n'avait manqué à cette entrée triomphale. Ailleurs encore, s'étaient produits des faits analogues.
Decazes, en même temps que ces rapports, faisait connaître au roi les lettres qui lui étaient personnellement adressées, celle des grandes dames de la Cour, dont quelques-unes ont été citées plus haut, celles de ses amis qui lui transmettaient leurs impressions. Parmi celles-ci, il en est une qu'il convient de citer parce qu'elle résume les autres. Elle est signée Maine de Biran. Jadis souspréfet, l'illustre philosophe était devenu, grâce à Decazes, député de la Dordogne et questeur de la Chambre. Ses conseils s'inspiraient de son dévouement à la personne du ministre et aux doctrines constitutionnelles.
Le 20 juillet 1816, il écrivait de Saint-Sauveur : tt Je suis pressé, mon cher ami, de répondre à une question bien importante que vous me faites et qui ne ferait pas le moindre, doute pour vous si vous pouviez être ici incognito et si vous entendiez ce qui se dit chaque soir dans nos salons de Saint-Sauveur, de Barèges, etc. Vous me demandez si nous reviendrons plus sages que
nous sommes partis. Nous reviendrons beaucoup plus exaltés et plus fous. Je vois ici deux membres de notre majorité; ils sont les héros du jour. Vous ne vous faites aucune idée de leurs prétentions, de leur ton de supériorité, des assurances qu'ils donnent aux belles dames pour la session prochaine ! Ces messieurs sont honteux, disent-ils, de Taccueil honorable qu'ils reçoivent partout où ils se montrent. Ils n'ont encore rien fait pour mériter ces témoignages de l'estime publique. Mais combien ne sont-ils pas encouragés à s'en rendre plus dignes à la première session! Il est temps de purger la France, de faire disparaître toutes les traces de la Révolution. La Chambre des députés est appelée à cette grande destination. Elle la remplira, et malheur à tous ceux qui tenteraient de contrarier ou d'entraver sa marche. Voilà un petit échantillon des propos que nous entendons chaque jour, M. Mole et moi, qui sommes seuls du parti de l'opposition à Saint-Sauveur.
« Dans le salon de la duchesse de Rohan, nous avons perdu depuis quelques jours notre chef, l'abbé de Montesquiou, et depuis qu'il n'est plus là pour se défendre, je vous assure qu'on le drape joliment. Une grande dame disait l'autre jour : Ce petit abbé nest quune espèce. Gela vous donne la mesure de notre hauteur. Mon cher ami, je ne sais du tout quels sont les projets des ministres pour la prochaine session. Si vous songez à prouver du moins que vous ne craignez pas de rendre hommage aux principes constitutionnels en arrêtant le renouvellement par cinquième ou s'il est décidé que la Chambre se réunira au r' octobre telle qu'elle est, vous pouvez vous attendre à la plus fière lutte qu'il y ait jamais eu. Préparez vos armesy et nous n'avons qu'à bien nous tenir.
u Gardez-vous, je vous en conjure, de toute illusion
sur des dispositions plus sages et plus tnôdërées de ceux qui ont pris leur parti dans la dernière séssiob. Soyez assuré qu'ils ont été exaltés outre mesure par leurs salons de province, où ils vont exclusivement consulter ce qu'ïU appellent Topinion publique. Pauvres insensés et iavetigles qu'ils sont ! Quelle illusion ne se font-ils jpas euxmêmes sur la véritable opinion même dans les - départements du Midi, où le royalisme est le plus exalté ! Tout ce qui n'est pas émigrés ou anciens nobles veut le roi et la Charte. Quel malheur si ces messieurs parviennent à faire croire au peuple que Louis XVIII est le roi des anciens privilèges seulement ! Voilà le plus grand mal que nos émigrés peuvent nous faire; c'est celui que vous êtes encore à temps de prévenir. Bientôt, peut-être, vous ne le pourrez plus si vous vous endormez dans une folle sécurité. Pensez-y bien !
a Adieu, cher ami, au revoir; ce sera avant la fin de septembre. Puissé-je vous trouver en garde et me battre à côté de vous avec quelque succès pour le triomphe de la véritable cause royale ! »
Dans la pensée de Decazes, de telles lettres devaient agir sur Tesprit du roi. Mais ce n'est pas seulement le roi qu'il fallait convaincre de la nécessité de la dissolution. Il fallait y rallier aussi le président du Conseil, Richelieu, et le nouveau ministre de l'intérieur. Laine (1). Quoique persuadés de l'impossibilité de gouverner avec
(1) Il avait été nommé au commencement de mai, en remplacement de Vaoblanc, dont les extravagances avaient laasé la patience de ses collègues , et dont Richelieu exigea le renvoi, en menaçant de sa démission si cette satisfaction ne lui était pas accordée. Le roi, qui ne voulait pas perdre son ministre des Affaires étrangères, sacrifia Vaublanc malgré les instances de la duchesse d'Angoulême. Le chancelier Dambray remplaça Barbé- Marbois, à titre proyitoire, dit l'ordonnance, comme garde des sceaux et ministre de la Justice.
la Chambre telle qu'elle était composée, ils ne pensaient ni Tun ni Tautre qu'il fut nécessaire de la dissoudre. Selon Laine, il suffirait pour en modifier Tesprit de réduire le nombre des députés qui la composaient, par Texclusion de tout ce qui dépassait le total fixé par la Charte (1). Quant à Richelieu, comme on Ta vu, il croyait qu'on la discipliiierait par le renouvellement d'un cinquième. Mais Decazes tenait ces combinaisons pour bâtardes et inefficaces. C'est la dissolution pure et simple qu'il voulait obtenir de ses deux collègues, persuadé que, devant leur accord, le roi céderait. . Il s'adressa d'abord à Richelieu dont il possédait toute la confiance. Après l'avoir conquis, il pourrait s'appuyer sur lui pour conquérir Laine. Dès ses premières ouvertures, Richelieu se récria. Ses relations, son passé, sa naissance, tout le disposait à ménager le parti royaliste qu'il considérait comme le soutien du trône et à se défier du concours des libéraux. En outre, la conspiration de Grenoble qui venait d'être découverte au moment d'éclater et dont les premiers rapports du général Donadieu avaient exagéré l'importance l'emplissait de sombres pressentiments.
« Qu'est-ce que ces hommes qui se détruisent plutôt que de parler, écrivait-il à Decazes, et ce fanatisme de pillage qui est aussi fort que celui de religion ou de liberté? Quelle absence il suppose de toute loi morale ou religieuse! Est-ce donc là le peuple que nous avons à gouverner? Et la base sur laquelle nous prétendons construire l'édifice social, où est-elle? Je vous assure que cela fait frémir. Cette France serait-elle donc destinée à
(1) Lors des élections de 1815, en juillet, une ordonnance royale en date du 13 suspendit Tarticle 37 de la Charte et au(pnenta sensiblement le nombre des députés.
tomber toujours de Tanarchie dans le despotisme militaire et réciproquement, jusqu'à ce que ses enfants s'entr'égor^ent pour s'emparer successivement des propriétés les uns des autres? Je suis noir comme le temps, et ce que j'ai découvert hier d'arrière-pensées dans les gens qui se disent nos amis ne me rend pas couleur de rose. Tâchez de vous rétablir. Je prévois que nous aurons besoin de toutes nos forces, non pour réparer la machine, mais pour l'empêcher de se briser entre nos mains. Mille amitiés. »
Quand Richelieu prévoyait de tels dangers, il eût été bien extraordinaire qu'il consentît de gaieté de cœur à frapper des royalistes qui n'avaient péché que par excès de dévouement et qu'il ne désespérait pas de ramener à des idées de modération, de sagesse. Sa première impression fut donc contraire au projet de Decazes. Mais celui-ci ne se découragea pas. Il revint à la charge, insista, tirant parti très à propos des incidents qu'au même moment, faisait naître lattitude de Monsieur. Cette attitude exaspérait le [président du Conseil. Le 6 juillet, dans un entretien avec un diplomate étranger, il confessait que u la personne, les prétentions et la position du prince seraient toujours un obstacle à une marche positive et régulière du gouvernement » •
— Le prince changera souvent d'idées, comme il l'a toujours fait, mais jamais de conduite, et comme ceci est un mal sans remède, il faudra seulement tâcher de lui ôter des forces (i).
Ce raisonnement pouvait tout aussi bien s'appliquer à la Chambre introuvable qu'au comte d'Artois, et il n'était pas moins urgent u d'ôter des forces » à Tutraroyalisme qu'au prince qui s'en était fait le chef. La dis-
(1) De Goltz à Hardenberg. — Docameots inédits.
i3« LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.
solution, affirmait Decazés, aurait cet effet. Finalement, le président du Conseil en accepta le plan, entraînant du même coup Tacquiescement de Latné et successivement celui des autres ministres.
Il ne fut pas aussi facile à Decazes d'avoir raison des répugnances du Roi. La lettre et la note que Louis XYIII remit au ministre de la police le 18 août, en réponse aux propositions qu'il avait reçues de lui, trahissent ses indé* cisions et ses craintes.
« Vous trouverez ci-joint, mon cher enfant, un griffonnage que j'avais commencé ce matin avant de vous voir et que j'ai achevé depuis. Je ne vous en ai pas parlé parce qu'il était encore trop peu avancé et que rien ne tue le peu d'idées que je peux avoir coinme de montrer ma pensée non encore développée. Je vous l'envoie sans l'avoir relue parce qu'il pourrait bien se faire, si je lu relisais, quelle fût jetée au feu sur-le-champ, et je ne veux pas qu'elle ait ce sort. »
Suit cette note écrite tout entière de la main du roi :
a Quand on connaît le danger et qu'on a le temps de se reconnaître, il faut avoir le courage de l'envisager dans toute son étendue, peser les différents partis à prendre, s'arrêter à un et le suivre imperturbablement. Le danger est bien connu, son étendue est facile à mesurer; le temps de la réflexion y est; voyons donc quel parti il faut prendre.
u II s'en présente trois : l"" réduire la Chambre au nombre prescrit par la Charte; 2° la dissoudre avant l'époque fixée pour sa réunion; 3** recevoir le combat et se conduire à Tégard de la Chambre selon qu'elle se conduira elle-même.
tt Le premier de ces partis offre une chance favorable,
car il est certain que moins une assemblée est nombreuse, plus il est facile de la conduire. Mais Texécution présente plusieurs difficultés. Elle peut se faire de deux manières, soit en disant tout simplement : car tel est notre bon plaisir^ soit en déduisant les raisons qui y déterminent. La première rentre tellement dans l'arbitraire qu'on ne peut y songer. Il faudrait donc en revenir à la seconde, et alors dire qu'on a voulu faire un essai et sous-entendre qu'on ne s'en est pas bien trouvé. Il y a là dedans encore de l'arbitraire et l'aveu à la fois dur à faire pour un gouvernement et dur à entendre pour la Chambre qu'on est sorti des bornes de la constitution et qu'on y est rentré. Mais, si l'autorité royale a excédé ces bornes par l'ordonnance du 13 juillet, la Chambre est illégalement convoquée, et toutes les lois qui en sont sorties, quoique revêtues d'une sanction légale, n'en sont pas moins frappées d'un vice radical de nullité. Ainsi, plus d'impôts, plus d'arrestations, plus de cours prévôtales; le divorce est remis en vigueur, etc., etc. Je ne parlerai pas ici des difficultés dans l'exécution ; elles sont cependant bien grandes. Mais, quand on pèche par le principe, il est inutile d'en attaquer les conséquences.
« Le second parti, celui de dissoudre la Chambre avant l'époque de sa réunion, serait bien commode. On pourrait alors, sans en dire les motifs, annuler tout simplement les ordonnances de juillet en ce qui concerne le nombre et Tâge des députés, laisser subsister l'article qui autorise le projet et adjoindre un certain nombre de membres aux collèges électoraux, et, en prenant bien ses mesures, s'assurer de la majorité pour la future Chambre. Voilà le beau côté, voyons le revers de la médaille. La plus grande faute qu'un gouvernement puisse faire, c'est
de se montrer inconséquent. Or, qu'y a-t-il qui le soit plus que d'avoir laissé subsister la Chambre lorsqu'on avait à s'en plaindre et à la dissoudre lorsqu'elle n'est encore nec beneficio nec injuria co^ntto? Mais, dira-t-on, on sait quelles sont les dispositions de la majorité. Qui vous l'a dit? Où en avez-vous la preuve acquise, claire, incontestable? Pouvez- vous la produire? Non. Mais toutes les certitudes morales du monde ne sont rien aux yeux du public. Bien loin de là; les meneurs de la majorité ne manqueraient pas de dire : — Nous arrivions avec les meilleures dispositions pacifiques. Sans doute, nous n'étions pas sur tous les points d'accord avec le ministère. Mais il était facile de s'entendre, et tout allait se réconcilier.
ce Tandis qu'ils tiendront ce langage patelin qui les rendra intéressants, leurs affidés dans toutes les classes gloseront sur ce texte. Ils seront crus parce que ces choses-là n'ont pas besoin de preuves, et la majorité, dans les collèges électoraux, ne sera pas si facile à obtenir qu'on peut l'imaginer. Ce danger est grand, c'est le moindre de la mesure, et il suffit de dire qu'on se propose, non plus d'attaquer les opérations des ministres, mais d'accuser leurs personnes. Peut-être n'est-ce qu'un vain bruit. Mais, dans le cas d'une dissolution actuelle, ce bruit s'accréditerait. On dirait, on croirait que les ministres n'ont dissous la Chambre que pour éviter cette accusation sous laquelle leur conscience les avertissait qu'ils tomberaient. Que répondre à cela? Comment démontrer la fausseté d'un bruit qu'une mesure extraordinaire, il faut le dire, rendrait au moins croyable si ce n'est vraisemblable? D'un côté, quelle gloire, quelle certitude de réélection pour ceux qu'on représenterait comme victimes de leur zèle et de la crainte fondée de leurs antago-
nistes ! De Fautre, quel discrédit ! Combien peu d'hommes — je crois peut-être en connaître un — sauraient
A l'univers séduit, opposer leur estime!
a J^en ai dit assez sur ce sujet; je ne m'étendrai pas davantage.
tt Le troisième parti, celui de recevoir le combat, n'offre rien de consolant. Mais voyons ce qui peut arriver. La Chambre a deux moyens de nuire au minis- ^, • tère : une accusation directe ou des chicanes, des tergiversations comme cet hiver. Plût à Dieu qu'elle choisit le premier! le succès n'en serait pas douteux, et un ministère sorti avec gloire de cette lutte deviendrait invulnérable. Quant au second, on peut d'abord y remédier par une ordonnance qui remette en vigueur le règlement sur les amendements; ensuite, si une opposition constante fait voir qu^on n'attaque les choses qu'en haine des hommes, alors, on recourra au moyen constitutionnel de la dissolution. Ce n'est point une punition, il faut bien se garder de lui donner ce caractère. C'est le roi qui, se croyant bien servi par ses ministres tandis que la Chambre croit le contraire, veut consulter la nation sur ce point important. En prenant ce parti, il faut faire connaître qu'on ne craint nullement l'accusation...
« Pour me résumer, ces trois partis ont des inconvénients, même des dangers. Rappelons-nous cette maxime qui se trouve dans Machiavel ; On ne sort pas du périt sans péril. Choisissons celui de l'honneur. Dixi. v
Il est aisé de voir qu'au moment où il rédigeait cette note, le roi ne reculait pas devant l'idée de tenter encore avec la Chambre une épreuve nouvelle et que le parti qui consistait « à recevoir le combat » lui semblait le
inoins mauvais. Mais Decazes répliqua par une argumentation fougueuse et péremptoire.
« Il est nécessaire de dissoudre la Chambre, disait-il, •car, avec elle, il n'y a pas de budget possible, pas d'esprit •de stabilité, pas de possibilité de ramener la confiance •au dedans et au dehors, d'établir le crédit, de faire reprendre à la France son rang parmi les nations, de l'affranchir du joug de l'étranger et de la honte des tributs. Rien de tout cela ne peut exister que par la réunion de tous les efforts, l'ensemble de toutes les volontés, rinfluence de l'esprit national, dirigé par un gouvernement fort. Il est impossible de gouverner avec une Chambre qui insulte et humilie tout ce que la France a de soldats, tout ce que la gloire nationale a de vétérans, qui, en inquiétant les existences, en attaquant tous les intérêts, en exaspérant tous les esprits, rend nécessaire une compression sans terme, d
Après cette affirmation, Decazes s'appliquait à réfuter les objections qui lui avaient été faites et dont la note royale n'était plus d'ailleurs qu'un écho très affaibli. Le roi se croyait encore obligé à attendre de nouvelles preuves du mauvais vouloir de la Chambre.
tt De nouvelles preuves ! écrivait Decazes. N'en trouve-t-on pas d'irrécusables dans la nature des choses et dans les faits sans nombre qui se sont passés depuis la dernière session et qui arrivent tous les jours à la connaissance de Votre Majesté ; lorsqu'on me dit à moi-même qu'il faut une guerre civile et que le sang de cinq cent mille hommes coule sous le drapeau blanc ; lorsque Blondel-Daubers, beau-frère du chancelierdeMonsieur, raconte en pleine chambre de la Cour de cassation que leur but est de détruire la Charte, de rentrer dans leurs biens, et qu'ils y rentreront bientôt; lorsqu'un autre officier de
Son Allesse Royale, Armand de Polignac, n'a pas craint de soutenir chez moi et publiquement que la France ne veut pas de la Charte ; lorsque Votre Majesté voit M. de Villèle plus adroit, non plus sage, aborder aussi franchement la question de rendre les biens nationaux ou leur valeur aux dépens des acquéreurs? Attendre de nouveaux torts ! Ils n'en ont eu que trop. Us n'ont déjà que trop élevé de ressentiments, excité de haines, ailarmé d'intérêts ! . . . Nous devons plutôt songer à faire oublier et à réparer les torts qu'ils ont eus qu'à les laisser les accroître. Il faut que Votre Majesté me permette de le lui dire, parce que c'est la vérité et parce que votre indulgence et votre bonté, qui sont inépuisables, ont pu vous le dissimuler, la masse du peuple et aussi les gens sages voient en eux des nobles qui veulent rentrer dans leurs biens. »
En dépit de ces démonstrations vigoureuses, Decazes pouvait craindre que le roi ne se décidât pas encore à prononcer la dissolution. Aussi n'hésitait-il pas à lui faire prévoir, le cas échéant, la démission du cabinet. H est au moins douteux qu'il fût assuré déjà de l'assentiment de tous ses collègues. Mais celui de Richelieu, de Laine, du duc de Feltre, ministre de la Guerre, et du ministre des Finances, Gorvetto, lui suffisait. En leur nom comme au sien, il pouvait ajouter, certain de n'être pas désavoué :
u Les ministres et ceux qui s'en tiennent aux mêmes principes ne sauraient suivre le même système de conduite que pendant la dernière session, alors que tout espoir dé conciliation et de réunion n'était pas perdu et qu'il n'y avait encore ni ligne assurée, ni expérience faite. Us ont dû tenir tête à l'orage, pliant pour ne pas rompre, souvent laissant passer le torrent, se contentant
d'amortir sa fougue, quelquefois sacrifier le principe ou le défendre faiblement pour adoucir l'application et gagner en fait ce que Ton perdait en droit. Mais ce qui était politique alors serait faiblesse et incurie coupable aujourd'hui. Les ministres du roi ne sauraient suivre cette marche sans manquer à leurs devoirs, sans trahir la confiance du roi. »
Cette fois, la conviction de Louis XVIII fut entamée. H l'avouait en répondant à cette note. «Vous pensez bien que je la garde. Je l'ai déjà lue avec beaucoup d'attention ; je la relirai. Elle a, je ne vous le cache point, ébranlé mon opinion, sans cependant la déterminer. Vous allez reparler de l'affaire aujourd'hui au Conseil. Elle sera rapportée demain, et je désire qu'en ma présence, chacun développe sa pensée, car il ne s'agit pas pour moi de suivre l'avis de mes ministres, fût-il unanime, mais de prendre une des plus grandes résolutions que je serai peut-être jamais dans le cas de prendre. II est ensuite très probable — ceci s'adresse à vous seul — que je ne prendrai vos avis qu'a^ référendum. La matière mérite assez de méditation, et pour cela il n'y a point d'inconvénients. Si je me décide à soutenir le combat, cela est égal ; si, au contraire, je prends le parti de dissoudre la Chambre, il est indifférent que la nouvelle s'ouvre huit jours plus tôt, huit jours plus tard. »
Quoique cette lettre fit espérer aux ministres un prompt dénouement, il ne leur convenait pas de laisser au roi le temps de subir des influences contraires. Unis et ancrés dans leur résolution, ils se décidèrent à frapper un coup décisif dans le Conseil du 20. Devant leurs respectueuses exigences, le roi céda, au moins sur le principe, sinon sur la date ; mais ce ne fut pas sans peine, ainsi qu'en fait foi ce billet que lui adressait
Decazes dans la matinée du lendemain : a Je suis triste et malheureux parce que j'ai vu que j'affligeais Votre Majesté. et qu'elle était douloureusement affectée du parti que nous croyons devoir lui proposer. Le sentiment et l'entière conviction que je remplissais un devoir impérieux et que je l'afflige pour la servir, pour la sauver, et avec elle sa famille et la patrie, me font surmonter tout ce que cette position a de déchirant pour mon cœur, mais ne m'empêchent pas d'être profondément malheureux (1). »
Dès le lendemain, en présence du roi, maintenant résigné et résolu, le débat s'engagea sur les termes de l'ordonnance de dissolution et sur les conditions en lesquelles il serait procédé à des élections nouvelles. Il occupa quatre longues séances. Le rescrit royal ne fiit signé que dans la soirée du 5 septembre. Préalablement à cette longue délibération, Louis XVIII avait exigé de ses ministres le formel engagement de n'en trahir le secret sous aucun prétexte ni vis-à-vis de qui que ce fût. Le secret fut si bien gardé que le même soir, le comte de Goltz, dans un rapport à sa cour, disait tenir de Decazes que la dissolution n'aurait pas lieu.
u Ce que j'ai eu l'honneur de mander à Votre Altesse, dans mon dernier rapport, relativement à la prochaine session des Chambres, m'a été pleinement confirmé par un entretien que j'ai eu hier soir à ce sujet avec le ministre de la police. D'après ce qu'il m'a dit, la convocation des Chambres sera retardée, et l'on veut voir d'abord quelle sera la marche de la Chambre des députés dans
(1) Cette lettre, en date du 21 août, démontre Terreur commise par M. Guizot dans tes Mémoires, lorsqu'il a placé à la date du 14 le consentement du roi.
cette session, avant de se décider à prendre une grande mesure à leur ëgard.
(c Mon avis personnel est que les exagérés seront tout aussi violents qu'ils Tétaient, qu'ils ne perdront surtout pas de vue leur dessein de provoquer le plus tôt possible un changement de ministère, qu'ils opposeront les plus grandes difficultés à la confection du budget dans les principes du ministère actuel, et que Ton aurait, par conséquent, beaucoup mieux fait de procéder dans l'intervalle d'une session à l'autre à sa dissolution et à son renouvellement intégral, que je crois être le seul moyen de salut pour la monarchie française.
« Mais le comte Decazes a l'air de croire que cette Chambre sera plus sage et plus modérée qu'elle ne l'a été. Il fonde son espoir pour la session prochaine sur l'expérience que le roi a faite dans la dernière session, en se convainquant que la plupart des individus qui prêtent dent être exclusivement bons et fidèles royalistes, ne poursuivent que leur intérêt personnel; sur son inébranlable résolution de dissoudre la Chambre à la moindre faute qu'elle fera ; sur l'unité du ministère et la popularité dont il jouit par les principes qu'il professe, et enfin sur l'intention manifestée par le duc d'Angouléme et le duc de Berry, de régler leur conduite d'après ces mêmes principes!.
<c Ce langage eut lieu de m'étonner. Je ne lui trouvai point un ton de confiance ni de franchise. J'observai au comte Decazes qu'il serait très difficile et peut-être même impossible de dissoudre la Chambre des députés lorsque la session serait ouverte et au milieu des discussions sur le budget. Il me répondit simplement qu'une dissolution de la Chambre motivée par sa marche contraire à l'opinion publique donnerait assez de force au
roi pour trouver les moyens de faire face aux besoins de l'État et permettre la convocation d'une nouvelle Chambre, en faisant un appel à la nation.
« Il ajouta que celle-ci prouverait tous les jours davantage combien elle était attachée à la personne de son souverain ; que malgré tout ce que la France avait souffert^ les impôts rentraient même, dans les départements les plus dévastés, avec une étonnante facilité, qu'ils rappor-^ teraient cette année la somme prodigieuse de sept cents millions, qu'ils en rapporteraient davantage l'année prochaine, qu'il serait par conséquent tout aussi facile de tirer la France de son embarras de finances que de la gouverner, si les exagérés n'y mettaient des obstacles toujours croissants.
« Ainsi en admettant la sincérité du langage que m'a tenu le comte Decazes, la Chambre serait seulement retardée dans sa convocation et rentrerait en novembre ou en décembre, avec l'intégrité des membres qui la composent. C'est ce qu'on appelle gagner du temps, et, assurément, ce n'est pas remédier au mal. Peut-être les ministres regardent-ils cela comme une espèce de succès ; à mon avis, ce n'est que le triomphe du parti des exagérés. »
Le lendemain du jour où ce rapport avait été expédié à Berlin, l'ordonnance était publiée et de Goltz, dans un nouveau message à sa cour, se hâtait de rectifier la fausse nouvelle qu'il tenait de Decazes et qu'il n'avait transmise qu'à contre-cœur, presque sans y croire.
« M. Decazes, lorsqu'il me parla, la veille, de l'essai qu'on allait faire encore avec la dernière Chambre, me trompait ainsi que mes autres collègues. On n'était peutêtre pas bien sûr encore des dispositions du roi pour le lendemain, car il parait constant que ce n'est que le jeudi 5, et non la veille, jour du conseil, que Sa Majesté s'est dé-
Mais il sera toujours difficile en France d'empêcher que la balance ne penche trop ou du côté des ultraroyalistes ou de celui des Jacobins. Cependant, d'après l'opinion de plusieurs personnes d'un jugement éclairé, il y a encore beaucoup plus à craindre de la part des ultras que de celle des révolutionnaires. Au surplus, il est jprobable que les ministres conquerront une majorité suffisante dans cette Assemblée pour ne plus se voir dans la 'situation fâcheuse où ils étaient dans la dernière session. »
Lord Lowthers, premier lord de la Trésorerie à Londres, ami de Decazes, lui mandait : « Permettez-moi, Monseigneur, de vous exprimer la satisfaction universelle qu'on éprouve de la dissolution de la Chambre des députés. La violence des ultras avait alarmé tous ceux qui désirent des succès à votre gouvernement. Cette mesure a augmenté partout la confiance... Cette fer^ meté et cette décision des conseils de Louis XVIII ne fera qu'augmenter de plus en plus la popularité de ceux qui les dirigent, et je me réjouis que vous ayez eu grande part de cette opération courageuse. C'est le vœu de tous les honnêtes gens de voir nos deux pays cimenter la paix et l'amitié qui existent en ce moment entre nous. »
Puis c'est Metternich qui félicite Decazes en termes moins affectueux, mais non moins significatifs : a Nous avons lu ici avec un grand intérêt l'ordonnance du roi du 5 septembre et nous aimons à nous flatter que cette mesure contribuera puissamment à affermir son autorité et à contenir les partis. L'intérêt de tous est, il me semble, de se réunir franchement autour du souverain .et de la Charte constitutionnelle. «
Enfin, le duc de Richelieu, qui, après la publication de l'ordonnance, était allé passer quelques jours au chà-
teau de Courteille en Normandie, où habitait sa femme, écrivait à Decazes : a La même irritation des salons de Paris gagne aussi la province. Les petites villes de ces environs ont fait de grands progrès dans ce genre depuis trois mois. La mesure de la dissolution de la Chambre y a été jugée selon les passions. Mais les neuf dixièmes Font approuvée. Les élections ici et dans TOme seront bonnes. »